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Entretien avec Francis Perrin - Retour sur l’histoire du pétrole au Moyen-Orient et sur les perspectives économiques et énergétiques des pays producteurs d’hydrocarbures

Par Francis Perrin, Ines Gil
Publié le 13/10/2020 • modifié le 13/10/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Francis Perrin

La naissance de l’industrie du pétrole date du 19ème siècle. Où se font les premières découvertes majeures ?

Le début de ce qu’on appelle « l’ère pétrolière moderne » remonte exactement à 1859 avec une découverte en Pennsylvanie, aux Etats-Unis. Ce qualificatif « d’ère pétrolière moderne » est important car il montre que le pétrole était connu bien avant 1859. On sait que les Chinois faisaient des forages il y a de nombreux siècles et on peut faire remonter l’usage de l’or noir à la Mésopotamie et à l’Egypte dans l’antiquité. Mais 1859 marque le début de l’ère pétrolière moderne pour plusieurs raisons :

• Le pétrole a été exploité avec des technologies modernes pour l’époque (notamment machine à vapeur).
• Ce puits a été foré par une société, la Pennsylvania Rock Oil Company, qui est probablement la première société pétrolière de l’histoire.
• La découverte a lieu aux Etats-Unis (qui va devenir le premier producteur mondial de pétrole).
• Ce forage visait spécifiquement le pétrole (parfois, des forages avaient pour but de découvrir du sel et ils finissaient, par hasard, par découvrir du pétrole).
• L’année 1859 a été le point de départ d’un boom pétrolier extraordinaire.

Les Etats-Unis vont ainsi rester le premier producteur mondial de pétrole. Ils ne l’ont plus été pendant un bon moment, mais ils le sont de nouveau aujourd’hui avec l’exploitation du pétrole de schiste (pétrole non conventionnel) depuis les années 2000.

Avec l’intérêt grandissant pour le pétrole, les découvertes se multiplient, notamment dans la région moyen-orientale

A la fin du 19ème/début du 20ème siècle, d’autres pays vont apparaître dans la « planète pétrole » : le Venezuela, le Mexique, la Russie, la région du Caucase et le Moyen-Orient (avec d’abord l’Iran au début du 20ème siècle, puis des pays de la péninsule Arabique dans les années 1930). Le pétrole était utilisé depuis un certain temps, mais les débuts de la civilisation de l’automobile ont fait exploser la consommation mondiale à partir du commencement du 20ème siècle. C’est le début de la combinaison automobile/pétrole/moteur à combustion interne/carburants pétroliers qui accélère cette dynamique.

Le boom pétrolier perdure jusqu’à aujourd’hui. L’année 2020 est évidemment exceptionnelle avec une forte baisse de la consommation de pétrole du fait de la pandémie de la Covid-19. Mais après plus de 150 ans de découvertes, le monde est toujours assoiffé de pétrole du fait de l’utilisation de la voiture, des transports routiers, des transports aériens, des transports maritimes et de la pétrochimie avec la production de plastiques. Le pétrole est devenu la première source d’énergie dans le monde. Il finit par doubler le charbon après la Seconde Guerre mondiale.

Qui exploite le pétrole, notamment au Moyen-Orient ?

La première moitié du 20ème siècle est dominée par les grandes compagnies privées internationales qu’on appelle les « majors ». Ce sont des sociétés de très grande taille et des compagnies internationales et elles sont intégrées verticalement (selon la formule classique « du puits à la pompe ») : elles font de l’exploration pour trouver du pétrole et du gaz, développent des gisements pétroliers et gaziers, exploitent les hydrocarbures, transportent et raffinent le pétrole brut et vendent les produits raffinés sur les marchés (notamment à travers les réseaux de stations-service pour distribuer du carburant). Ces majors travaillent chacune dans des dizaines de pays dans le monde. Elles sont américaines (Etats-Unis) et européennes.

On les a souvent appelées les « Sept Sœurs » : elles comprennent cinq compagnies américaines et deux compagnies européennes (BP, britannique ; Royal Dutch Shell, anglo-hollandaise). Ces « Sept Sœurs » vont dominer le marché du pétrole jusque vers 1960, date de la création de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole). Elles réalisent les découvertes majeures de la première moitié du 20ème siècle, y compris en Iran, et plus tard en Irak, en Arabie saoudite ou au Koweït. Ce sont ces compagnies qui captent la plus grande partie de la rente pétrolière avec des contrats pétroliers signés dans le cadre de concessions. Il faut noter que ces contrats étaient très inégaux dans le partage de la rente pétrolière entre les compagnies pétrolières et les Etats producteurs.

Ce système va perdurer quelques décennies avant les bouleversements de la seconde moitié du 20ème siècle : dans le contexte de la décolonisation, les pays du « tiers-monde », comme on les appelait à l’époque, souhaitent réaffirmer leur souveraineté sur leurs ressources naturelles, dont le pétrole est l’une des plus importantes (si ce n’est la plus importante). Cela va mener à la création de l’OPEP en 1960.

Matière première stratégique, le pétrole influence donc le cours des relations internationales

Le pétrole est devenu stratégique dans la première moitié du 20ème siècle (et il l’est encore aujourd’hui) pour plusieurs raisons :
- Avant tout, comme je l’ai dit plus tôt, du fait de l’avènement de l’automobile puis des autres transports routiers, maritimes et aériens et de la pétrochimie.
- Mais aussi à cause de la guerre : depuis le début du 20ème siècle, il n’y a plus de guerre sans pétrole, car il n’y a pas de guerre sans carburants. Les véhicules, les chars, les véhicules blindés, les navires de guerre, les avions fonctionnent avec des carburants pétroliers. Certains responsables politiques ont bien compris l’importance du pétrole : quand il était Premier Lord de l’Admiralty (Amirauté) britannique (avant la Première Guerre mondiale), Winston Churchill a décidé de faire passer la flotte britannique du charbon au pétrole. Il avait bien compris l’importance stratégique qu’allait prendre le pétrole dans le cadre des opérations militaires du fait de la mobilité croissante de celles-ci.

Le pétrole est donc un élément stratégique dans la géopolitique. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il devient la source d’énergie indispensable dont le monde ne peut pas se passer. Contrairement au charbon ou au gaz naturel, le pétrole est actuellement irremplaçable.

Au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, l’exploitation du pétrole prend un nouveau tournant avec la création de l’OPEP. Les pays du « tiers-monde » producteurs et exportateurs de brut décident de se regrouper pour affirmer leur souveraineté sur leurs ressources nationales. Dans la plupart des cas, ces tentatives ont échoué mais, concernant l’exploitation du pétrole, l’OPEP existe toujours et elle a encore un impact important sur le marché pétrolier. Cette organisation est donc une rare survivante de cette époque de décolonisation, pendant laquelle des pays en développement ont cherché à affirmer leur souveraineté sur des ressources essentielles à leur économie.

Pourriez-vous revenir sur la création de l’OPEP et sur la manière dont elle a influencé le marché du pétrole ?

L’OPEP est créée en 1960 par le Venezuela, l’Iran, l’Arabie saoudite, l’Irak et le Koweït (on voit ici la part importante de la région du Moyen-Orient). Depuis, l’organisation s’est agrandie. Elle comprend 13 pays, dont cinq au Moyen-Orient, sept en Afrique et un en Amérique du Sud.

A sa création, dans les années 1960, l’organisation ne joue pas encore un rôle majeur. C’est dans les années 1970, avec les deux chocs pétroliers, qu’elle commence vraiment à avoir une forte influence.

Le premier choc a lieu en 1973-1974 : entre octobre 1973 et janvier 1974 (4ème guerre israélo-arabe), le prix du pétrole est multiplié par quatre. Les pays de l’OPEP vont procéder de différentes façons : ils vont souvent nationaliser le secteur pétrolier dans leur pays, ils vont négocier pour obtenir un rapport de force qui leur est plus favorable dans leurs négociations avec les compagnies pétrolières, ils vont augmenter les prix du pétrole et modifier les contrats pétroliers pour augmenter leur part en tant qu’Etat dans le partage de la rente pétrolière.

Le second choc pétrolier a lieu en 1979-1980 dans le contexte de la révolution islamique en Iran. On remarque de nouveau cette conjonction entre des chocs géopolitiques et la capacité pour les pays de l’OPEP de profiter de ces changements pour avancer sur le front de leurs revendications pétrolières en terme de hausse des prix et de partage de la rente pétrolière.

Les années 1970 sont donc une décennie de montée en puissance pour l’OPEP, qui s’affiche comme un acteur majeur dans le monde du pétrole. De très nombreux journalistes assistent aux conférences ministérielles de l’organisation, les groupes terroristes s’intéressent à l’OPEP (on se souvient de la prise d’otages de Carlos durant une réunion de l’organisation), Greenpeace dénonce l’attitude de l’OPEP, etc. C’est en quelque sorte la rançon du succès.

Parmi les pays producteurs de pétrole, on retrouve l’Arabie saoudite et l’Iran, deux pays qui sont en confrontation sur de nombreux terrains au Moyen-Orient. Comment gèrent-ils ces conflictualités au sein de l’OPEP ?

Dans la région moyen-orientale, l’Arabie saoudite et l’Iran sont les plus grands détenteurs de réserves pétrolières. Ils sont tous les deux membres de l’OPEP depuis l’origine, même si leurs relations sont particulièrement difficiles et cela ne va pas en s’améliorant. Cependant, le pétrole est tellement important pour eux qu’ils sont restés dans l’OPEP. Lors des réunions de l’organisation et entre celles-ci, ils se parlent et ils parviennent même à se mettre d’accord. On l’a vu en avril dernier, lorsque les pays de l’OPEP+ (OPEP plus 10 pays non-OPEP qui coopèrent avec l’OPEP) ont conclu un accord historique en vue d’une réduction massive de la production pétrolière, du fait de la chute de la consommation durant la crise de la Covid 19.

Le pétrole n’est pas une ressource infinie. Comment les pays producteurs du Moyen-Orient cherchent-ils à diversifier leur économie et leur secteur énergétique ?

Plusieurs de ces pays sont conscients qu’il faut diversifier leur économie, d’une part, et leur secteur énergétique, d’autre part (ce sont deux choses sensiblement différentes), car ils sont très dépendants des hydrocarbures (pétrole et gaz naturel). En effet, les hydrocarbures sont des énergies non renouvelables, contrairement à l’éolien, l’hydroélectricité ou le solaire.

• Concernant la diversification énergétique :

La diversification de leur secteur énergétique ne signifie pas abandonner le pétrole et le gaz naturel. Les cinq pays moyen-orientaux appartenant à l’OPEP (en plus du Qatar, qui n’en fait plus partie) vont continuer à exploiter les hydrocarbures dans les nombreuses années qui viennent. Certains d’entre eux commencent à se tourner vers le nucléaire et/ou vers les énergies renouvelables. Le solaire est une priorité car le taux d’ensoleillement est très élevé dans la région, il y a de l’espace (avec des surfaces désertiques) et ces pays ont de l’argent à investir grâce à la rente pétrolière (les investissements dans le solaire sont coûteux).

Certains pays veulent aussi développer le nucléaire : c’est le cas d’Abou Dhabi (qui fait partie de la fédération des Emirats arabes unis), qui est récemment devenu un pays producteur d’électricité à partir de l’énergie nucléaire. L’Arabie saoudite, de son côté, n’a pas encore lancé de programme nucléaire, mais elle s’intéresse à cette source d’énergie depuis plusieurs années. Il est très probable qu’elle lance prochainement un tel programme.
Pourquoi cet intérêt pour le nucléaire ? D’abord, pour la diversification énergétique, mais aussi pour des raisons stratégiques. L’Iran exploite une centrale (la centrale de Bushehr) et le pays a développé un programme nucléaire. Or, derrière le nucléaire, il y a le nucléaire civil (pour produire l’électricité) mais il peut aussi y avoir le nucléaire militaire (pour maîtriser l’arme nucléaire). Dans une région où un certain nombre de pays (surtout l’Arabie saoudite, Bahreïn ou les Emirats) ne voient pas d’un bon œil la montée en puissance de l’Iran, l’intérêt pour le nucléaire a aussi une dimension militaire pour des raisons évidentes.

• Concernant cette fois la diversification économique (qui est un peu différente) :

Ces pays sont en train de se doter de « visions » d’économies plus diversifiées (Vision Arabie saoudite 2030, par exemple). Sans pour autant abandonner le pétrole ou le gaz, ils cherchent à faire monter en puissance d’autres secteurs de l’économie (les ressources minières, le tourisme, le numérique, des industries liées à la pharmacie, la défense, etc.). Ces stratégies ont souvent été mises au point avec l’aide de consultants américains et leur financement viendra de la rente pétrolière et parfois gazière.

Ces transitions seront complexes car il faut aussi investir dans la formation de nouveaux domaines économiques, avec de nouvelles compétences. Passer à une économie diversifiée sera difficile. Cela va demander de nombreuses années, voire quelques décennies.

A noter qu’en 2020, ces pays ont fait face à un problème majeur avec la chute de la consommation du gaz et du pétrole. Les prix ont chuté, faisant perdre des revenus considérables à ces pays, qui avaient pourtant besoin de se diversifier. Le paradoxe est que c’est au moment où cette diversification serait la plus nécessaire que les moyens pour la réaliser (les revenus pétroliers) sont moins au rendez-vous.

Lire également :
Entretien avec Francis Perrin : « Cette crise du pétrole est la conjonction de trois facteurs : la lutte contre le Covid-19, l’échec du sommet de Vienne et le changement de la stratégie saoudienne »

Publié le 13/10/2020


Ines Gil est journaliste freelance en Israël et Territoires palestiniens.
Elle est diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM et a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme journaliste freelance et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Francis Perrin est chercheur associé au Policy Center for the New South et directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).


 


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