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Entretien avec Michel Makinsky - L’Iran au milieu des tempêtes, comment gérer plusieurs crises à la fois ?

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Michel Makinsky
Publié le 04/02/2013 • modifié le 08/04/2020 • Durée de lecture : 18 minutes

Michel Makinsky

Dans quel contexte social Mahmoud Ahmadinejad a-t-il été réélu en 2009 ? Lors des élections législatives du printemps 2012, a-t-il été considéré comme perdant ou vainqueur ? Dans ce contexte, comment l’ayatollah Khamenei s’est-il positionné ?

Il faut d’abord voir que la particularité des présidentielles de 2009 est de ne pas être seulement une tentative de fraude électorale, c’est un véritable coup d’état. C’est l’expression que j’ai utilisée dans un article de Libération en juin 2009, car il ne s’agissait pas seulement d’une fraude, mais pour un groupe constitué de pasdarans, de bassiji, de milieux sécuritaires ultra conservateurs, et de leurs alliés, gravitant autour de Mahmoud Ahmadinejad, d’installer une légitimité différente et de finaliser un contrôle quasi-parfait du pouvoir, avec bien sûr, à ce moment-là, la bénédiction d’Ali Khamenei. La conséquence véritable n’est pas seulement la colère populaire contre un vote confisqué, mais le déclenchement d’une crise de régime, avec la contestation de la légitimité religieuse du Guide Khamenei. Ce point est essentiel : en avalisant religieusement le résultat de l’élection frauduleuse de toute son autorité, en célébrant cette parodie comme une victoire d’un régime qu’il décrit comme soutenu même par les divers candidats malheureux, le Guide a simultanément fissuré le régime et a mis en péril sa légitimité religieuse. On en a vu tout de suite le symptôme à travers les manifestations de ceux qui clamaient « rendez-moi mon vote », et qui ont qualifié le Guide de « fraudeur ». On a même entendu des indignés lancer des slogans en faveur de la république d’Iran, supprimant le mot « islamique », et également des protestataires juchés sur les toits des immeubles et criant « Allah Akbar », c’est-à-dire « Dieu est grand ». Ce cri fut employé par les étudiants de la révolution de 1979, mais sa signification est différente en 2009, à savoir « les vrais musulmans, c’est nous ». Le régime s’est ainsi administré un coup d’une exceptionnelle violence, provoquant une crise de légitimité, un divorce avec la société civile.

Lors des élections législatives du printemps 2012, qui reflètent principalement une lutte entre factions conservatrices (en gros le camp du Guide et celui du président), Mahmoud Ahmadinejad a été considéré comme perdant : c’est la résultante d’une offensive extrêmement méthodique de Ali Khamenei afin d’affaiblir le président, d’une part par des confrontations directes ; d’autre part en ciblant son successeur potentiel Esfandiar Rahim Mashaie via des procès pour corruption massive et des poursuites contre ses fidèles, et à travers la dénonciation vigoureuse du « camp déviant » (qui désigne le clan de ce beau-frère du président) ; enfin en récupérant une partie des alliés de Mahmoud Ahmadinejad. Ces derniers ont été insérés dans deux clans que l’on a retrouvés au Parlement, sous forme de deux coalitions, l’une conservatrice « pragmatique » sous la houlette de Ali Larijani qui a fait alliance avec Ali Khamenei ; l’autre ultra-conservatrice composée en partie d’anciens collaborateurs et amis de Mahmoud Ahmadinejad sous l’autorité de Mesbah Yazdi, mentor religieux d’Ahmadinejad à l’Assemblée des Experts et qui avait été persuadé « amicalement » par le Guide de ne pas se présenter à la présidence de la dite Assemblée. En 2012, il y a donc au Parlement un bloc non homogène composé de ces deux groupes se réclamant du Guide, globalement hostiles à Mahmoud Ahmadinejad. Ce dernier est ainsi largement neutralisé. Ce qui est intéressant, c’est que les résultats de 2012 sont célébrés par Ali Khamenei, mais il ne dit rien sur les scores des coalitions. Il proclame simplement que la participation qu’il qualifie de massive (le chiffre de 66,4% est difficilement crédible au vu des observations sur les bureaux de vote) est une grande victoire, et se pose ainsi comme ayant reconquis sa légitimité. Mahmoud Ahmadinejad est effectivement affaibli mais il dispose néanmoins de « missiles » politiques. Lors de l’affaire du limogeage du ministre des Renseignements par le président, celui-ci se heurte au refus absolu du Guide. C’est le limogeage par le ministre de personnage(s) de son administration qui provoque le début de la crise. Ce(s), proche(s) de Mashaie se serait (ent) emparé(s) de milliers de documents compromettants sur la famille du Guide et sur les frères Larijani. On se souvient de ce que Mahmoud Ahmadinejad avait boycotté trois semaines les séances du Conseil des ministres en signe de protestation. In fine, il est cependant obligé de s’incliner, mais l’incident laissera des traces. C’est là la source des échanges de « missiles politiques » que le camp présidentiel et celui du Guide s’envoient réciproquement sur fond d’accusations de corruption.

La reconquête de légitimité du Guide permet notamment à celui-ci la réouverture des négociations sur le nucléaire, les rounds précédant ayant tous échoué, du fait, notamment, du blocage systématique des initiatives de Mahmoud Ahmadinejad par Ali Khamenei, ce dernier ne souhaitant pas que le président tire les bénéfices politiques des négociations. La situation nouvelle est que Mahmoud Ahmadinejad, affaibli, ne peut plus jouer le rôle de fusible. En quelque sorte, pour ainsi dire, le « Roi est nu ». Dorénavant, le Guide fait sans cesse comprendre qu’il est l’unique décideur, sans intermédiaire plus ou moins concurrent. L’avantage pour lui est qu’il a la possibilité de négocier, mais il devient lui-même condamné à la réussite. Il est exposé, et sa marge de manœuvre est néanmoins limitée par les ultras, qui ne veulent pas de négociation avec les grandes puissances, qui serait considérée comme une capitulation et comme sacrifiant leurs propres intérêts. Non seulement il doit obtenir des concessions substantielles des grandes puissances, mais il doit aussi donner des gages aux ultras, afficher une posture ferme et pouvoir afficher une victoire.

Les prochaines élections présidentielles sont prévues pour juin 2013. Qu’en est-il de l’opposition iranienne ?

La répression a privé les réformateurs et notamment les deux leaders Mehdi Karoubi et Hossein Mousavi de pouvoir prétendre à quoi que ce soit. Nombre de candidats potentiels verront très probablement leur candidature barrée au niveau des Gardiens de la Constitution. On peut penser qu’il y aura une bataille acharnée. Si Mashaie se présente, des dirigeants des Gardiens de la Constitution ont déjà dit que la situation ne serait pas très facile pour lui, mais il n’a cependant pas perdu tout soutien, notamment auprès des Pasdarans. Il y a aussi la position médiane de Rafsandjani, qui avait été très marginalisé par le Guide jusque dans un passé assez récent, mais qui est encore au centre d’enjeux. On le voit très bien : bien qu’ayant été chargé d’apporter son concours à la constitution des coalitions et à la neutralisation du président, il est néanmoins menacé, puisqu’il a été contraint de ramener son fils en Iran, et que ce dernier a été immédiatement incarcéré. Il y a donc autour de lui une négociation officieuse et compliquée. Le pouvoir, emprisonnant les amis de Mashaie pour corruption (quatre condamnations à mort ont été prononcées, sans que l’identité des condamnés ne soit rendue publique, ainsi que de nombreuses peines de prison), peut difficilement vis à vis de l’opinion, ne pas s’en prendre également à Rafsandjani, à sa famille et à ses partisans.
A l’heure actuelle, environ 12 noms circulent, mais d’autres prétendants vont certainement se déclarer. Le Conseil des Gardiens effectuera ensuite son travail de filtre pour écarter les personnalités non souhaitées par le Guide.

Le contexte économique et social joue également beaucoup. L’inflation est officiellement à 27%. Selon diverses sources, son niveau serait beaucoup plus élevé (on parle de 50 à 70% pour certains biens alimentaires de base). D’après des témoignages intérieurs, l’économie est très touchée : l’argent ne rentre plus, il y a une pression sociale forte car les entreprises ne peuvent plus payer ni leurs fournisseurs ni leurs salariés.
En outre, le système de chômage iranien est assez généreux, car quelqu’un qui est au chômage gagne environ deux ans de salaire. Or étant donné que l’Etat n’a plus d’argent, il fait pression sur les entreprises pour que les salariés ne soient pas déclarés chômeurs mais ne soient plus payés. Le malaise social est visible, des entreprises ferment. La raison officielle avancée est celle des sanctions, mais il apparaît que la gestion du gouvernement, de l’aveu même des autorités, fait l’objet de critiques au sein des diverses sphères du pouvoir, alors qu’elles émanaient jusqu’alors surtout du redouté président du Majlis Research Center (organe d’évaluation du Parlement). Il n’est plus démenti que cette impéritie a contribué à l’état actuel de l’économie. Après avoir durablement nié ces difficultés, des voix concordantes commencent à les reconnaître. Les élections de juin 2013 se présentent dès lors dans un contexte de très vive tension sociale.

Concernant le nucléaire, pouvez-vous rappeler les derniers développements de cette question ?

Une délégation de l’AIEA vient de rentrer de Téhéran, sur un constat d’échec, mais ce n’est pas une surprise. Signalons cependant que l’AIEA n’était pas en mesure d’accorder ou de prendre une position quelconque sur les sanctions. Un accord cadre, dit « accord de méthode » sur les approches et les programmes d’inspection et de coopération, est en cours de discussion. Sur l’échec des négociations, les thèses souvent avancées sont que l’Agence n’a pas pu obtenir l’autorisation de visiter le site de Parchin, qui très probablement ne présente plus aucun intérêt car il a été « nettoyé ». Il ne faut cependant pas négliger le très grand professionnalisme des inspecteurs de l’AIEA, qui sont en mesure de se faire une idée des activités du site, bien que ce dernier ait perdu de son intérêt. D’autre part, l’échec de la rencontre s’explique par le fait que les Iraniens attendent une concession, et sont donc dans une situation très inconfortable. En effet, le Guide ne peut pas se permettre de négocier sans obtenir de concession en retour. Or, la position des « 5 + 1 » est la suivante : ils constatent que les sanctions ont un impact considérable sur l’économie, et que, de plus, le pouvoir admet qu’il est aux abois. Les demandes très insistantes de responsables iraniens pour une levée rapide des sanctions lors des rencontres avec Catherine Ashton ont renforcé les négociateurs des grandes puissances dans l’impression que ces sanctions « fonctionnent » et qu’il n’est donc pas nécessaire de faire de concession. Cependant, cette tactique est dangereuse. L’aspect « face saving » est en effet déterminant au Moyen-Orient. Si l’on souhaite que la négociation aboutisse, il est indispensable que Ali Khamenei obtienne une contrepartie, sans quoi il aura un problème politique, via les ultras et via les amis de Mahmoud Ahmadinejad. Les grandes puissances doivent donc prendre en compte cet aspect, et le remplacement des pièces d’avions n’est pas suffisant. Un certain nombre d’analystes occidentaux l’ont compris et l’ont dit. La rencontre intervenue le 12 février 2013 avec les inspecteurs de l’AIEA n’a pas abouti à un accord, mais les conversations entamées avec les 5+1 le 26 février à Almaty, (capitale du Kazakhstan), ont été marquées par des avancées (suspension de l’enrichissement de l’uranium à 20% au lieu d’un arrêt et de la fermeture de Fordow, possibilité de conserver un petit stock de cet uranium à des fins médicales en échange de l’allègement de certaines sanctions). Une réunion d’experts devrait se tenir à Istanbul le 18 mars, et les négociateurs devraient se retrouver à Almaty les 5 et 6 avril prochains.

Nous avons ainsi trois niveaux de négociations en cours : les négociations avec l’AIEA ; celles avec les « 5 +1 » ; celles avec les Etats-Unis. C’est ce dernier niveau qui est le plus décisif. La nouvelle équipe de Barack Obama a confirmé la volonté d’ouverture du président, tout en exigeant que l’Iran fasse preuve de bonne volonté. La réunion du 26 février 2013 ayant laissé paraître l’esquisse d’un timide déblocage qui reste à concrétiser dans les semaines et mois qui suivent, ceci ouvre à nouveau la voie à de possibles contacts bilatéraux entre Washington et Téhéran, naturellement tributaires des progrès de ce nouveau round de négociations. L’Iran, tout en se déclarant prêt à négocier, redoutait fort de ne se voir proposer que des contreparties minimes alors qu’il attendait un geste significatif vers un allègement des sanctions. Divers échos lui laissaient penser que ses interlocuteurs ne sont pas disposés à lui accorder autre chose que des compensations très symboliques. Les Iraniens avaient laissé entendre qu’ils ne voyaient pas l’utilité d’une rencontre « pour une rencontre » mais voulaient en retirer des avantages concrets. Le Guide, comme nous venons de le dire, veut éviter de se retrouver « les mains vides », il doit pouvoir « vendre politiquement » en interne tout accord impliquant des concessions. Dans cette perspective, le renforcement des sanctions américaines insérées comme l’an passé dans la loi annuelle de défense est un signal négatif qui n’incite pas à croire à une volonté occidentale de négocier autre chose qu’une capitulation iranienne. La réunion du 26 février autorise t-elle un optimisme quant à la conclusion de véritables accords par la suite ? Il convient de rester prudent mais visiblement Téhéran a pris acte de ce qu’un geste, certes modeste, a été fait en direction de l’Iran par les grandes puissances.

Quel est l’impact des sanctions sur l’économie iranienne ?

Des discussions sont en cours, non pas tant sur l’ampleur de l’impact que sur son l’origine. L’économie est en état de décrépitude avancée, l’inflation est à environ 27% (sur certains produits de grande consommation des chiffres de 50 à 70 % sont cités de plusieurs côtés). Ce qui est nouveau est que plusieurs dirigeants iraniens reconnaissent officiellement cette décrépitude. Avant, le discours officiel qui était de dire que tout allait bien. Depuis environ juillet 2012, les déclarations sont alarmistes et reflètent le désarroi des dirigeants iraniens. Les réunions d’urgence se succèdent à tous les niveaux : au Majlis, au Conseil de discernement, à l’Assemblée des experts … Tous ces acteurs se concertent d’ailleurs de façon inhabituelle. Ils affichent un état spectaculaire de désarroi et ne savent plus quelle décision prendre. Ils sont en état d’asphyxie financière.

Les sanctions ont un impact majeur, mais l’administration de Mahmoud Ahmadinejad porte une responsabilité dans la crise économique. Les raisons sont multiples, notamment l’incapacité d’avoir une politique économique sensée. La seule grande réforme conduite par le président fut la diminution progressive des subventions, en réponse aux demandes du FMI et de la Banque mondiale, et elle a été menée de façon catastrophique. Cette réduction qui devait alléger le budget et donc procurer des économies, non seulement n’en a pas procuré mais a couté beaucoup plus cher que prévu : les suppressions des subventions ciblées sur les produits a été reportée sous forme d’allocation distribuée massivement et de façon indistincte à la population, ce qui a ruiné le budget. Le Parlement a alors ordonné au gouvernement de suspendre la seconde phase de ce plan qui devait élargir ces diminutions, afin de limiter la ruine du budget et le risque d’explosion sociale. La crise de la devise (le rial) qui s’est produite en octobre 2012, très largement attribuée aux sanctions, est aussi très largement due à une incapacité à gérer une crise monétaire compliquée. Une telle gestion de crise suppose la maîtrise d’instruments monétaires sophistiqués. Or, avec l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, celui-ci a remplacé les professionnels de la Banque centrale par des amis politiques. Le pouvoir a ainsi perdu la maitrise de l’économie. En plus, le clientélisme, l’accès privilégié aux devises fortes aux amis du régime, ont contribué à ce choc économique. Le saupoudrage des ressources financières par le gouvernement, hors de tout contrôle, a déclenché récemment une mise en cause du gouverneur de la Banque Centrale par le Parlement pour le traitement désordonné de la crise du rial, et les pratiques d’allocation de ressources. La démission du gouverneur a été évoquée, et le Parlement a exigé de pouvoir mettre en cause Mahmoud Ahmadinejad. Ces développements ont deux impacts : affaiblissement continu de la monnaie, crise politique entre les branches du pouvoir. Ali Khamenei a sommé toutes ses composantes de revenir à un consensus et de cesser d’afficher des divisions.
Ainsi, pour plusieurs en Iran, la crise résulte autant, si ce n’est davantage, d’un mauvais management que des sanctions elles-mêmes.

Sur le plan diplomatique, quelle a été l’évolution des relations entre les Etats-Unis et l’Iran ? Quelles sont ces relations aujourd’hui ?

Ces relations sont marquées par le message de mars 2009 dans lequel Barack Obama a utilisé des mots qui disaient quelque chose aux Iraniens (il a notamment parlé de République islamique, de respect). Au début de son premier mandat, Barack Obama a voulu créer une rupture avec les politiques passées en nommant à la vice-présidence Joe Biden, dont le premier discours devant l’Aipac a été de dire que la politique américaine se décidait à Washington et non à Tel Aviv. Barack Obama a cependant sous estimé l’impact du lobby juif qui couvre aussi bien les démocrates que les républicains, qui l’a progressivement ficelé et l’a obligé à une inflexion. A partir de la deuxième moitié de son premier mandat, Barack Obama a perdu quasiment toute autonomie de décision à l’égard d’Israël et de l’Iran, étant étranglé par le lobby juif. Cela a donné un soutien, un alignement contraint sur Israël, mais les Israéliens, ayant été au delà de ce qu’ils pouvaient se permettre, se sont heurtés à une résistance acharnée de Barack Obama. Celui-ci ne tient cependant pas le Congrès. Aussi bien chez les démocrates que chez les républicains, le lobby israélien a placé des gens clés. On le voit très bien, au 31 décembre de chaque année, la loi de programmation de défense doit obligatoirement être approuvée. Or, cela fait deux années consécutives que le lobby introduit des amendements sans rapport avec la loi ajoutant des sanctions contre l’Iran. Barack Obama dit ne pas se reconnaître dans ces amendements, mais il est « ficelé ».

Au début de ce deuxième mandat, va-t-il pouvoir disposer de suffisamment d’autonomie de décision pour avoir ses dispositions propres ? On sait qu’au début de son premier mandat, Barack Obama avait voulu rétablir des relations normales avec l’Iran et avait envoyé de nombreux messagers officieux. Le problème est que du côté iranien, Ali Khamenei ne veut pas d’un accord qui ne comporte pas de concessions substantielles. Obama voudra-t-il arriver à une solution et accordera-t-il des concessions, ou sera-t-il bloqué ? Les concessions demandées par Ali Khamenei sont-elles trop importantes pour être politiquement gérables ? Nous en sommes là aujourd’hui. La nomination de John Kerry comme successeur d’Hillary Clinton, comme celle de Chuck Hagel, à la tête du Pentagone, reflètent un souhait de modération de la politique américaine, mais Barack Obama est-il prêt à changer de cap sur les sanctions ? Nul ne le sait encore.

Quelle est la position d’Israël sur la « crise nucléaire » ? On a beaucoup évoqué dernièrement une possible intervention contre les sites iraniens. Qu’en est-il aujourd’hui ? Peut-on parler d’un attentisme de la communauté internationale sur une éventuelle intervention militaire en raison des élections présidentielles à venir ?

La position israélienne sur la crise nucléaire est à la fois une constante et évolutive. Si l’on se réfère à certains discours de Benyamin Netanyahou, il a longtemps évoqué le thème de la menace existentielle que poserait un Iran disposant de la bombe atomique. Il a été fortement contredit par des hauts responsables militaires, d’active et de réserve, y compris des anciens chefs des services de renseignement, qui ont dit que le fait que l’Iran ait une bombe ne peut pas être considéré en soi comme une menace vitale contre Israël, pour la bonne raison que jamais l’Iran ne sera assez suicidaire pour lancer de son propre chef une bombe contre Israël. Cet « épouvantail » ne tient pas la route.

Lorsque le Premier ministre israélien, au début 2012, a progressivement redurci son discours, et laissé entendre qu’une attaque contre l’Iran serait imminente, il se trouve que les Américains ont vivement réagi, notamment le chef d’état major de l’armée américaine Martin Dempsey. Celui-ci a clairement averti les Israéliens que si ces derniers lançaient une attaque unilatérale, les Etats-Unis se désolidariseraient. Cela a largement contribué à arrêter le discours israélien. A la suite de cela, Benyamin Netanyahou a montré à l’ONU son diagramme sur la « ligne rouge », la limite d’un programme nucléaire militaire iranien. Or, il semble bien qu’elle a été déplacée : à l’origine, il s’agissait de l’interdiction de toute opération d’enrichissement quelqu’en soit le niveau. En montrant que pour lui la dite ligne rouge se situe sensiblement au-dessus d’un niveau zéro enrichissement, il admet sans le dire qu’un enrichissement limité est implicitement acceptable tant qu’il n’atteint pas la ligne rouge précitée (sur un schéma exposant l’état d’avancement vers la possession de la bombe atomique). Par conséquent, on peut constater que le discours de Benyamin Netanyahou a évolué. Il a accepté de donner une chance aux négociations.

Il y a néanmoins de nombreux points incertains : les pressions internes en Israël avec une classe politique fragile, peuvent mener certains amis du Premier ministre Netanyahou à pousser non pas à une attaque frontale, mais à favoriser des incidents dont ils espèrent probablement qu’ils vont déraper. Les incertitudes qui pèsent sur le futur équilibre politique au sein de la future coalition gouvernementale ne sont pas dissipées. D’autre part, des incidents peuvent également éclater de la part des Iraniens. Parmi les ultras, chez les Pasdarans notamment, certains souhaitent aller au conflit, afin de rester dans la tradition chiite des martyrs, et obliger ainsi toute la communauté, y compris parmi les sunnites, à les soutenir.

Quelle est l’influence de la crise syrienne sur la posture iranienne ?

La crise syrienne pèse lourd sur cette posture. Les dirigeants iraniens affichent toujours officiellement un soutien sans faille à la « résistance », c’est-à-dire à la Syrie et au Hezbollah. Mais la situation se dégradant en Syrie, les Iraniens sont très inquiets. Ils se sont en outre fait prendre « la main dans le sac » avec des Pasdarans présents en Syrie, les stocks d’armement et leurs déclarations contradictoires sur la nature de l’aide « humanitaire et intellectuelle » de Téhéran qui contraste fort avec ce qui est observé sur le terrain. Ceci ne doit pas dissimuler que les dirigeants iraniens n’ont pas de plan B concernant la Syrie. Parmi les Iraniens, il y a en effet une grosse déficience d’analyse stratégique. On ne sait pas si Bachar al-Assad va rester sur le territoire syrien et combien de temps. Mais s’il y a des évolutions militaires comme politiques, visiblement l’Iran n’a pas de plan B. Les récentes déclarations sur le soutien absolu à la « résistance » qu’on ne saurait laisser s’effondrer, le confirment maladroitement. Pourquoi ? On peut citer plusieurs raisons : l’incapacité d’analyse stratégique en Iran ; une certaine paralysie des systèmes de décision ; des problèmes de compétence - c’est un sujet qui n’est jamais évoqué - notamment au ministère iranien des Affaires étrangères, qui est un vrai millefeuilles composé des amis des ministres successifs ; les luttes claniques …

Ce problème a donc une incidence sur la Syrie. Perdre l’allié syrien serait un échec majeur. Mais le gros perdant serait le Hezbollah libanais, qui, si jamais Bachar al-Assad est renversé et que lui succède une coalition sunnite, va être extrêmement vulnérabilisé du fait de la perte d’un arrière stratégique, de la perte en approvisionnement dans de nombreux domaines, mais aussi du fait d’un bloc sunnite qui va avoir une influence au sein de la composante libanaise. Le problème du Hezbollah est qu’il va se trouver face à un défit intérieur, car au Liban, les conséquences de l’affaire syrienne commencent à se faire sentir, aussi bien dans le domaine économique que sur le plan social : le mécontentement de la population est visible, y compris au sein de la clientèle traditionnelle du Hezbollah au delà des chiites. Les sunnites quant à eux reprennent des forces, étant soutenus par l’Arabie saoudite et le Qatar.

En Iran, cette crise syrienne a également un impact dans la mesure où certains contestent la posture des pouvoirs publics, aussi bien ceux qui voudraient un plan B que ceux qui souhaitent renforcer considérablement l’appui à Bachar al-Assad. Dans ce contexte, un autre acteur est présent, Moscou, qui souhaite garder un pion iranien pour faire bloc et en même temps pour gérer la situation de façon un peu plus pragmatique, puisque Moscou est un de nos interlocuteurs qui a les moyens de faire passer des messages à l’Iran. Il est intéressant de noter, sur la période récente, une évolution de la position russe qui, sans renier ses préférences, n’exclut plus la chute de Damas. Enfin, d’une certaine façon, les développements des pressions israéliennes sur le nucléaire ainsi que ceux de l’impasse conflictuelle israélo-palestinienne, génèrent un certain trouble dans la population. Elle s’interroge en effet sur les raisons qui conduisent le pouvoir politique à l’« embarquer » dans cette situation qui la fâche avec tout le monde alors que les autorités feraient mieux de s’occuper des problèmes intérieurs, notamment l’inflation, l’emploi, le chômage…

Le « printemps arabe » a-t-il eu un impact en Iran ? Comment a-t-il été perçu par le pouvoir iranien ?

On se souvient des déclarations de Ali Khamenei et de Mahmoud Ahmadinejad affirmant que le printemps arabe a pris pour modèle la révolution iranienne de 1979. Le Guide a également dit à propos de la révolution égyptienne : « c’est une révolution islamique ». Les Frères musulmans ont émis un démenti officiel, à savoir que c’est une révolution populaire et démocratique, et que ce n’est pas une révolution islamique. Cela étant, les Iraniens ont lancé une grosse offensive de charme en direction de l’Egypte, pour tenter de rétablir les liens qui étaient franchement mauvais sous la présidence de Moubarak. D’un côté, les Iraniens ont bruyamment félicité le président Morsi, pensant que celui-ci deviendrait un allié. Or Morsi, qui n’a plus d’argent en caisse, a demandé le soutien financier des Saoudiens, les assurant également qu’il soutiendrait la posture saoudienne en particulier face à l’Iran. C’est ce qu’il a fait. D’autre part, les Iraniens, pensant que Morsi les soutiendrait sur tous les plans, y compris sur le dossier syrien, avaient organisé ce qu’ils ont présenté comme le sommet triomphal des Non-Alignés, auquel Morsi est venu. Sa venue a été présentée comme un succès par les Iraniens. Mais Morsi a dit aux Iraniens qu’une des conditions d’un plan de paix réaliste sur la Syrie était le départ de Bachar el-Assad, et qu’il ne soutenait pas la posture iranienne sur ce sujet. Le sommet a d’ailleurs été l’occasion d’une autre « gifle » par les déclarations du secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon, qui a sérieusement admonesté Mahmoud Ahmadinejad et le Guide sur les conditions peu démocratiques qui prévalent en Iran.

Le Printemps arabe a eu un impact sur les dirigeants qui ont réagi comme on l’a vu, en revanche l’appareil sécuritaire a très bien compris la nature de ce mouvement pour la démocratie et n’a cessé de renforcer la répression contre les journaux, les dissidents et l’opposition, avec même maintenant un renforcement des moyens techniques contre Internet.
Par contre, le modèle iranien qui a fonctionné dans le printemps arabe, c’est le modèle des mobilisations de 2009, qui, lui, a été un modèle très original, c’est-à-dire une mobilisation de personnes dont beaucoup n’étaient pas du tout investies dans le secteur politique. Cette mobilisation a fonctionné sur un mode horizontal, non hiérarchisé, non organisé, ce qui fait à la fois sa très grande faiblesse mais a été également la condition de sa survie car si le mouvement vert a été étranglé, il aurait été instantanément et totalement décapité s’il avait été structuré avec un programme et des leaders, ce que beaucoup réclamaient. Le printemps arabe a suivi un peu la même démarche puisque la société civile, sans hiérarchie et par une mobilisation à l’horizontal via les réseaux sociaux, a déclenché le mouvement. Ce n’était pas du tout une révolution islamique puisque l’on sait que les Frères musulmans, qui ont raté le coche (et l’ont reconnu) sont en train de récupérer la révolte. C’est bien le modèle iranien qui inquiète beaucoup l’appareil sécuritaire iranien. Dans la perspective des élections de juin 2013, cet appareil sécuritaire est en train de déployer des efforts et des dispositifs considérables pour poursuivre l’étranglement de toute contestation (arrestations, fermetures de media, intimidations, création d’un réseau internet national non « contaminé par l’extérieur »), afin d’éviter que d’autres voix ne puissent se faire entendre. L’erreur stratégique à plus long terme de cet appareil sécuritaire est que l’Iran n’est pas la Corée du Nord. L’étanchéité parfaite est impossible, et donc, à un moment donné, ce pouvoir va devoir supporter une porosité. Il va connaître des effritements progressifs, dus aux événements intérieurs et extérieurs.

Publié le 04/02/2013


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


Outre une carrière juridique de 30 ans dans l’industrie, Michel Makinsky est chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), collaborateur scientifique auprès de l’université de Liège (Belgique) et directeur général de la société AGEROMYS international (société de conseils sur l’Iran et le Moyen-Orient). Il conduit depuis plus de 15 ans des recherches sur l’Iran (politique, économie, stratégie) et sa région, après avoir étudié pendant 10 ans la stratégie soviétique.
Il a publié de nombreux articles et études dans les revues Défense Nationale, Stratégique, Cahiers d’Etudes sur la Méditerranée Orientale et le Monde Turco-Iranien (CEMOTI), Maghreb-Machrek, Politique Etrangère, Outre-Terre, Eurorient, Cahiers de l’Orient, MERIA, Revue Diplomatique…
Il a dirigé deux ouvrages collectifs : « L’Iran et les Grands Acteurs Régionaux et Globaux », (L’Harmattan, 2012) et « L’Economie réelle de l’Iran » (L’Harmattan, 2014) et a rédigé des chapitres d’ouvrages collectifs sur l’Iran, la rente pétrolière, la politique française à l’égard de l’Iran, les entreprises et les sanctions. Membre du groupe d’experts sur le Moyen-Orient Gulf 2000 (Université de Columbia), il est consulté par les entreprises comme par les administrations françaises sur les sanctions, les mécanismes d’échanges commerciaux et financiers avec l’Iran et sa région. Il intervient régulièrement dans les media écrits et audio visuels (L’Opinion, Le Figaro, France 24….).


 


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