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Entretien avec Jean Marcou - En lien avec l’affaire Khashoggi, retour sur les relations entre la Turquie et l’Arabie saoudite
Article publié le 29/10/2018

Question de Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Jean Marcou est actuellement Professeur des Universités à l’IEP de Grenoble (France) après avoir été pensionnaire scientifique à l’Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul où il a dirigé, de 2006 à 2010, l’Observatoire de la Vie Politique Turque (OVIPOT – http://ovipot.hypotheses.org/). Il a été aussi directeur de la Section francophone de la Faculté d’Économie et de Sciences Politiques de l’Université du Caire (Égypte), entre 2000 et 2006.
A l’IEP de Grenoble, il est directeur des relations internationales et dirige également le Master « Intégration et Mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient. » Ses principaux champs d’enseignement et de recherche concernent la vie politique turque (Constitutions, élections et partis politiques…), les transitions politiques dans le sud de l’Europe, l’Union européenne, et l’évolution des équilibres politiques au Moyen-Orient (vue notamment au travers de la politique étrangère turque).

Pouvez-vous revenir sur les questions de discorde entre l’Arabie saoudite et la Turquie, en particulier sur la discorde à propos du soutien turc au Qatar (militaire et politique), soutien reproché par Riyad, dans le contexte du blocus contre le Qatar mis en place par l’Arabie saoudite et par d’autres États de la région ?

Lorsque l’Arabie saoudite rompt ses relations diplomatiques avec le Qatar, le 5 juin 2017, les relations entre Riyad et Ankara sont plutôt bonnes. Depuis le début de l’année 2015, Recep Tayyip Erdoğan s’est lancé dans une grande opération de séduction pour s’attirer les bonnes grâces du régime saoudien, décrétant un deuil national suite à la mort du roi Abdallah, approuvant l’intervention saoudienne au Yémen ("Tempête décisive"), minorant la responsabilité saoudienne dans la bousculade meurtrière du Hadj en septembre 2015… Significativement, lorsque la crise qatarie éclate, l’Arabie saoudite est le pays que Recep Tayyip Erdoğan a le plus visité, depuis qu’il a été élu président de la République, en 2014. Dès lors, la Turquie espère pouvoir user de son influence pour arbitrer le conflit entre Doha et Riyad, et alors même qu’on est en plein Ramadan, le président turc déclare qu’il se fait fort de résoudre le différend d’ici à la prochaine Eid el Fitr. Las ! Très vite la tension monte, car Ankara, en dépit de ses velléités d’arbitrage, apporte d’emblée un soutien sans faille à son allié qatari. Dès le 7 juin 2017, le parlement turc approuve le déploiement de troupes au Qatar dans la nouvelle base militaire turque qui vient d’ouvrir, et deux accords militaires sont signés entre les deux pays. Sur le plan économique, Recep Tayyip Erdoğan désapprouve les sanctions économiques prises par l’Arabie saoudite et ses alliés. Aux côtés de l’Iran, la Turquie assure ainsi rapidement le ravitaillement du Qatar, pour l’aider à surmonter l’embargo dont il est l’objet. Si bien qu’à la fin du mois de juin 2017, les exportations turques vers ce pays ont triplé.

La réaction d’Ankara est très mal accueillie par l’Arabie saoudite et par ses alliés. Riyad repousse sèchement les propositions de médiation turque dans le conflit, et plusieurs incidents se produisent entre les deux pays : des journalistes turcs sont arrêtés en Arabie saoudite ; cette dernière et ses alliés bloquent les sites d’information turcs sur Internet et annulent les diffusions de séries turques sur les bouquets télévisés qu’ils contrôlent. Dans les semaines qui suivent, certes, le différend se stabilise, et Recep Tayyip Erdoğan se rend même, le 23 juillet 2017, en visite officielle à Riyad, mais l’idylle qui semblait s’être nouée entre les deux pays depuis 2015 est belle et bien terminée, et le climat de méfiance, voire d’hostilité, qui s’est installé entre eux, se confirme, dans les mois qui suivent. Ainsi, la Turquie critique-t-elle les vagues d’arrestation qui interviennent alors dans la famille princière saoudienne, et raille les velléités de Mohamed Ben Salman de faire de son pays un bastion de "l’islam modéré". En décembre 2017, enfin, une violente polémique éclate entre Recep Tayyip Erdoğan et le ministre émirati des Affaires étrangères, ce dernier ayant accusé le gouverneur ottoman Fahreddin Pasha d’avoir volé les reliques du Prophète à Médine, pendant la Première Guerre mondiale…

De même, pouvez-vous revenir sur la question des Frères musulmans, considérés comme organisation terroriste par l’Arabie saoudite, et de leur accueil par la Turquie, en lien avec le blocus contre le Qatar ?

Au cours de l’été 2013, en Égypte, à l’issue de la destitution du président Mohamed Morsi, et du massacre dont sont victimes ses partisans qui tentaient de résister, la Turquie et le Qatar accueillent les Frères musulmans égyptiens. "Rabia", une chaine de télévision égyptienne des Frères se met notamment à émettre à partir de la Turquie. Ce soutien de la confrérie par Ankara, comme la dénonciation sans ménagement du renversement de Mohamed Morsi par Recep Tayyip Erdoğan, qui ne manque pas une occasion de brandir les 4 doigts de "Rabia" dans ses meetings, ne provoquent pas de tensions directes entre Riyad et Ankara, mais ils affectent lourdement les relations entre l’Égypte et la Turquie dont l’ambassadeur au Caire est déclaré personna non grata, en novembre 2013. Face à ce gel des relations entre Le Caire et Ankara, l’Arabie saoudite adopte une attitude prudente jusqu’à la crise qatarie, jouant les médiateurs entre son allié égyptien et la Turquie. Mais elle forcera Doha, en 2014, à expulser les Frères égyptiens, qui avaient trouvé refuge en territoire qatari.

Quel message a fait passer l’Arabie saoudite à la Turquie par l’affaire Khashoggi, qui s’est déroulée sur le sol turc ?

Je ne suis pas sûr que l’Arabie saoudite ait voulu initialement adresser un message à la Turquie, au travers de l’affaire Khashoggi. Riyad (probablement Mohammed Ben Salmane, en l’occurrence), voulait surtout, dans cette affaire, éliminer Jamal Khashoggi, non seulement parce que ce dernier était un journaliste dissident, écrivant dans le Washington Post, mais aussi parce qu’il était issu d’une famille proche de la famille royale, connaissant parfaitement les rouages du pouvoir saoudien de l’intérieur. Les autorités saoudiennes n’ayant pas osé agir à leur consulat de Washington où le journaliste avait d’abord demandé ses papiers pour se marier, et sa fiancée étant turque au demeurant, l’assassinat s’est donc déroulé à Istanbul.

Mais, dès lors que cet acte a été commis, "sur le sol turc", comme l’a rappelé Recep Tayyip Erdoğan, il affecte bien évidemment les relations entre Riyad et Ankara, et peut prendre, à bien des égards, l’aspect d’une véritable provocation. La réaction turque, le plus souvent exprimée par Recep Tayyip Erdoğan en personne, a été celle d’une posture de fermeté, évitant toutefois d’aller jusqu’à la rupture. Cette approche était particulièrement présente dans le discours qu’a prononcé Recep Tayyip Erdoğan devant le Parlement, le 23 octobre dernier. En effet, si le président turc a préservé ses intérêts (comme d’autres pays l’ont fait d’ailleurs, à commencer par les Etats-Unis), en ménageant une porte de sortie à l’Arabie saoudite, il n’a pas non plus voulu donner l’impression de tout accepter, au risque de perdre la face. C’est pourquoi, distillant petit à petit les informations dont il dispose, ce qui oblige l’Arabie saoudite à reconnaître des faits qu’elle niait initialement farouchement, il n’a pas hésité à mettre celle-ci au pied du mur… C’est ce qui explique que Recep Tayyip Erdoğan ne se soit pas satisfait de la reconnaissance de la mort du journaliste par Riyad, mais qu’il ait rappelé qu’elle était le résultat d’un acte intentionnel et prémédité. Il a en outre demandé à l’Arabie saoudite de dire ce qu’était devenu le corps du journaliste et révéler qui avait fait venir une équipe de l’extérieur pour le tuer. Dans le discours d’Erdoğan, ces questions ultimes semblent s’adresser au prince Mohamed Ben Salmane, plus qu’au le roi Salmane, "gardien des deux mosquées", que le président turc a ménagé, en déclarant qu’il ne remettait pas en question sa bonne foi. Mais au travers de ces propos, c’est peut-être Recep Tayyip Erdoğan qui a voulu adresser un message à Riyad en disant qu’il préférait le royaume d’autrefois plus nuancé et plus prudent, aux offensives violentes et irréfléchies de Mohammed Ben Salmane.

La Turquie et l’Arabie saoudite ont-elles/ont-elles eu des sujets de rapprochement, notamment la question syrienne, la question yéménite ?

Au début de la crise syrienne, la Turquie a tenté de mener une politique conjointe avec l’Arabie saoudite, pour soutenir l’opposition syrienne, contre le régime de Bachar el Assad, prétendant ainsi défendre les intérêts des Arabes sunnites, face au régime de Damas et aux Kurdes en pleine ascension. C’est probablement le souci de préserver ces intérêts communs en Syrie, qui a poussé la Turquie à soutenir l’intervention saoudienne au Yémen, en 2015, même s’il a fallu pour cela dénoncer les "risques d’impérialisme persan", alors que la Turquie avait entretenu antérieurement, à la veille des printemps arabes, une relation plutôt stable avec l’Iran.

Qu’en est-il du positionnement de la Turquie et de l’Arabie saoudite concernant l’Iran ?

En dépit de ses tentatives de rapprochement avec Riyad, en 2015-2016, et de son approbation de l’intervention saoudienne au Yémen, la Turquie n’est finalement pas entrée dans la coalition des pays sunnites, mobilisés contre le soi-disant "arc chiite". Dès 2011, lors de la répression par l’Arabie saoudite du soulèvement bahreïni, la Turquie s’était montrée très critique. Mais il est vrai que l’appui apporté par Téhéran au régime de Bachar el Assad dans le conflit syrien l’a éloignée à nouveau de l’Iran. Toutefois, parallèlement à l’approbation de l’opération "Tempête décisive", Ankara n’a pas hésité à saluer l’accord sur le dossier nucléaire iranien, obtenu par l’administration Obama. Par la suite, la détérioration des relations turco-américaines a contribué à éloigner à nouveau la Turquie de l’Arabie saoudite, surtout après l’avènement de l’administration Trump qui, entre autres, en remettant en question l’accord sur le nucléaire, a raffermi sa relation avec l’Arabie saoudite, dégradée par la fin de la présidence Obama.

Dans le Golfe, en revanche, la crise qatarie a abouti à une convergence durable de l’Iran et de la Turquie, un accord tripartite ayant été signé pour faciliter les flux commerciaux de l’émirat, toujours soumis à l’embargo saoudien. En Irak, également, Ankara s’est retrouvée sur des positions voisines de celles Téhéran, pour s’opposer à l’indépendance réclamée par le gouvernement régional kurde de Massoud Barzani. Au Yémen, enfin, la position turque s’est faite plus prudente, consistant plus en une aide économique au gouvernement yéménite, qu’en une approbation de la conduite de la guerre par l’Arabie saoudite.

Aujourd’hui, la persistance de la Turquie à demander des comptes aux Saoudiens, dans l’affaire Khashoggi, illustre un positionnement régional qui ne gêne pas seulement Riyad, mais aussi de plus en plus Donald Trump en personne. Ce dernier, en effet, au-delà des intérêts commerciaux considérables qui sont les siens, entend faire de l’Arabie saoudite un maillon clef de son projet de règlement du conflit israélo-palestinien.

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