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Entretien avec Jean Marcou – Diplomatie, énergie, Syrie : où en sont les relations russo-turques ?
Article publié le 14/12/2015

Questions de Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Jean Marcou est directeur du Master Méditerranée-Moyen-Orient (MMO) de Sciences Po Grenoble.

Quelles relations ont entretenu la Russie et la Turquie sur le plan diplomatique, ces dernières années ?

Des relations très inégales. Après la fin du monde bipolaire, les échanges entre les deux pays se sont certes développés. La Russie est devenue l’un des premiers champs d’exportation de la nouvelle économie turque émergente. Lorsque la politique turque du « zéro problème avec nos voisins » a culminé à la fin des années 2000, beaucoup d’experts ont estimé que la diplomatie turque était en train de changer d’axe et qu’elle se tournait vers l’est, cette dérive orientale pouvant se faire vers le monde arabo-musulman, mais aussi vers la Russie et l’espace eurasiatique. À la fin des années 2000, alors que la candidature à l’Union européenne de la Turquie s’enlisait et que les relations russo-occidentales devenaient difficiles, certains ont cru voir s’esquisser un axe des recalés de l’intégration européenne. Et ce d’autant plus que, depuis les années 1990, il existe un lobby pro-russe au sein de la classe politique turque. Il est vrai que les deux pays se sont rencontrés en mer Noire, en contribuant à l’essor de l’OCEMN, qui avait eu tendance à végéter depuis sa création en 1992, et que les échanges économiques se sont encore accrus. Preuve de ce dynamisme : à partir de 2010, l’obligation de visa entre les deux pays a été supprimée. Les Russes sont ainsi devenus la seconde population touristique de la Turquie après les Allemands, et lors de la venue de Vladimir Poutine à Ankara, en décembre 2014, les deux voisins se sont donnés pour objectif de porter leurs échanges commerciaux à 100 milliards de $ par an, d’ici à 2020.

Il reste que, dans le même temps, des dissensions périodiques importantes sont venues rappeler la fragilité et l’inconstance de la relation russo-turque. Ainsi, pendant la guerre de Géorgie en 2008, la Russie a fait pression sur son voisin turc, en lui demandant de veiller à faire respecter le traité de Montreux à ses alliés occidentaux, dont les navires de guerre traversaient les Détroits, pour aller soutenir les Géorgiens. En 2013, l’entrée de la Turquie dans l’Organisation économique de Shanghai, présentée parfois par Recep Tayyip Erdoğan comme une alternative à l’intégration européenne, s’est vite avérée compromise, les membres de cette organisation considérant le candidat en question comme trop allié aux Occidentaux. Dès lors, lorsque la crise ukrainienne a éclaté au printemps 2014, puis lorsque la Russie a annexé la Crimée, la Turquie, tout en restant prudente, a demandé le respect de l’intégrité de l’Ukraine et a renouvelé son appui à la minorité Tatars. Entretemps, la crise syrienne s’était chargée de confirmer la complexité des relations russo-turques. En octobre 2012, l’interception d’un avion de ligne syrien, transportant un radar russe, avait provoqué de premières tensions entre Moscou et Ankara. Celles-ci se sont ravivées, à plusieurs reprises par la suite, lorsque la Russie a commencé à s’impliquer diplomatiquement et militairement en Syrie, avant d’être portées à leur paroxysme, lors de l’affaire du SU-24, abattu le 24 novembre dernier, par des F-16 de l’armée de l’air turque.

Que dire des relations russo-turques sur le plan énergétique, en particulier gazier ?

Au début des années 1990, la Turquie s’est mise à importer massivement du gaz russe, pour réduire la pollution par le charbon de ses grandes villes. Elle est ainsi devenue très dépendante sur le plan gazier de son voisin russe, lui achetant près de 60% du gaz qu’elle consomme. Mais, à l’inverse, la Turquie est devenue aussi pour la Russie un pays clef dans le grand jeu gazier du couloir sud d’alimentation de l’Europe. Territoire de transit majeur du projet de gazoduc Nabucco, lancé dans les années 2000 par les Européens, pour atténuer la trop forte domination de Gazprom dans l’approvisionnement de l’Europe, en la contournant en quelque sorte par le sud, la Turquie a été associée également par Moscou au projet rival russe, le gazoduc Southstream. Après l’abandon des deux projets en 2013 et 2014, la concurrence russo-occidentale dans le couloir sud a repris de plus belle, plaçant toujours la Turquie au cœur des tracés envisagés. Soutenu par les compagnies SOCAR (azerbaïdjanaise), BOTAŞ (turque) et BP (britannique), le TANAP (Trans Anatolian Pipeline) ambitionne de ravitailler en gaz azerbaïdjanais les marchés européens en 2018, en traversant le Caucase (Azerbaïdjan et Géorgie) et l’Anatolie d’est en ouest. Pour sa part, après l’annonce de l’abandon du South Stream en décembre 2014, Gazprom a rebondi en lançant le Turkish Stream, qui après avoir traversé la mer Noire, devrait passer par la partie européenne de la Turquie, avant de filer sur la Grèce. Pourtant, après un lancement en fanfare par les Russes, au début de l’année 2015, ce projet s’est enrayé, pendant l’été, sous l’effet conjugué de difficultés techniques, de la crise politique turque consécutive aux élections législatives du 7 juin 2015, et de désaccords sur le prix du gaz. Le 1er décembre 2015, dans le contexte de la crise provoquée par le SU-24 abattu, le ministre russe de l’énergie, Alexandre Novak, a annoncé le gel du Turkish Stream, en le présentant comme une sanction. Mais Recep Tayyip Erdoğan a riposté en rappelant que son pays avait déjà rompu les négociations antérieurement, parce que ce projet ne répondait pas aux attentes turques…

D’autres projets de coopération dans le domaine énergétique sont-ils en cours ?

Absolument ! Depuis les années 1950, la Turquie a plusieurs fois envisagé d’accéder au nucléaire civil. Le gouvernement de l’AKP a relancé l’idée en 2007, en envisageant de construire trois centrales nucléaires d’une capacité chacune de 5000 mégawatts. En 2008, ayant été la seule firme à répondre à l’appel d’offres lancé, le consortium public russe Atomstroyexport s’est vu attribué la construction la première centrale nucléaire turque, prévue à Akkuyu (dans la province de Mersin, sur la côte méditerranéenne, dans le sud-est du pays). Mais cet appel d’offres a été annulé l’année suivante, et il a fallu attendre mai 2010, et la visite officielle en Turquie de Dimitri Medvedev (alors président de la Fédération de Russie), pour que le projet soit remis sur les rails. Depuis, il est allé de déconvenue en déconvenue ! Victime d’abord des doutes suscités sur sa pertinence, après la catastrophe de Fukushima en 2011, il a été de nouveau retardé par l’annulation de l’étude d’impact de la centrale, en juillet 2013. Une nouvelle étude a donc dû être conduite, l’année suivante, dans le contexte d’une forte mobilisation en Turquie des défenseurs de l’environnement et de nombreuses critiques des médias, quant à la régularité des procédures suivies. En décembre 2014, malgré les inquiétudes émises par la seconde étude d’impact, le ministère de l’Environnement a donné son aval au lancement du chantier. Pourtant, au moment où ces déboires administratifs et environnementaux paraissaient en voie d’être surmontés, le politique a pris le relai. On doit d’ailleurs observer à cet égard qu’en mai 2015, la construction de la centrale d’Akkuyu a même croisé l’actualité française, lorsqu’Henri Proglio, l’ancien PDG d’EDF, pressenti pour prendre la direction de Thalès, a finalement du y renoncer, le ministre français de l’Economie, Emmanuel Macron, s’étant étonné qu’il siège entre autres au conseil d’administration de la société Akkuyu Nuclear JSC, une filiale de Rosatom, le consortium russe désormais en charge de construire la première centrale turque. Mais surtout, les nouveaux doutes sur la faisabilité du projet ont découlé du revers de l’AKP, lors des élections du 7 juin 2015, certaines personnalités de l’opposition ayant annoncé qu’il serait abandonné si elles accédaient au pouvoir. La victoire de l’AKP, lors des élections anticipées du 1er novembre, n’a guère rassuré les observateurs sur l’avenir de la centrale d’Akkuyu, car entretemps, les frappes aériennes russes en Syrie avaient relancé les doutes. L’affaire du S-24 a bien évidemment encore amplifié les interrogations sur l’issue finale du projet. Au début du mois de décembre 2015, Recep Tayyip Erdoğan a certes affirmé que, pour l’instant, la centrale d’Akkuyu ne paraissait pas devoir faire l’objet de sanctions russes, mais il a adressé une mise en garde à Moscou, en disant que si cela devait être le cas, la Turquie n’aurait pas de mal à trouver un nouveau partenaire…

Quelles sont les positions de la Russie et de la Turquie concernant la Syrie de Bachar al-Assad, depuis 2011 ?

Elles sont antinomiques. Dans les années 2000, la Turquie de l’AKP avait certes établi d’excellentes relations avec la Syrie de Bachar el-Assad, au point que celles-ci apparaissaient comme le fleuron de la politique du « zéro problème avec nos voisins » d’Ahmet Davutoğlu. Après le début du soulèvement syrien à la mi-mars 2011, la Turquie s’est employée à convaincre son voisin arabe de mettre en place un régime de transition. L’entreprise s’étant révélée impossible, Ankara a rompu au mois d’août 2011 avec Damas, pariant à tort sur la chute rapide du régime baasiste. Par la suite, la Turquie a eu tendance à apporter son soutien à tous les acteurs susceptibles de lui permettre d’atteindre cet objectif. Cette stratégie a néanmoins placé Ankara dans une situation de conflictualité potentielle avec Moscou qui, échaudé par le précédent libyen, a apporté un soutien sans faille à Damas, et qui par ailleurs entretenait une relation suivie avec les Kurdes du PYD depuis l’époque soviétique.

Entre 2012 et 2015, la Turquie a néanmoins pensé que ces différends pourraient être surmontés grâce aux bonnes relations économiques existant entre les deux pays, et même peut-être qu’elle parviendrait à infléchir la position russe en Syrie. Elle a du pourtant déchanter, car le soutien russe apporté au régime de Bachar el Assad ne s’est jamais démenti, et a permis à Moscou de revenir en force sur la scène moyen-orientale, en particulier quand, à l’automne 2013, Vladimir Poutine est parvenu à faire accepter sa médiation, à la suite de l’usage des armes chimiques par Damas. Dès lors, en septembre 2015, la décision de la Russie de conduire des frappes aériennes, et même d’utiliser les missiles de sa flotte de la mer Caspienne, en Syrie, a plongé Ankara dans la consternation.

Comment la Turquie considère-t-elle l’engagement aérien de la Russie contre les positions de l’Etat islamique ?

Dans la mesure où les frappes russes contre les positions de l’Etat islamique ont été peu nombreuses depuis le début, ce sont surtout celles majoritairement menées contre les rebelles syriens, voire plus récemment contre les Turkmènes qui inquiètent la Turquie. Dans la mesure où ils soutiennent ces forces d’opposition syriennes, Ankara pense que ses alliés occidentaux devraient protester de façon plus significative auprès de la Russie. La décision de Moscou de frapper plus sérieusement Daech, après l’attentat contre un avion de touristes russes au-dessus du Sinaï et après les attaques de Paris, en bombardant notamment les norias de camions citernes qui exportent le pétrole de l’organisation djihadiste, a provoqué une nouvelle polémique entre les deux pays mettant aux prises, cette fois, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan, en personne. Le président russe a en effet accusé la famille de son homologue turc d’être liée au trafic pétrolier qui permet à l’Etat islamique d’exporter son pétrole. Recep Tayyip Erdoğan s’est défendu en qualifiant cette initiative « d’immorale ». Pour la Russie, il s’agissait en l’occurrence de dégrader la réputation internationale de son adversaire en l’associant aux rumeurs de corruption qui avaient affecté la famille du leader de l’AKP, deux ans auparavant, à l’occasion du scandale rapidement étouffé de décembre 2013, et en ravivant par ailleurs, une image d’alliée de Daech que la Turquie s’efforce de gommer, depuis que, l’été dernier, elle a ouvert sa base d’Incirlik aux avions de la coalition internationale qui frappent l’Etat islamique en Syrie et en Irak.

Comment comprendre les événements qui se sont déroulés le 24 novembre (avion militaire russe abattu par l’armée turque), et comment analyser les réactions de la Russie et de la Turquie ?

Dès le début de l’intervention militaire russe, fin septembre 2015, la Turquie s’est sentie menacée par la présence nouvelle d’une grande puissance sur sa frontière sud. Et ce d’autant plus, que cela s’est traduit par plusieurs violations de son espace aérien, certes sans lendemain, mais destinées manifestement à intimider. Par ailleurs, le 20 novembre dernier, après le bombardement de villages turkmènes par la Russie et l’afflux de nouveaux réfugiés à sa frontière, Ankara a convoqué l’ambassadeur russe et a envisagé de saisir le Conseil de sécurité. Il est donc certain que l’existence de fortes tensions sur cette zone a favorisé l’affaire du SU-24, mais je pense que celle-ci a une portée plus large.
En abattant cet avion russe, la Turquie a probablement voulu mettre un terme aux tentatives de rapprochement entre Russes et Occidentaux qui se sont manifestées après les attentats de Paris, notamment à l’initiative de la France (conversation téléphonique Hollande-Poutine, rencontre du Charles de Gaulle et de la flotte russe en méditerranée orientale…). Force est de constater que l’initiative turque n’a peut-être pas été pour déplaire aux Etats-Unis et à un certain nombre de pays occidentaux, inquiets de la montée en force de la Russie en Syrie, et peu convaincus par un rapprochement avec Moscou qui a continué à frapper d’abord l’opposition syrienne et accessoirement l’Etat islamique. Il ne faut pas oublier en outre que la crise ukrainienne n’est toujours pas réglée, et qu’elle continue d’inquiéter beaucoup de pays européens… Manifestement la Russie a été prise au dépourvu par cette réaction turque et peine à trouver depuis la réponse adéquate, ce qui explique probablement la survenance d’une suite d’incidents diplomatiques, qu’on peut certes juger dérisoires, mais qui sont très révélateurs de la colère ressentie par les Russes (arrestations d’une quarantaine d’hommes d’affaires turcs qui se trouvaient à Krasnodar pour une foire agricole ou présence d’un marin russe brandissant un lance-missile sol-air sur le pont d’un navire de guerre russe pendant le passage de ce dernier dans le Bosphore…).
Comme nous l’avons dit précédemment, les relations économiques russo-turques sont très importantes. Elles n’ont pas empêché pour autant les dissensions stratégiques graves existant entre les deux pays de dégénérer en une véritable crise. Toutefois, elles expliquent le caractère finalement limité des sanctions russes, celles-ci pouvant en fait se retourner contre leurs auteurs.

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