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Bilan des relations entre l’administration Trump et l’Iran

Par Louise Martin
Publié le 03/02/2021 • modifié le 03/02/2021 • Durée de lecture : 8 minutes

A general view shows a building bearing anti-US graffiti in the Iranian capital Tehran on November 9, 2016. Iran’s President Hassan Rouhani said there was "no possibility" of its nuclear deal with world powers being overturned by US president-elect Donald Trump despite his threat to rip it up.

ATTA KENARE / AFP

La crise entre les Etats-Unis et l’Iran remonte aux années 1950 avec la crise de la nationalisation du pétrole iranien. Le Premier ministre Mohammad Mossadegh, cherche alors à récupérer les profits de l’exploitation du pétrole sur son territoire en expulsant les compagnies occidentales. En 1953, les Etats-Unis, via la CIA, interviennent officieusement avec l’opération Ajax, renversent Mossadegh et restaurent le régime du Shah. Vingt-cinq ans plus tard, en 1979, la révolution iranienne éclate, destitue le Shah et investit les islamistes de l’Ayatollah Komeini. Le 4 novembre 1979, des étudiants iraniens envahissent l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran et prennent en otage une cinquantaine de diplomates, mettant fin aux relations diplomatiques entre l’Iran et les Etats-Unis. Le ressentiment mutuel nourrit par les deux pays, accentué par leur concurrence dans la région, résulte depuis en deux fronts pro Iran ou pro Etats-Unis difficilement réconciliables. En 1995, Washington décrète un embargo économique total. Toutes les transactions financières et commerciales sont interdites entre les deux pays. Depuis 2001, la lutte contre le terrorisme international puis le lancement du programme nucléaire iranien viennent s’ajouter à la liste des tensions.

Pourtant, derrière la politique de pression maximale qu’il va mettre en place, Donald Trump a en tête plusieurs stratégies qui dépassent ce seul ressentiment patriotique et historique. Tout d’abord, il souhaite réitérer de manière forte son soutien à ses deux alliés privilégiés du Moyen-Orient, l’Arabie saoudite et Israël. Ensuite, il voit dans l’asphyxie de l’économie iranienne l’opportunité d’un bras de fer et d’une bataille commerciale avec la Chine, qui investit et achète massivement à Téhéran. En permettant une escalade des tensions, Donald Trump donne ainsi satisfaction aux partisans de la vieille ligne idéologique américaine anti iranienne mais sert surtout les intérêts économiques et régionaux des Etats-Unis.

Pour l’administration Trump, le retour de « l’Iran terroriste »

En 2008, Barack Obama se lance dans un vaste programme de normalisation des relations en proposant à l’Iran de renoncer à son programme nucléaire en échange de la levée progressive des sanctions. Si cet accord a été soutenu par la majorité des grandes puissances internationales, l’opposition au traité est restée vive dans le camp des Faucons républicains. Dès le début de son mandat, Donald Trump fait donc le choix de s’entourer de Mike Pompeo et de John Bolton, respectivement chef de la diplomatie américaine et conseiller à la sécurité nationale, pour qui l’Iran doit abandonner entièrement son programme nucléaire et stopper le financement du terrorisme international, sans quoi les sanctions économiques et financières seront rétablies. Dès aout 2018, Donald Trump annonce le retour de l’embargo sur les secteurs bancaires, des matières premières, de l’aéronautique civil et de l’automobile. Il étend ensuite régulièrement ces sanctions à des entreprises et fabricants dans de nombreux secteurs. C’est notamment le cas le 10 janvier 2020 alors que le président annonce que plusieurs entreprises et huit responsables du régime sont ajoutés à la liste noire.

Dans sa vision idéologique de l’Iran, Donald Trump s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur George Bush. A Ryad en 2017, Donald Trump trace ainsi le « nouvel Axe du mal » entre l’Iran et l’Etat islamique [1]. Il accuse directement Téhéran de financer Daech et d’en être la base arrière. Empiriquement, ces faits ne sont pourtant pas prouvés : si l’Etat iranien finance bien des groupes armés chiites comme le Hezbollah libanais ou les rebelles houthistes yéménites, il s’oppose à l’Etat islamique, sunnite, qui constitue une menace à son influence chiite dans la région.

Dans sa stratégie d’endiguement, Donald Trump va plus loin que George Bush. Le 8 avril 2019, il inscrit les Gardiens de la Révolution à la liste des organisations terroristes étrangères. Surtout, il fait assassiner le 3 janvier 2020, le général iranien Qasem Soleimani à Bagdad. « Terroriste numéro 1 » pour Donald Trump, Soleimani est surtout le prestigieux et charismatique commandant de la Force Al-Qods, (forces spéciales des Gardiens de la Révolution). Son assassinat a des répercussions immédiates : en Iran, les manifestations anti-américaines se multiplient et en Irak, des bombardements ont lieu en représailles dans la nuit du 7 au 8 janvier sans faire de victimes [2]. Face à ces ripostes, Donald Trump se dit prêt à bombarder 52 sites culturels et stratégiques iraniens : symboliquement, ce chiffre correspond au nombre d’otages américains retenus pendant plus d’un an dans l’ambassade américaine en 1979. Entre 2016 et 2021, les exercices militaires se multiplient aux alentours du détroit d’Ormuz, d’où transite 1/3 du pétrole mondial. Les Américains placent des portes avions dans les eaux du Golfe, au large de l’Iran, afin de réaffirmer leur présence militaire dans la zone.

En réponse à la sortie de l’accord des Américains et au retour des sanctions à leur encontre, l’Iran annonce régulièrement depuis 2019 ne plus respecter les conditions de l’accord de Vienne. En juillet 2019, l’Iran reprend l’enrichissement de l’uranium (passant de 3,5% à 4,5%) puis dépasse la quantité d’uranium faiblement enrichit autorisée (300kg). Le 1er janvier 2021, quelques mois après l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh, éminent physicien nucléaire iranien, l’Iran annonce son intention de produire de l’uranium enrichie à 20%. Il souhaite également mettre un terme aux inspections de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) destinées à vérifier que l’Iran ne cherche pas à se doter de l’arme nucléaire.

Envoyer un message clair à l’Arabie saoudite et à Israël

Cependant, une lecture monocausale de la politique de Trump envers l’Iran ne serait pas pertinente. Cette pression maximale imposée à l’Iran est aussi un message clair à destination de ses plus proches alliés dans la région : Israël et l’Arabie saoudite. Dans un contexte de très grande fragilisation de la région, Donald Trump souhaite réaffirmer ses vieilles alliances.

En Israël, le Premier ministre Benjamin Netanyahou, en place depuis 2009 et réélu en 2019, peine à former son gouvernement dans un contexte politique interne tendu. Depuis quelques mois, le Premier ministre est accusé de fraude, d’abus de confiance et de corruption dans plusieurs affaires. Pourtant, dès son arrivé à la maison blanche, Donald Trump travaille main dans la main avec son plus proche allié, allant jusqu’à reconnaitre Jérusalem comme capitale d’Israël en 2017. Alors que Barack Obama avait souhaité modérer le soutien des Etats-Unis envers Israël - notamment pour éviter une augmentation des tensions dans le conflit israélo-palestinien - son successeur fait le choix inverse. Ainsi, dans les politiques de Trump envers l’Iran, le réalisme offensif de Netanyahou n’est jamais loin. Le renseignement israélien est d’ailleurs largement mobilisé pour surveiller et dénoncer l’Iran d’Hassan Rohani en ce qui concerne le nucléaire. Alors que de nouvelles élections se profilent en 2021, l’élection de Joe Biden est accueillie à demi-teinte : si Biden est un allié de longue date de Netanyahou, une grande partie des démocrates s’oppose désormais au soutien aveugle du leader israélien.

Derrière les relations Etats-Unis/Iran, se retrouvent les intérêts de l’Arabie saoudite. Entre les deux grands du Moyen-Orient, la rivalité stratégique, politique et religieuse structure les luttes d’influence de la région [3]. Les deux pays s’opposent indirectement dans la guerre civile du Yémen : la coalition arabo-sunnite dirigée par l’Arabie saoudite intervient et finance les forces loyalistes du président déchu Saleh alors que l’Iran arme la rébellion houthiste zaïdite. Le 2 octobre 2018, l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, critique envers le régime, vient d’autant plus entacher l’image de la principauté. Face à ces faits, Donald Trump souhaite pourtant renouveler son soutien au Prince hériter Mohammed ben Salmane et fait fi du rapport de la CIA qui conclut à la responsabilité directe de MBS dans le meurtre du journaliste [4]. En interdisant l’exportation du pétrole iranien, les Etats-Unis servent ainsi les intérêts économiques de l’Arabie saoudite, autre principal producteur et exportateur de pétrole dans la région.

Derrière les sanctions, un bras de fer avec la Chine

Quelques mois seulement après son retrait du Plan d’action globale, les Etats-Unis rétablissent les sanctions américaines contre les secteurs pétroliers et financiers iraniens via le principe d’extraterritorialité. Dorénavant et jusqu’à nouvel ordre, toutes les entreprises, basées dans n’importe quel Etat, et qui maintiendraient des relations économiques avec l’Iran dans ces secteurs, seront susceptibles d’être sanctionnées par les Etats-Unis [5]. Pour rappel, le principe d’extraterritorialité permet à un Etat de sanctionner une entité ou une personne en dehors de son territoire tant que cette entité est rattachée de près ou de loin à cet Etat. En utilisant le dollar pour leurs transactions, la plupart des grandes entreprises passent par des chambres de compensation situées sur le territoire américain. Les Etats-Unis considèrent donc que celles-ci sont soumises à la jurisprudence du pays.

Jusqu’au 2 mai 2019, les Etats-Unis avaient accepté d’accorder à huit pays, dont la Chine, une dérogation qui leur permettaient de continuer leurs transactions pétrolières avec l’Iran. Après cette date, ils devaient eux aussi se plier à l’embargo unilatéral américain. Derrière l’Iran, se retrouve donc la question chinoise. La politique de Donald Trump à l’international est globale et l’économie commence ici par la géopolitique. L’Iran est un partenaire essentiel pour la Chine : ils partagent leur anti-américanisme et la Chine est le premier client de l’Iran en pétrole. Entre les deux pays, un accord commercial et militaire sur les vingt-cinq années à venir est d’ailleurs actuellement en négociation : en échange de matières premières bradées, Xi Jinping promet d’investir 400 milliards de dollars dans l’économie iranienne [6]. Cet embargo pétrolier touche ainsi directement les intérêts chinois. Aujourd’hui, la Chine et quelques autres pays comme les Emirats arabes unis et Singapour, continuent de s’approvisionner officieusement en pétrole iranien. Régulièrement comme le 3 septembre 2020, le secrétaire d’Etat Mike Pompeo annonce de nouvelles sanctions contre ces entités et industries qui continuent d’acheter, de vendre, de transporter ou de commercialiser du pétrole iranien [7].

Conclusion

Avec l’élection de Joe Biden en novembre 2020 comme président des Etats-Unis, l’Iran espère voir les sanctions américaines sur ses exportations de pétrole allégées. En 2018, l’Iran exportait environ 2,8 millions de barils de pétrole par jour. Depuis 2018 et les restrictions économiques mises en œuvre par l’administration Trump, l’exportation actuelle est estimée à environ 300 000 barils par jour [8]. Thierry Coville, chercheur à l’Iris, met en avant les conséquences catastrophiques de ces sanctions sur l’économie du pays : « alors que l’accord sur le nucléaire avait permis au pays de renouer avec la croissance, l’Iran doit affronter, depuis 2018, une sévère récession, une flambée des prix de l’ordre de 50% par an et une explosion du chômage, en particulier chez les jeunes » [9]. Aujourd’hui en Iran, environ 40% des 80 millions d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté.

Bibliographie :
BISMUTH Régis, « Pour une appréhension nuancée de l’extraterritorialité du droit américain », Annuaire Français de droit international, 2015.
BURDY Jean-Paul, Arabie saoudite et Iran : rivalité stratégique, concurrence religieuse, vie-publique.fr, 13 octobre 2019.
HARRIS Shen, CIA concludes Saudi crown prince ordered Jamal Khashoggi’s assassination, Washington post, 16 novembre 2018.
HUWAIS Mohammed, Une autre catastrophe humanitaire se profil au Yémen, ledevoir.com, 11 avril 2020.
KHOURY Nabeel, The assassination of Qasem Soleimani : Likely consequences, Atlanticcouncil.org, 3 janvier 2020.
PARIS Gilles, L’EI et l’Iran, le nouvel « axe du Mal » de Trump, Le Monde, 21 mai 2017.
POMPEO Michael, Imposing sanctions on entities for engaging in transactions related to Iran’s petroleum and petrochemical industry, Press Statement, US Department of State, state.gov
THERME Clément, Que prévoit le futur accord Iran-Chine ? France Culture, 19 octobre 2020.
VIENS Ugo, Pétrole, le grand retour de l’Iran ? portail-ie.fr, 10 décembre 2020.

Publié le 03/02/2021


Louise Martin est étudiante à Sciences. C’est au cours de son cursus et plus particulièrement de son année de césure qu’elle se passionne pour le Moyen-Orient et ses problématiques. En master, elle rédige son mémoire de fin d’études autour de la résolution des conflits kurdes puis effectue son stage de fin d’études comme analyste Moyen-Orient au Ministère des Armées. 


 


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