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La place de l’Iran en Asie centrale : témoignage de la recomposition régionale

Par Paul-Arthur Luzu
Publié le 22/05/2023 • modifié le 22/05/2023 • Durée de lecture : 19 minutes

Iran is hardly associated with Central Asia in the collective imagination. Yet the country is a historical player that has since been relegated to the background by the influence of the Russian and Chinese giants or its Turkish neighbour. Tehran’s continuous work, for more than a decade, to turn seriously towards the north again is not without results. Step by step, the Islamic Republic has first strengthened its diplomatic and then its structural and economic ties. These efforts now allow it to be in a good position to benefit from regional reshuffle. Tehran must position itself in the face of a new distribution by sectors of influence and naturally has a major card with the North-South rail corridor project. For the first time, thanks to the digital currency projects of the Chinese central bank, also developed in Iran, the obstacle of financial circuits could become a lever. This new balance opens up prospects for European companies, active in the so-called “frontier” markets of Central Asia, with Iran, despite the sanctions. Economic diplomacy initiatives are now emerging, albeit a little late.

L’Iran est un acteur historique, culturel et naturel de l’Asie centrale où il a laissé des traces profondes. Historiques depuis la domination Sassanide avant le cantonnement de l’empire aux marges du Caucase puis de la mer Caspienne. Culturelles avec le persan et ses dérivés puis, au-delà, la religion, l’architecture et tant d’autres éléments diffus mais encore si présents [1]. Sur le plan géographique, le pays constitue, avec l’Afghanistan et le Sud du Pakistan, le seul accès de l’Asie Centrale aux mers du sud, sa frontière naturelle. Malgré ce lien géographique essentiel, les influences soviétiques directes puis américaines indirectes ont amplement limité les coopérations possibles entre Téhéran et l’Asie Centrale, reléguant au second plan le développement d’infrastructures communes, encore très faibles, et les liens économiques y afférent. L’Iran a donc longtemps été, quasiment de facto, coupé de l’Asie centrale, privilégiant alors ses relations, notamment économiques, avec d’autres États voisins.

Cependant depuis plus de dix ans, le pays cherche, pas à pas, à y retrouver une place à travers des projets économiques bilatéraux, au sein des instances régionales, mais aussi en posant les jalons de nouvelles infrastructures financières et de transport. Cette dynamique n’est pas nouvelle, mais elle s’est considérablement accélérée ces dernières années sous l’impulsion de la conjoncture diplomatico-économique internationale puis régionale. La stratégie de rapprochement initiée par Téhéran se heurte à celle d’autres acteurs régionaux plus importants, déjà profondément ancrés dans le tissu local, ainsi qu’à des freins significatifs liés aux sanctions économiques et aux infrastructures déficientes. Face à ces difficultés, Téhéran a toutefois plusieurs cartes majeures à utiliser : d’une part son emplacement décisif pour les échanges Nord/Sud, d’autre part de nouveaux circuits financiers innovants. Dans ces conditions, la stratégie d’intégration régionale de Téhéran peut-elle réussir et à quelles conditions ?

Le mouvement structurel de l’Iran vers l’Asie Centrale est d’abord un choix par défaut, pour rompre un isolement subi, s’inscrivant dans une stratégie à long terme. Du reste, la recomposition régionale en cours dans cette région pourrait profiter à Téhéran, lui offrant une conjoncture unique ou ses atouts peuvent être valorisés.

L’Iran se tourne structurellement vers l’Asie Centrale

Peu de pays ont subi un isolement aussi strict et prolongé que la République islamique d’Iran dont les premières sanctions surviennent en 1979, l’année de sa création. Le pays est sans cesse en recherche de nouveaux partenaires pour faire face à cette crise continue. Alors que la frontière nord fût longtemps négligée, depuis plus de 10 ans Téhéran pose pas à pas les bases d’une ouverture durable et complète sur l’Asie centrale.

Un choix par défaut pour rompre un isolement subi

L’Iran est particulièrement isolé depuis la mort à la naissance de l’Accord de Vienne sur le Nucléaire Iranien (JCPOA) et veut rompre cet isolement avec un triple objectif (sécurité, économie, désenclavement) tout à fait réalisable en Asie Centrale, constituant une zone tampon avec les partenaires russes et Chinois.

Le brusque retrait unilatéral américain, en 2018, du JCPOA a accentué cet isolement. En effet, le pays n’avait alors reçu qu’une infime partie des investissements occidentaux prévus. La vague de sanctions américaines a dissuadé les dernières entreprises européennes d’investir. Au même moment, les sanctions américaines bloquaient les fonds iraniens à l’étranger. Le pays se retrouvait donc paralysé économiquement tandis que les renégociations du JCPOA l’empêchaient de se projeter pleinement vers de nouveaux partenaires. Du reste, les relations avec les voisins arabes, malgré quelques avancées significatives et le très récent rapprochement saoudien, restaient difficiles vu les accords d’Abraham. Quant à l’Afghanistan et au Pakistan, ils sont trop instables pour faciliter une projection de puissance iranienne. Le pays se tourne donc par défaut vers des puissances importantes, intéressées par l’Iran, mais plus lointaines, comme la Russie ou la Chine, avec lesquelles l’Asie centrale constitue une vaste zone tampon rassurante.

En effet, Téhéran se méfie traditionnellement de la Russie depuis les traités du Golestân (1813) et de Turkmenchaï (1828) [2], qui l’ont obligé à céder une grande partie du Caucase sud. Encore très présent dans l’esprit du gouvernement et de la population iranienne, ces traités ont été vécus comme une humiliation imposée par la Russie. Poussé par des besoins pressants en termes de sécurisation de ses frontières et de survie de son économie, l’Iran s’est toutefois rapproché de la Russie avec un nouvel accord de coopération poussé [3]. Cela se traduit très concrètement par des investissements et une hausse du commerce bilatéral, mais aussi par de grands projets dans l’automobile [4] ou l’aviation [5]. Signe de cette intensification, Téhéran est désormais relié à Moscou par près de 30 vols hebdomadaires contre 2 pour Paris et Moscou est le premier investisseur en Iran [6]. Cette coopération, à l’image de celle, similaire, avec la Chine [7], se fait donc par dépit et avec méfiance en raison du poids de ces pays.

À cet égard, l’Asie Centrale est en mesure de constituer une zone tampon avec ces deux puissances tout en répondant aux triples objectifs de Téhéran : la sécurité des frontières, la reprise économique, le désenclavement diplomatique comme infrastructurel. L’enjeu sécuritaire n’est plus majeur depuis le retrait militaire américain progressif initié en 2005 (coopération sécuritaire minimum et fermeture de bases militaires) [8] et, surtout, depuis le traité sur la mer Caspienne qui exclut la présence de toute force militaire non-riveraine [9]. Ce sont donc les enjeux économico-structurels qui comptent le plus. Il s’agit, d’abord de chercher de nouveaux appuis commerciaux après la défection des Européens post-JCPOA et, ensuite, de bénéficier du dynamisme économique de la région sous l’impulsion chinoise puis, enfin, améliorer les infrastructures pour un ancrage durable au nord. Le choix de l’intégration en Asie centrale est donc avant tout par défaut pour des raisons essentiellement économiques.

Une stratégie à long termes de petits pas vers le Nord

Le rapprochement de l’Iran avec ses voisins du nord n’est pas un phénomène nouveau mais il s’accélère depuis quelques années autour d’une stratégie à long terme de petits pas. Il s’agit d’abord d’assurer des relations apaisées avec ces pays pour intégrer les instances régionales afin de se rattacher aux projets d’infrastructures et d’échanges.

En 2010, déjà, le président Ahmadinejad appelait l’Iran à s’investir régionalement pour empêcher une installation durable de l’OTAN aux frontières du pays [10]. On retrouve ensuite un premier pas significatif en 2014, des projets ferroviaires (Iran-Turkménistan-Kazakhstan) engagés suivis, en 2016, du premier train de fret arrivant directement de Chine en 14 jours seulement. On constate alors une accélération avec, en 2018, le traité sur la mer Caspienne puis une tournée diplomatique iranienne en Asie centrale en 2021, suivie de l’annonce d’une demande d’adhésion à l’Union économique eurasiatique (UEE) puis de celle, acceptée depuis, à l’Organisation de Coopération de Shangaï (OCS) parallèlement à de nombreux accords bilatéraux sectoriels. Cette stratégie a été initiée et développée par un président réformateur puis maintenue et amplifiée par un conservateur car soutenu par le Guide suprême, c’est-à-dire indépendant de la couleur de la présidence. Le tournant vers l’Asie centrale va donc durer et s’amplifier.

La première étape est de constituer des relations d’équilibre et de conciliation avec les voisins concernés de manière à lever les vetos, comme l’Ouzbékistan pour l’OCS, qui l’empêcherait d’intégrer les instances régionales. L’Iran avait historiquement des relations difficiles avec plusieurs de ses voisins du nord. Les raisons pouvaient être liées à une présence hostile trop forte, sous la forme de coopération directe avec l’OTAN (au travers de bases aériennes), ou indirecte, comme la relation Bakou/Tel-Aviv. Cela pouvait aussi être dû à une peur d’interférence avec des pays de la région liés par l’ethnie (Azéris, Kurdes, Turkmènes) ou par la langue (Tadjikistan). Ainsi, la majeure partie des Azéris ne vivent pas en Azerbaïdjan mais en Iran où ils constituent près de 20% de la population tandis que l’on trouve plus de Kurdes vivant en Iran qu’en Irak. Téhéran semble réussir cet apaisement à l’exception des tensions actuelles avec Bakou, survenant après des années de positionnement équilibré sur le conflit du Haut-Karabagh.

L’objectif est d’intégrer les instances régionales. C’est dans cet esprit que fût négocié, avec d’importantes concessions, le traité de la mer Caspienne. Signé en 2018 par l’ensemble des États bordant la mer Caspienne, il fixe les frontières maritimes avec un compromis de Téhéran qui obtient seulement 13% de la surface. La mer Caspienne peut alors devenir une plateforme de transport énergétique (notamment avec le TCP [11]), mais surtout commerciale. Kazakhstan, Azerbaïdjan et Géorgie ont signé en avril 2017 un accord pour coordonner leurs efforts en vue d’améliorer les infrastructures [12] et la Russie a annoncé la construction de ports en eaux profondes, afin d’avoir la capacité d’accueillir un trafic maritime grandissant [13]. En apparence, ce sont les autres riverains qui bénéficient de cette convention. C’est pourtant Téhéran qui, à force de compromis a débloqué la situation, faisant de l’Iran un acteur indispensable de cette nouvelle plateforme et favorisant sa candidature à d’autres instances régionales.

Téhéran était déjà membre de l’Organisation de Coopération Économique, qui a pour vocation d’assurer un marché commun de biens et de services en Asie centrale, au Pakistan et en Azerbaïdjan mais dont la portée effective est très limitée. La résolution du conflit frontalier sur la mer Caspienne lui a ensuite permis d’intégrer l’OCS. Membre depuis 2021, la dimension économique de l’OCS est relative car il faudra presque deux ans pour qu’elle soit effective et que les autres membres ont émis des réserves sur les échanges possibles tant que perdurent les sanctions américaines [14]. En revanche une future adhésion à l’UEE, désormais annoncée comme imminente, aurait un impact sur les échanges Iran-Asie centrale au-delà de l’actuel l’accord de libre-échange temporaire [15] et des multiples accords bilatéraux ou sectoriels [16]. L’un des principaux buts de Téhéran, avec cette politique d’intégration de ces instances, est de faciliter son rattachement aux infrastructures régionales pour améliorer sa connectivité.

C’est la seconde étape de la politique iranienne. Téhéran veut pouvoir développer des infrastructures pour se connecter à la nouvelle route de la soie chinoise (BRI). Il devient alors envisageable de faire de l’Iran un hub régional entre la nouvelle route de la soie et le corridor Nord-Sud (INSTC) qui passe par l’Iran. Ainsi, Téhéran construit la voie ferrée vers Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan. De cette façon, l’Afghanistan sera inclus à la fois dans la BRI (dans le cadre du Corridor économique Chine-Pakistan, CPEC) et dans l’INSTC, ce qui donnera une impulsion à un autre projet : un chemin de fer Turkménistan-Afghanistan-Tadjikistan (TAT), qui sera relié à l’Iran et donc à l’INSTC. D’autres projets connectent directement le pays à la BRI [17]. Par exemple, la ligne ferroviaire reliant les ports du sud de l’Iran à la Caspienne va enfin rejoindre la frontière de l’Azerbaïdjan [18], tandis que des sociétés iraniennes ont pris des participations dans deux ports russes de la Caspienne [19] rendant l’Iran indispensable.

La troisième étape consiste à profiter de la connectivité pour promouvoir des échanges commerciaux et investissements de manière équilibrée, en commençant par l’ouverture de son marché et des investissements locaux. Les autorités iraniennes et leurs équivalents régionaux lancent déjà des initiatives pour faciliter les échanges avec les infrastructures existantes : droits de douane, passage simplifié des camions, harmonisation des normes ferroviaires etc. Les ambassades d’Asie centrale à Téhéran multiplient les initiatives. Le Kazakhstan a organisé près de 50 évènements en 2020, dont 10 en province [20], créant ainsi une multiplication de partenariats. À la mi-2022, le volume des échanges entre Iran et Turkménistan avait déjà doublé par rapport à l’entièreté de l’année 2021 [21]. L’Iran surtaxe ou interdit l’importation de certains produits pour favoriser les investissements locaux. Des sociétés d’Asie centrale en profitent pour produire plus facilement en Iran, puis finir l’assemblage chez eux avant export ailleurs.

La recomposition régionale peut profiter à Téhéran

Les synergies stratégiques entre Asie centrale et Iran justifient la recherche de coopération, mais c’est la fenêtre de recomposition régionale qui explique le calendrier. La répartition historique de l’influence des parrains russes, chinois ou turcs se fait désormais par domaine de spécialisation au lieu de fiefs locaux. Dès lors Téhéran dispose de deux atouts décisifs pour trouver une place régionale : le corridor Nord-Sud et les nouveaux circuits financiers.

Une conjoncture unique pour l’intégration régionale de l’Iran

Les acteurs historiques en Asie Centrale exerçaient traditionnellement une influence concentrée sur certaines zones. L’omniprésent développement chinois pousse désormais à une influence par secteurs. Il en ressort une demande locale pour l’arrivée de nouveaux acteurs. L’Iran, désormais lié à la Russie et à la Chine, a toute légitimité pour en être.

La Russie est l’acteur historique majeur de la zone depuis sa conquête militaire au XIXème siècle. Son influence touche toute la zone à travers la prédominance du russe comme langue vernaculaire, bien que celle-ci soit désormais en difficulté [22]. Celle-ci reste la plus importante au Kazakhstan où la Russie garde une influence forte mais contestée. La Turquie, pour des raisons culturelles et géographiques, a des liens plus forts avec l’Azerbaïdjan et cherche, à travers l’Organisation des États-Turciques [23] à peser sur la région. La Chine n’avait pas particulièrement de zone géographique d’influence historique si ce n’est, partiellement, au Kazakhstan. L’Iran également, malgré les liens historiques particuliers avec l’Azerbaïdjan chiite et le Tadjikistan persanophone. La répartition par fiefs géographiques locaux de l’influence des grandes puissances, comme la Russie historiquement, a de moins en moins de sens à l’heure où ces mêmes puissances se répartissent désormais l’influence par domaine de spécialisation : sécurité, économie, culture etc.

Cette démarche est encouragée localement afin de contrebalancer les deux acteurs les plus importants : Chine et Russie. La Russie se concentre particulièrement sur les questions de sécurité. L’Organisation du Traité de Sécurité Collective, qui regroupe une partie des pays de la région, est intervenue au Kazakhstan en 2022. À l’inverse, la Chine semble peu intéressée par ce sujet, malgré cette dimension de l’OCS, et des concertations bilatérales avec le Tadjikistan et le Kirghizistan. Pékin déploie toutefois d’immenses efforts dans le développement des infrastructures locales. Le projet de la BRI en Asie centrale est d’abord celui du transport vers l’Europe, routes et rail, avec des investissements conséquents, et ensuite celui de l’énergie, vers la Chine. Le Kazakhstan absorbe la plupart des efforts financiers chinois [24]. À ce stade, l’Iran ne bénéficie pas des financements de la BRI mais uniquement de projets bilatéraux spécifiques, par exemple la ligne de train Téhéran-Mashad, sans interconnectivité régionale.

Des acteurs plus petits cherchent à se positionner sur un secteur adapté. La Turquie, très présente économiquement, mise sur le soft power à travers, notamment, la promotion de la langue turque et des liens culturels avec les États turcophones. Plusieurs pays du golfe Persique ont intensifié leurs investissements avec différents fonds dédiés et ont participé avec succès à des appels d’offre liés aux énergies renouvelables, en Ouzbékistan notamment. Les entreprises européennes misent surtout sur les produits à haute valeur ajoutée technologique, notamment dans l’agrotechnologie, pour produire efficacement pour le marché chinois voisin. Téhéran ne bénéficie ni de la position dominante des Chinois ou des Russes, ni de la proximité culturelle turque, ni même des financements du Golfe ou de la technologie européenne. Le pays dispose cependant de deux atouts pour lui permettre de s’ancrer régionalement : la géographie avec l’accès à la mer et la finance en cryptoactifs.

Téhéran dispose de cartes importantes pour se positionner

La République islamique, favorisée par la géographie, est idéalement placée pour devenir une plateforme de transport de biens et d’énergie du Nord au Sud. Téhéran, qui fait face depuis longtemps aux sanctions économiques américaines, dispose d’un autre atout. Il s’agit de son expérience dans les circuits financiers alternatifs innovants.

En 2002, pour la première fois l’Inde, l’Iran, la Russie concluent un accord [25] établissant le Corridor de Transport International Nord-Sud (INSTC), un réseau multimodal de 7 200 km de voies maritimes, ferroviaires et routières pour le transport de marchandises depuis l’Inde aux ports de la côte sud de l’Iran puis l’Azerbaïdjan, la Russie et l’Asie centrale, avant le marché européen. La route est 30% moins cher et 40% plus rapide que les autres tout en évitant le canal de Suez encombré et sensibles aux crises [26]. Un conteneur indien peut quitter Mumbai pour le port iranien de Chabahar, puis remonter soit vers l’Azerbaïdjan, la Russie ou l’Europe, soit vers l’Afghanistan en contournant le Pakistan, soit encore vers l’Asie centrale via le Turkménistan, soit même vers l’Irak ou la Turquie faisant de l’Iran une place centrale pour tout le commerce régional. L’INSTC croise stratégiquement plusieurs autres corridors de transport, dont la BRI chinoise. Le corridor est donc décisif pour l’Asie centrale et au-delà.

Aucune des parties à l’INSTC ne peut se passer d’un Iran capable d’assurer correctement le transit des biens. Cela commence par les pays d’Asie centrale comme l’Ouzbékistan, dont 80% des flux commerciaux passent par le Kazakhstan et la Russie, sans aucun accès facile aux mers du sud [27]. En mars 2022, le flux de biens en transit en Iran a augmenté de 52% en raison des nouvelles difficultés de la route russe, dues à la situation Ukrainienne. Les infrastructures ferroviaires iraniennes n’étant pas encore matures, le cargo par avion a augmenté de 128%. 116 aéroports iraniens sont donc en cours de rénovation par … des entreprises russes ou chinoises [28] qui ont besoin de la plateforme iranienne. La conjoncture joue donc largement en faveur de l’Iran à mesure que les autres principaux acteurs ont décidé de faire face aux sanctions américaines. L’Inde, par exemple, qui demandait autrefois l’autorisation de Washington pour investir en Iran, achète publiquement et sans difficultés armes et énergie russe.

Dans le cas iranien, l’investissement prioritaire est celui du port de Chabahar qui a le mérite de se trouver après le détroit d’Hormuz, d’avoir le potentiel pour accueillir des bateaux de plus de 100 000 tonnes et surtout a encore une grande capacité d’expansion, contrairement au port de Bandar-Abbas. Cette opportunité d’investissement a attiré l’intérêt, entre autres, d’Oman [29], mais aussi de la Finlande [30], du Kirghizistan [31], du Tadjikistan [32], du Turkménistan [33], de l’Inde ou encore de l’Ouzbékistan, qui sont les deux plus impliqués [34]. Les débouchés ferroviaires et routiers sont encore limités. Ainsi le train peut emmener un conteneur de Chabahar jusqu’à Rasht, au nord du pays, mais il manque 140 kilomètres de rail pour arriver à Astara, à la frontière azerbaïdjanaise. La ligne est annoncée pour 2025, mais le coût exorbitant et la situation économique de l’Iran pourraient poser des difficultés [35]. Le prêt accordé par Bakou, avant les tensions, actuelles risque en effet de n’être pas suffisant [36].

Téhéran, qui fait face depuis longtemps aux sanctions économiques américaines, dispose d’un autre atout. Il s’agit de son expérience dans les circuits financiers alternatifs innovants. Depuis 2018, et la fin de l’accord sur le nucléaire iranien, l’ensemble des institutions financières iraniennes (y compris la banque centrale) sont sanctionnés. Dans un système financier globalisé dominé par le dollar, qui vous soumet aux sanctions américaines, il est presque impossible de commercer avec l’Iran sans encourir les foudres de Washington. Quelques acteurs, dont une poignée de banques européennes, continuent cependant à opérer des transactions, notamment lorsqu’elles sont dans des domaines exemptés, hors dollar ou système SWIFT [37], et après de lourdes vérifications de conformité. Cela a un coût et délai qui diminuent largement l’intérêt économique des transactions. D’autres pourraient le faire tout aussi légalement, mais s’en empêchent, tétanisées par les amendes passées et leur politique interne de sur conformité.

L’Iran s’appuie sur plusieurs systèmes complexes pour continuer, malgré tout, à maintenir des flux financiers avec l’extérieur. Des systèmes de compensation informels existent avec les pays voisins via, notamment, des réseaux de bureaux de change. Téhéran s’en était d’ailleurs inspiré pour en proposer un officiel à Nour-Sultan [38], tandis que la banque centrale du Kazakhstan attribuait des licences FOREX il y a encore 3 ans. Certains pays européens ont tenté de formaliser un système similaire, INSTEX ou son équivalent suisse, sans grand succès [39]. Le recours à des transactions en monnaie nationale, promu par l’OCS ou via les réseaux MIR/SFPS et UnionPay/CIPS chinois est prometteur, notamment en Asie centrale, mais très limité [40]. Le réseau se cantonne à quelques banques régionales dont certaines se retirent sous la menace américaine [41]. De plus, le circuit reste dépendant des banques commerciales qui, pour être viables, comptent aussi sur SWIFT et le dollar. Ces systèmes n’offrent plus de débouchés suffisants.

Face à cela, Téhéran a développé une expertise dans les transactions en cryptomonnaies. Le risque de volatilité peut être couvert par des stablecoins, adossées sur l’or. L’Iran a légalisé ces transactions vers l’extérieur du pays [42]. En revanche, le rapatriement dans une banque classique nécessite de lourdes mesures de conformité. La solution réside donc dans les cryptomonnaies de banque centrale (MNBC) [43]. Celles-ci sont une déclinaison en cryptomonnaie de la monnaie classique, émises et contrôlées par l’État. L’Iran a procédé au premier test de sa MNBC en septembre [44] avec lancement annoncé en février 2023 [45]. À ce jour, la Chine est la seule puissance majeure à disposer d’une MNBC. La Russie s’y intéresse sérieusement et d’autres, comme le Kazakhstan, ont un projet très avancé [46]. Avec les MNBC, on peut avoir une invisibilité totale vis à vis des sanctions américaines et l’interconnexion avec le système financier classique. L’Iran pourrait donc passer du rôle de paria à celui d’innovateur financier.

Le chemin vers une place significative de l’Iran en Asie centrale est entamé malgré les nombreuses difficultés auxquelles fait face la République islamique. Il faut tenir compte de l’impact de cette politique au-delà de l’Asie centrale et, notamment, pour l’Europe et ses entreprises. Il faut également, pour suivre cette évolution, avoir en tête les principales échéances et signaux faibles à observer dans les mois et années à venir.

Le potentiel de l’Iran pour les entreprises européennes n’est plus à démontrer et beaucoup, attirées par ce marché frontière, ont profité de la levée des sanctions pour s’imposer. La plupart se sont aujourd’hui retirées, sauf dans des secteurs exemptés, dont l’agroalimentaire. Certaines entreprises sont actives à la fois en Iran et en Asie centrale comme Hyperstar, tandis que d’autres ont redirigé leurs équipes iraniennes vers l’Ouzbékistan, et maintiennent une veille active. Désormais, certaines entreprises européennes sont mêmes à la recherche d’actifs en Asie centrale, dans certains secteurs agroalimentaires, en pleine croissance locale, pour produire sur place, puis exporter régionalement, jusqu’en Iran. La diplomatie économique de l’Union européenne est faible, malgré des initiatives sur les droits de douanes et le dynamisme de l’Italie, très présente en Iran. Par exemple, une institution comme The European House - Ambrosetti a logiquement réuni les actions Iran et Ouzbékistan au sein de la même équipe.

L’évolution de l’Iran vers le Nord est favorisée par une conjoncture historique, mais imparfaite. Il y a donc plusieurs échéances et signaux à surveiller. L’invasion russe de l’Ukraine a un impact limité mais réel sur la pertinence et les investissements relatifs au corridor Nord-Sud. La connexion avec la Russie a toujours du sens dans la mesure où l’Inde maintient et accroit sa politique de non-respect des sanctions sur la Russie. Le marché européen via l’Iran puis la Russie, quant à lui, est désormais quasiment fermé. Par conséquent, certains investisseurs et acteurs potentiels, comme la Finlande, pourraient se retirer. Le résultat de la prochaine commission sur le port de Chabahar avec l’Inde et l’Ouzbékistan sera ainsi essentiel. Les étapes de la candidature officielle à l’UEE sont à surveiller. L’exemple de l’OCS montre que cela peut être long et limité alors que le traité de libre-échange actuel est déjà très intéressant. Il faut également surveiller le déploiement stratégique rapide des MNBC Kazakh et Iraniennes.

L’ouverture de l’Iran sur l’Asie centrale prend place alors que la recomposition des pouvoirs n’est pas uniquement régionale. Comment Téhéran peut s’intégrer dans le nouveau bloc, autour de la Russie et de la Chine, qui conteste l’ordre américain ? Les relations directes avec Pékin et Moscou seront capitales à suivre dans les mois à venir.

Publié le 22/05/2023


Paul-Arthur Luzu a été associé d’un cabinet d’avocats au Moyen-Orient avant de fonder un cabinet de conseil en développement commercial et conformité, actif notamment en Iran et en Asie Centrale.


 


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