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Entretien avec Jean Marcou - Le point sur la Turquie après les législatives du 7 juin 2015
Article publié le 22/06/2015

Questions de Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Jean Marcou est directeur du Master Méditerranée-Moyen-Orient de Sciences Po Grenoble après avoir été pensionnaire scientifique à l’Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul où il a dirigé, de 2006 à 2010, l’Observatoire de la Vie Politique Turque (OVIPOT – http://ovipot.hypotheses.org/). Il a été aussi directeur de la Section francophone de la Faculté d’Économie et de Sciences Politiques de l’Université du Caire (Égypte), entre 2000 et 2006.

Pouvez vous revenir sur le résultat des élections législatives du 7 juin 2015 ?

Les résultats officiels définitifs des élections législatives, ayant eu lieu le 7 juin en Turquie, ont été proclamés le 18 juin. L’AKP obtient 40,6% et 258 sièges (contre 49,6% et 327 sièges, lors des législatives précédentes, en 2011) le CHP 25,1% et 132 sièges (contre 25,9% et 135 sièges), le MHP 16,4% et 80 sièges (contre 13% et 53 sièges), le HDP 12,9% et 80 sièges (contre 36 élus en tant que candidats indépendants dont finalement 29 seulement ont été autorisés à siéger, entre 2011 et 2015). Bien qu’arrivé à nouveau en tête de ce scrutin, l’AKP ne dispose donc plus (comme en 2002, en 2007 et en 2011), d’une majorité absolue lui permettant de gouverner seul.

Ces résultats marquent d’abord un coup d’arrêt au projet de régime présidentiel que Recep Tayyip Erdoğan envisageait d’instaurer. En effet, depuis son élection au suffrage universel à la présidence de la République en août 2014, le chef de l’Etat turc avait fait une lecture semi-présidentielle inédite de la Constitution turque de 1982, en prenant l’ascendant sur le Premier ministre, tant sur le plan intérieur qu’en matière de politique étrangère. Alors même que le régime politique turc (d’essence parlementaire) fait de la présidence de la République une sorte de magistrature morale, obligeant son titulaire à se tenir à l’écart de la vie politique, en observant une certaine réserve, Recep Tayyip Erdoğan n’avait pas hésité à s’engager dans la campagne électorale, comme lorsqu’il était Premier ministre, avec l’ambition de voir l’AKP obtenir la majorité renforcée des deux tiers (367 sièges sur 550), qui lui aurait permis d’élaborer une nouvelle constitution de nature présidentielle.

C’est la raison pour laquelle, les élections du 7 juin apparaissent avant tout comme une défaite personnelle pour Recep Tayyip Erdoğan. En fait, tout le monde a gagné sauf lui. Même si sa majorité est plus étroite qu’auparavant, l’AKP reste le premier parti turc. Les kémalistes du CHP font sensiblement le même score qu’en 2011, mais ils auront désormais plus de poids face à l’AKP affaibli. Les nationalistes du MHP enregistrent une poussée nette et un gain d’une trentaine de sièges. Les Kurdes du HDP franchissent la barre des 10% et ont autant de députés dans le nouveau parlement que les nationalistes.

Comment expliquer la montée en puissance du parti kurde HDP ?

C’est l’événement de cette élection. Ce succès est d’abord tactique, car cette formation, en prenant l’initiative de présenter ses propres listes et de ne plus recourir au système des candidatures indépendantes (comme en 2007 et 2011) prenait aussi le risque, si elle ne franchissait pas le seuil de 10% au niveau national (nécessaire pour avoir une représentation parlementaire), de disparaître purement et simplement du parlement et de donner ses sièges à l’AKP. Cette prise de risque s’est avérée payante, car elle a incité les électeurs mécontents à faire franchir le seuil fatidique au HDP en votant pour lui. Très largement opposés à une présidentialisation du régime (comme l’avaient montré tous les sondages), les Turcs ont compris qu’en votant plus nombreux pour le HDP, ils pouvaient bloquer ce projet présidentiel et infliger un camouflet à Recep Tayyip Erdoğan.

Pouvez-vous revenir sur l’orientation de ce parti et sur son leader, Selahattin Demirtaş ?

La montée en puissance du HDP n’est pas que le résultat de l’adoption de la tactique électorale adéquate, elle découle aussi d’un processus plus profond, qui a muri au cours de la dernière décennie. En dépit de la persistance de la guérilla du PKK, dans le sud-est du pays, la question kurde est devenue de plus en plus une affaire politique, en Turquie. Une formation kurde (notamment à l’époque du DTP et du BDP, prédécesseurs du HDP) s’est installée petit-à-petit dans le paysage politique turque, en gérant de nombreuses municipalités dans le sud-est et en disposant à partir de 2007 d’un groupe au parlement. À partir de 2009, lorsque le gouvernement de l’AKP s’est lancé dans la recherche d’une solution politique à la question kurde en Turquie, ce parti est devenu son premier interlocuteur. En 2013-2014, lorsque le BDP s’est mué en HDP, c’est-à-dire en « parti démocratique des peuples », une nouvelle étape a été franchie : celle qui a vu la formation kurde ambitionner de troquer son statut de parti ethnico-identitaire pour devenir un parti de Turquie. Cette transformation est apparue clairement, au moment de la candidature de Selahattin Demirtaş à la présidence de la République, en août 2014. Lors de ces premières présidentielles au suffrage universel direct, le co-leader (avec Figen Yüksekdağ) du HDP s’est présenté comme le candidat des oubliés de la République : des Kurdes certes, mais aussi des Arméniens, des alévis, des femmes, des homosexuels ou des défenseurs de l’environnement. Sa campagne et son score inattendu (9,7%) ont ainsi fait de Selahattin Demirtaş, l’étoile montante kurde de la politique turque.

On comprend que par ses origines et son cheminement militant, cet avocat de 43 ans, père de 2 enfants et marié à une institutrice, ait pu devenir l’homme de la situation. Né à Elazıg dans une famille zaza, il appartient à un groupe ethnico-linguistique minoritaire chez les Kurdes de Turquie. De surcroît, au sein même des zazas (généralement alévis), il est à part, puisque de confession sunnite. Ce melting pot complexe neutralise les effets polarisants qu’aurait pu avoir une identité kurde trop traditionnelle (sunnite kurmandji, par exemple). Demirtaş est un zaza qui rassure les sunnites sans cesser de séduire les alévis, même quand ce sont des Turcs. Minoritaire chez les minoritaires, il préfère aux options identitaires marquées et chauvines, la défense des droits fondamentaux et la promotion d’une citoyenneté aux accents universels. Cette mutation politique de la formation kurde, sous la houlette d’un tel chef de fil, lui a permis d’élargir sa base électorale au cours des deux dernières années, notamment de capter la dynamique sociétale protestataire générée, depuis 2013, par les événements de Gezi. C’est assez paradoxal d’ailleurs, car ce dernier mouvement n’avait que peu affecté les départements kurdes de Turquie. Mais cela montre que la montée en force du HDP n’est pas un phénomène sans rapport avec celle de formations comme Syriza ou comme Podemos, qui ont réussi à traduire dans les urnes des mouvements nés dans la société.

Quelles sont désormais les contraintes du président Erdoğan et comment peut se former le nouveau gouvernement ?

Les élections du 7 juin 2015 marquent le grand retour de la logique parlementaire dans le système politique turc. En l’absence d’un gouvernement majoritaire de l’AKP, Recep Tayyip Erdoğan ne pourra plus faire de la Constitution la lecture semi-présidentielle qui a été la sienne depuis août 2014. Dans tous les cas, il va être contraint de revenir à une conception parlementaire de la fonction présidentielle et laisser gouverner le Premier ministre qui parviendra à former une coalition majoritaire.

A l’issue des résultats précédemment énoncés, le nouveau gouvernement ne peut être en effet que le fruit d’une coalition. Une fois désigné, par le président, un Premier ministre, les textes donnent 45 jours à ce dernier pour constituer un gouvernement, et le faire investir à la majorité absolue. Certes, une telle procédure n’exclut pas l’avènement d’un gouvernement minoritaire, si le parti qui obtient l’investiture, n’intègre pas en son sein des membres du ou des les partis qui l’ont soutenu. Il est pourtant peu probable qu’un tel scénario se produise. Dès lors, l’AKP devrait former une coalition avec le parti qui acceptera de gouverner avec lui. L’option la plus probable paraît être celle de son alliance avec les nationalistes du MHP. Mais ces derniers ont posé des conditions assez strictes à tel scénario. Ils souhaitent, tout d’abord, que Recep Tayyip Erdoğan abandonne ses postures présidentialistes, et qu’il se conforme strictement à la lettre de la Constitution. Symboliquement ils voudraient même que le chef de l’Etat abandonne son luxueux nouveau palais de 1000 pièces pour retourner à Çankaya (la résidence d’Atatürk). Les mêmes nationalistes demandent, par ailleurs, la relance des poursuites judiciaires contre les 4 ministres impliqués dans le grand scandale de corruption du 17 décembre 2013. Devlet Bahçeli, le leader du MHP, a même demandé au président de livrer à la justice son propre fils, Bilal, dont l’implication dans cette affaire avait été abondamment évoquée. Enfin, le MHP réclame l’abandon du processus politique ambitionnant la résolution politique de la question kurde. Ces exigences montrent qu’aboutir à un gouvernement de coalition risque d’être difficile. Si les négociations devaient échouer, et si aucune autre formule ne parvenait à s’imposer, il faudrait alors retourner devant les électeurs, avec tous les risques que cela peut comporter, pour tous les protagonistes…

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