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Entretien avec Jean Marcou – politique intérieure, Etat-islamique, Kobanê, Syrie : le point sur la Turquie
Article publié le 27/10/2014

Questions de Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Jean Marcou est directeur des relations internationales de Sciences Po Grenoble.

Sur le plan politique, pouvez vous nous rappeler les circonstances de l’arrivée à la présidence de la République de Recep Tayyip Erdoğan, en août 2014 ?

Recep Tayyip Erdoğan a été élu président de la République le 10 août 2014, au premier tour de la première élection présidentielle au suffrage universel en Turquie, en devançant largement (51,7%) le candidat commun des partis d’opposition (CHP et MHP) Ekmeleddin İhsanoğlu (38,4%) et le candidat kurde du HDP, Selahattin Demirtaş, auteur néanmoins d’un score d’une ampleur inattendue (9,7%).

Cette élection au suffrage universel est le résultat de la crise qui avait marqué l’élection présidentielle précédente par le parlement d’Abdullah Gül en 2007. L’Assemblée nationale ayant bloqué dans un premier temps l’élection de Gül, entre autres parce que son épouse porte le voile, l’AKP avait riposté en lançant une révision constitutionnelle réformant l’élection présidentielle et réduisant de 7 à 5 ans le mandat du chef de l’Etat. Cette réforme n’avait toutefois été adoptée par référendum qu’en octobre 2007, après des élections législatives anticipées et l’élection à la présidence d’Abdullah Gül par le parlement nouvellement élu. Dès lors, Abdullah Gül a achevé son mandat de 7 ans, avant que la première élection au suffrage universel puisse enfin se tenir en 2014. Mais cette élection nouvelle change la donne. En effet, loin de rester en retrait (comme le faisait ses prédécesseurs) Recep Tayyip Erdoğan a d’emblée fait savoir que l’achèvement de ses fonctions de Premier ministre et de leader de l’AKP, ne signifiait pas, bien au contraire, son retrait de la vie politique active.

Depuis son élection, après avoir nommé à la tête du gouvernement son ancien ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, le nouveau président de la République a fait de celui-ci son homme lige et domine plus que jamais le système politique turc de la tête et des épaules. Ainsi, bien que la Constitution de 1982 reste d’essence parlementaire, la Turquie est en train de changer de régime politique. A certains égards comme la France dans les années 1960, du fait du charisme de son président et de la légitimité que confère à ce dernier le suffrage universel direct, le régime politique turc, de parlementaire est en train de se muer en régime semi-présidentiel.

Comment analyser les positions diplomatiques de la Turquie concernant l’Etat islamique et la coalition menée par les Etats-Unis ?

Les relations entre la Turquie et les Etats-Unis sont loin d’être un long fleuve tranquille. Ancrés dans l’idée-reçue d’un pays à la remorque des positions occidentales, les médias sont souvent surpris par les différends qui surviennent pourtant régulièrement entre Ankara et Washington. Cela tient aussi à la vision fausse que l’on a de la politique étrangère qui a été celle de Mustafa Kemal dans l’entre-deux-guerres. Marquée par la modernisation du grand leader, la Turquie serait depuis toujours une alliée dévouée de l’Occident. Or, si les réformes kémalistes ont bien été d’inspiration occidentale sur le plan intérieur, sa politique étrangère a été dominée en revanche par la volonté d’indépendance nationale et l’idée de soustraire la Turquie nouvelle à l’influence des grandes puissances. Une sorte d’anti-impérialisme, voire de non-alignement avant la lettre, qui voyait d’ailleurs Ankara à l’époque entretenir de bonnes relations avec l’URSS. Il est vrai qu’après la Deuxième Guerre mondiale, la Turquie inquiète des ambitions européennes soviétiques s’est rapidement rapprochée du bloc occidental en formation, avant d’y entrer résolument en 1952 en adhérant à l’OTAN. Mais ce revirement a été pensé par les diplomates turcs, non comme une soumission inconditionnelle, mais comme le prix à payer pour préserver une indépendance nationale menacée par le grand voisin soviétique. Dans les années 1950, le gouvernement turc d’Adnan Menderes est un partenaire fidèle qui envoie un corps expéditionnaire en Corée et s’aligne sur la position américaine pendant la crise de Suez. Mais dans les années 1960 et 1970, la crise chypriote perturbe les relations turco-américaines (fameuse lettre du président Johnson à İsmet İnönü en 1964 stoppant un projet d’intervention turque à Chypre, ré-autorisation de la culture du pavot par le gouvernement Ecevit en juillet 1974, embargo militaire américain après l’intervention turque à Chypre en août de la même année).

Après la fin de la Guerre froide, le moins que l’on puisse dire est que la Turquie n’a pas manifesté beaucoup d’enthousiasme à l’égard des interventions internationales dirigées par les Américains dans son voisinage. Ainsi en 1990-91, pendant la guerre du Golfe, si elle apporte son soutien à la coalition contre Saddam Hussein, elle n’y participe pas militairement à la différence de plusieurs Etats musulmans. Si elle se joint à l’intervention de l’OTAN en Afghanistan, à partir du début des années 2000, elle se contente d’actions de police et de formation. Lors de la guerre d’Irak en 2003, elle refuse le débarquement de troupes américaines sur son sol pour attaquer le régime baasiste par le nord. En 2008, au moment de la guerre en Géorgie, elle reste particulièrement prudente, obligeant même les navires américains qui franchissent les Détroits de la mer Noire, à respecter scrupuleusement les conditions de tonnage du Traité de Montreux. Enfin, au printemps 2011, elle accueille très mal à ses débuts l’intervention occidentale en Libye et ne s’y rallie que progressivement en refusant toutefois d’y engager ses forces militaires.

A bien des égards donc la réserve turque à l’égard de la coalition occidentale contre l’Etat islamique se situe dans une longue tradition diplomatique… Une fois de plus la Turquie refuse de s’engager directement dans un conflit qui affecte ses voisins (en l’occurrence la Syrie et l’Irak). Elle joue, par contre, un jeu à plusieurs bandes avec les différents protagonistes concernés (Etat islamique, Kurdes syriens, Armée syrienne libre, Kurdes irakiens…). Par ailleurs, elle n’a pas l’intention de faire une guerre au sol que les Occidentaux et en particulier les Etats-Unis se refusent à faire. N’oublions pas que depuis la Première Guerre mondiale, les Turcs n’ont engagé que deux opérations militaires importantes : leur participation à la guerre de Corée (1952) et leur intervention à Chypre (1974).

En lien avec la problématique kurde, comment s’explique en particulier la position turque sur Kobanê ?

La position turque à l’égard de Kobanê est d’abord une position très complexe. A priori, la Turquie empêche les combattants du PYD (Parti d’Union démocratique, branche syrienne du PKK) de franchir sa frontière pour se rendre à Kobanê, comme d’ailleurs de laisser passer des armes. Mais la Turquie laisse entrer sur son territoire les réfugiés kurdes syriens (plus de 170 000 depuis le mois de septembre) et soigne même des blessés dans ses hôpitaux. Elle a par ailleurs accepté que les peshmergas (combattants kurdes irakiens) empruntent son territoire pour aller prêter main forte aux défenseurs de Kobanê. Enfin, le 24 octobre 2014, Recep Tayyip Erdogan a annoncé que des pourparlers étaient en cours avec le PYD pour permettre aussi à des membres de l’Armée libre syrienne (ASL) d’aller défendre la ville kurde assiégée par l’Etat islamique.

En réalité, force est de constater que les Turcs ne sont pas parvenus à établir avec les zones kurdes syriennes devenues autonomes, les mêmes relations de confiance qu’ils entretiennent depuis 2007-8 avec le gouvernement régional kurde irakien de Massoud Barzani. Cela tient au fait que le PYD, qui a aussi des relations difficiles avec Massoud Barzani, est lié au PKK, l’organisation rebelle qui entretient une guérilla dans le sud-est de la Turquie depuis 1984. Des tentatives de rapprochement ont néanmoins eu lieu entre Ankara et le PYD depuis 2012. Saleh Muslim le leader de ce dernier est venu plusieurs fois en Turquie à l’occasion de visites semi-officielles en 2013 et des rumeurs évoquaient alors l’établissement de relations avec les Kurdes syriens comparables à celles qui ont été nouées avec les Kurdes irakiens. Mais ce rapprochement n’a pas eu lieu. En novembre 2013, Recep Tayyip Erdoğan a accueilli, au cours d’un grand meeting festif, le président de la région kurde irakienne, Massoud Barzani, à Diyarbakır, la capitale des Kurdes de Turquie. Sensée relancer le processus de règlement de la question kurde en Turquie, cette manifestation a surtout été ressentie comme un avertissement d’Erdoğan et de Barzani adressé à Saleh Muslim, qui était alors en train de proclamer l’autonomie des zones dont il s’était rendu maître en Syrie. Ce qui accroît la complexité de la situation, c’est qu’à la différence des Turcs et des Kurdes irakiens qui sont considérés comme des alliés des Occidentaux, les Kurdes syriens du PYD sont soutenus par Moscou et entretiennent des relations équivoques avec le régime de Damas qui, dès le début de l’insurrection, a fait plusieurs gestes dans sa direction et qui a volontairement évacué les zones kurdes syriennes pendant l’été 2012. Invoquant l’urgence de la situation, les Américains ont néanmoins parachuté des armes aux combattants du PYD à Kobanê, le 20 octobre 2014.

Quoiqu’il en soit, une intervention de troupes turques au sol à Kobanê est difficilement envisageable, car on ne voit pas sur la base de quel mandat la Turquie pourrait pénétrer sur un territoire syrien où elle risquerait de se trouver confrontée plus tard non seulement à l’Etat islamique mais aussi au régime de Damas, voire à d’autres factions. De surcroît, des déclarations récentes du PYD montrent que, si la formation kurde syrienne souhaite que la Turquie laisse passer des renforts pour soutenir ses combattants, elle n’entend pas voir arriver des soldats turcs dans les zones qu’elle contrôle et qu’elle percevrait une telle éventualité comme une invasion.

Il reste que l’inaction turque à Kobanê peut entamer le processus de paix qu’a lancé le gouvernement turc pour résoudre politiquement la question kurde, voire provoquer des troubles dans le sud-est kurde du pays, comme cela s’est produit, le 7 octobre 2014, occasionnant près d’une quarantaine de morts à l’issue d’affrontements qui ont opposé non seulement des manifestants kurdes au force de l’ordre, mais aussi des règlement de compte entre Kurdes (avec la réapparition du Hizbullah, ce mouvement intégriste de sinistre mémoire). Toutefois, force est de constater que ni ces événements, ni la bataille de Kobanê ne semble remettre en cause la détermination des deux partis à mener à bien le processus de paix. Mais pour que ce processus qui est en panne depuis les événements de Gezi (mai juin 2013) puisse repartir, il faudrait qu’enfin une feuille de route soit établie et que le contexte redevienne un peu plus favorable.

En lien avec la guerre en Syrie et la montée en puissance de l’EI, comment ont évolué les relations entre la Turquie et la Syrie ?

La position turque à l’égard de la crise syrienne a beaucoup évolué depuis mars 2011. Au tout début et jusqu’au milieu de l’été 2011, Ankara, qui entretenait de très bonnes relations avec Damas depuis 2007, a tenté de raisonner Bachar el-Assad en l’encourageant à mettre en place un gouvernement de transition. Ces tentatives ayant échoué, le gouvernement turc a rompu avec son ancien allié, en août 2011, pensant que le sort du régime de Bachar el-Assad était scellé comme venait de l’être celui du régime de Mouammar Kadhafi en Libye. Lorsqu’en juin 2012, la rébellion syrienne bascule dans la guerre civile, la Turquie accentue son soutien à l’opposition, y compris à des mouvements djihadistes, selon le principe « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Ankara, comme d’ailleurs les Occidentaux, ne vont que tardivement prendre conscience (automne 2012) de l’ampleur du phénomène djihadiste en Syrie et de ses conséquences. Il faut dire que le développement de ce phénomène s’est fait en deux temps. En 2012-13, les djihadistes ont marginalisé l’ASL et ses alliés, en 2013-2014, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), s’impose face à ses rivaux djihadistes, en particulier le Front Al-Nosra lié à al-Qaeda.

Les premières confrontations entre l’EIIL et la Turquie remontent au début 2014. Ahmet Davutoğlu, encore ministre des Affaires étrangères, dénonce le mouvement djihadiste, en affirmant qu’il fait le jeu du régime de Damas. Au printemps, l’EIIL procède à une série de manœuvres d’intimidation à l’encontre d’une enclave territoriale turque en Syrie : la tombe de Süleyman Shah (une disposition du traité de 1921 entre la France et la Turquie garantissant à cette dernière la propriété de la tombe du fondateur du grand-père du fondateur de la dynastie ottomane). Peu après, le scandale des écoutes à distance de responsables gouvernementaux, qui secoue alors la politique intérieure turque, révèle entre autres que ces derniers discutent d’une intervention militaire pour défendre la tombe de Süleyman Shah. Mais le choc survient en juin 2014, lorsque l’EIIL s’empare en Irak de la ville de Mossoul, prenant en otage les membres du Consulat général de Turquie et leurs familles. Il faudra attendre le mois de septembre pour que ces otages soient libérés, suite probablement à la libération par Ankara d’une série de prisonniers islamistes. Il est toutefois surprenant que la Turquie, très au fait de la situation dans la région, n’ait pas pu évacuer son personnel avant l’arrivée de l’EIIL à Mossoul. Manque d’esprit de décision face à une offensive trop rapide ou conviction erronée que des djihadistes aidés antérieurement par Ankara n’oseraient pas s’en prendre à des diplomates turcs. En tout état de cause, cette lourde bévue semble refléter l’opacité des relations qui ont existé entre la Turquie et les groupes djihadistes, en tout cas jusqu’à 2014.

Lire également :
- La politique kurde de la Turquie à l’épreuve des conflits syriens

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