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Elargissement des BRICS : une entrée remarquée du Moyen-Orient (1/3). Des acteurs régionaux de premier plan

Par Emile Bouvier
Publié le 22/11/2023 • modifié le 14/12/2023 • Durée de lecture : 7 minutes

Le choix des pays retenus, parmi la trentaine de candidats, n’est pas sans surprises : tandis que les deux rivaux historiques du Moyen-Orient, l’Arabie saoudite et l’Iran, qui se sont toutefois engagés en mars 2023, sous l’égide de la Chine, à normaliser leurs relations, semble audacieux à certains égards, l’absence notable de l’Algérie, dont le Président Abdelmajid Tebboune avait pourtant fortement médiatisé la candidature [2], interroge. Moins surprenante toutefois, la forte représentation du Moyen-Orient dans la liste des pays rejoignant les BRICS confirme tant la forte empreinte russe sur la région que, surtout, l’offensive géostratégique majeure lancée régionalement par la Chine et le leadership de plus en plus incontestable exercé par cette dernière sur les BRICS.

Cet article entend ainsi analyser dans un premier temps les raisons de l’acceptation de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis, de l’Iran et de l’Egypte au sein des BRICS (première partie) ainsi que le gain que ces derniers vont en tirer (deuxième partie). Enfin, les raisons ayant présidé au refus, au moins temporaire, d’accepter dans les BRICS d’autres Etats ayant déposé leur candidature, à l’instar notamment de la Turquie et de l’Algérie, seront analysées (troisième partie).

Première partie. Des acteurs régionaux de premier plan

1. Des critères de sélection pour compenser l’influence chinoise

Sur les dizaines de candidatures reçues par les BRICS, dont neuf pays se trouvant dans la zone Moyen-Orient/Afrique du Nord, seules six ont été retenus, dont quatre au Moyen-Orient : pourquoi ces derniers ont-ils été pris ? Quel parti en tirent les BRICS ?
Afin de bien comprendre les dynamiques parcourant actuellement les BRICS, il convient de rappeler le rôle de plus en plus important joué par la Chine au sein du groupe : sans parler d’instrumentalisation de ce dernier par Pékin, la Chine s’en est en effet clairement imposée comme la tête de file [3] voire, comme la presse chinoise n’hésite pas à le souligner [4], comme la meneuse. Si les autres membres des BRICS ont tout autant accepté d’élargir le groupe que la Chine - qui s’est d’ailleurs montrée à l’initiative de cet élargissement [5] -, l’empreinte chinoise dans le choix des candidats retenus apparaît évidente.

Toutefois, un consensus sur le choix des nouveaux membres est rapidement apparu nécessaire et, avec lui, le besoin de définir des critères de sélection. En effet, lors du quatorzième sommet des BRICS en juin 2022 à Pékin, les pays membres se sont entendus sur la nécessité d’établir une liste de critères à l’accession au groupe [6], qui n’existait pas jusque-là [7]. L’Inde, en particulier, soucieuse que son rival chinois ne profite de ce flou réglementaire pour imposer ses favoris, s’est montrée particulièrement intraitable quant à l’édiction de ces critères [8], au point même d’avoir menacé de reporter l’expansion du groupe à l’année prochaine [9]. Si ces critères n’ont pas été rendus publics, certains d’entre eux restent perceptibles au vu du profil des pays retenus et permettent d’esquisser les raisons ayant présidé à leur acceptation dans les BRICS.

2. Des critères fondés sur la comptabilité avec l’esprit des BRICS…

Premièrement, l’un des critères incontournables d’accession aux BRICS doit être celui, sans surprise, de sa compatibilité politique avec les membres fondateurs du groupe économique : celui-ci,comme vu précédemment dans Les clés du Moyen-Orient, souhaite s’imposer comme un concurrent du G7 et, à ce titre, proposer une alternative économique passant notamment par une « dédollarisation » de l’économie. L’Egypte, comme l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis ou encore l’Iran, se sont non seulement déjà engagés dans une forme de contestation de l’omnipotence du dollar américain et utilisent d’ores et déjà - ou envisagent de le faire - le yuan chinois comme monnaie d’échange international au même titre que le dollar. Ces quatre pays, par ailleurs, ont fait la démonstration récente de leurs souhaits de trouver de nouveaux partenaires politiques [10], malgré la force de leurs liens - dans le cas de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et de l’Egypte- avec des rivaux de la Chine comme les Etats-Unis.

Le deuxième critère est celui du poids économique du candidat, sa viabilité et son potentiel de croissance. Les BRICS se sont en effet avant tout définis, lors de la fondation du groupe en 2009, par leur place économique majeure et croissante dans l’économie mondiale : le groupe élargi (en comptant donc les six nouveaux arrivants) représenterait en effet désormais 36% du PIB et 46% de la population de la planète [11]. Chacun des pays nouvellement intégrés au groupe apporte avec lui un poids économique incontestable : les quatre pays moyen-orientaux possèdent tous de substantielles réserves d’hydrocarbures, tant pétrolières que gazières ; des pays comme l’Egypte - par ailleurs déjà membre de la « Nouvelle banque de développement » des BRICS depuis mars 2023 [12] - se trouvent déjà au centre d’échanges commerciaux particulièrement riches avec les membres des BRICS (à hauteur de 31,2 milliards de dollars en 2022 par exemple [13]) tandis que des pays comme l’Arabie saoudite ont déjà fait de la Chine son principal partenaire commercial [14]. L’Iran, quant à lui, est devenu de facto un partenaire incontournable pour la Chine et la Russie afin de mutuellement échapper aux sanctions américaines les frappant tous les trois [15].

Troisièmement, les caractéristiques géo-démographiques semblent avoir été un autre critère de discrimination des candidatures aux BRICS. Dans le cas de figure de l’Ethiopie par exemple, son intégration au sein du groupe permet aux BRICS de prendre pied dans la corne de l’Afrique, offrant dès lors une certaine continuité géoéconomique, notamment en matière logistique, entre le continent africain et l’Asie - et notamment la Chine - en passant par le Moyen-Orient et plus particulièrement la péninsule Arabique dont deux puissances majeures, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, sont désormais également membres des BRICS.

Ce réseau de nouveaux membres des BRICS au Moyen-Orient permet dès lors de faciliter la connexion entre elles des différentes portions des Nouvelles routes de la soie, tant au Moyen-Orient qu’en-dehors. Plusieurs nouvelles voies ferrées, y compris en Ethiopie [16] et en Arabie saoudite [17], ont d’ailleurs été financées par la Chine dans cette perspective. L’Egypte, incontournable en raison de son contrôle hautement stratégique du canal de Suez - par lequel transitait, en 2021, 60% des biens exportées par la Chine vers l’Europe [18] -, est par ailleurs le troisième pays le plus peuplé d’Afrique (avec 109 millions d’habitants en 2021 [19]) après le Nigéria et, encore une fois, l’Ethiopie, nouvelle membre des BRICS également.

3. … Mais surtout avec leur affinité diplomatique

Enfin, il apparaît évident que le choix de ces pays a été déterminé suivant les affinités des pays membres, à l’issue de négociations qui n’ont pas été sans peine - et qui auraient duré, en tout, près de onze heures [20]. Chacun des BRICS semble ainsi avoir eu son/ses poulain(s) : tandis que l’Argentine aurait été soutenue par le Brésil en quête d’une plus grande représentation de l’Amérique latine dans les BRICS [21], l’Afrique du Sud aurait raisonné de la même manière pour l’Ethiopie [22]. L’Inde aurait quant à elle appuyé la candidature des Emirats arabes unis, avec qui elle entretient des relations politico-économiques particulièrement étroites [23] et inédites au Moyen-Orient. La Chine, qui s’était déjà positionnée en faveur d’une entrée de l’Arabie saoudite dans les BRICS en avril dernier [24], aurait soutenu quant à elle le royaume wahhabite avec qui elle entretient un partenariat stratégique particulièrement fertile [25].

La Russie, enfin, se serait positionnée en faveur de l’Egypte, dont elle a soutenu la candidature dès le mois de juin 2023 [26] et avec qui elle entretient des relations privilégiées - il aurait notamment été question, en début d’année, que l’Egypte approvisionne secrètement la Russie en missiles dans le cadre de la guerre en Ukraine [27]. Moscou a également soutenu la candidature de l’Iran [28] avec qui les relations se sont fortement améliorées depuis le début du conflit en Syrie en 2015 et, surtout, depuis l’offensive russe en territoire ukrainien en février 2022. Les deux pays partagent en effet désormais le statut de « paria » aux yeux des Etats-Unis et de leurs alliés et s’entraident en de nombreux domaines, à l’instar de celui du nucléaire iranien par exemple [29] ou de l’approvisionnement en matériels de guerre.

Preuve de l’empreinte chinoise sur les BRICS, l’intégralité des pays dont la candidature a été retenue se distinguent par leur intérêt pour la Chine et par leur partie prenante au projet des Nouvelles routes de la soie ; deuxièmement, ils se trouvent soit dans une situation de coopération économique très fructueuse avec les autorités chinoises, à l’instar de l’Arabie saoudite - premier partenaire commercial de la Chine - et des Emirats arabes unis - troisième partenaire [30] -, soit dans une situation de dépendance économique, à l’instar de l’Argentine et de l’Egypte, respectivement premier et troisième plus importants bénéficiaires des prêts de sauvetage chinois en 2022 [31]. L’Ethiopie se distingue quant à elle par son rôle de « pays modèle » [32] à travers le monde en matière d’investissements chinois dans le cadre des Nouvelles routes de la Soie. La Chine s’est ainsi trouvée être le principal investisseur étranger en Ethiopie durant la période 2000-2020 et a fait du pays d’Afrique orientale l’un des pivots de sa stratégie africaine [33]. L’Iran, enfin, entretient une connivence économique et politique toute particulière avec la Chine - et soudée en grande partie par leur inimitié commune pour les Etats-Unis et par le régime de sanctions dont elles pâtissent - ayant valu à la République islamique de signer, en mars 2021, un accord inédit de coopération de 25 ans avec la Chine [34].

Lire la partie 2 : Qu’y gagnent les nouveaux membres ?

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
 L’expansion des BRICS au Moyen-Orient, symptôme d’une nouvelle ère géopolitique dans la région (1/2). Les BRICS, une alternative alléchante à l’ordre international dominé par les États-Unis et leurs alliés
 La guerre en Ukraine, révélatrice de l’influence croissante de Moscou au Moyen-Orient (2/2) : une présence russe protéiforme
 Le Moyen-Orient, nouveau terrain d’expansion de la Chine (1/3). La diplomatie du partenariat
 La normalisation des relations irano-saoudiennes : vers un rebattage des cartes diplomatiques sur l’échiquier moyen-oriental
 L’expansion des BRICS au Moyen-Orient, symptôme d’une nouvelle ère géopolitique dans la région (2/2). La « dédollarisation » des échanges commerciaux comme leitmotiv commun

Sitographie :
 Brics : l’Algérie devra patienter avant de rejoindre le club, Le Figaro, 23/08/2023
https://www.lefigaro.fr/international/brics-l-algerie-devra-patienter-avant-de-rejoindre-le-club-20230822
 BRICS expansion would be a sign of China’s growing influence, says Oliver Stuenkel, The Economist, 18/08/2023
https://www.economist.com/by-invitation/2023/08/18/brics-expansion-would-be-a-sign-of-chinas-growing-influence-says-oliver-stuenkel
 How expanding China-led economic bloc Brics adds to the yuan’s global clout, South China Morning Post, 25/08/2023
https://www.scmp.com/economy/china-economy/article/3232319/how-expanding-china-led-economic-bloc-brics-adds-yuans-global-clout
 BRICS members back China’s call for expansion, South China Morning Post, 20/05/2022
https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3178530/brics-members-back-chinas-call-expansion
 XIV BRICS Summit Beijing Declaration, Ministry of External Affaires, 23/06/2022
https://www.mea.gov.in/bilateral-documents.htm?dtl/35435/XIV+BRICS+Summit+Beijing+Declaration
 BRICS Faces a Reckoning, Foreign Policy, 22/06/2023
https://foreignpolicy.com/2023/06/22/brics-summit-brazil-russia-india-china-south-africa-putin-nonalignment-global-south/
 India to insist on well-defined criteria for BRICS expansion, The Hindu Business Line, 04/07/2023
https://www.thehindubusinessline.com/economy/india-to-insist-on-well-defined-criteria-for-brics-expansion/article67042092.ece
 BRICS expansion faces eleventh hour hurdle as divisions persist, Reuters, 24/08/2023
https://www.reuters.com/world/brics-leaders-weigh-expansion-criteria-with-blocs-future-balance-2023-08-23/
 The Shifting Patterns of Alliances in the Middle East : Surveying the Fluid Geostrategic Landscape, International Centre for Defence and Security, 25/05/2023
https://icds.ee/en/the-shifting-patterns-of-alliances-in-the-middle-east-surveying-the-fluid-geostrategic-landscape/
 Les BRICS s’élargissent au Sommet de Johannesburg : le groupe pèsera 36 % du PIB mondial et 46 % de la population, Le Grand Continent, 24/08/2023
https://legrandcontinent.eu/fr/2023/08/24/les-brics-selargissent-au-sommet-de-johannesburg-avec-argentine-egypte-ethiopie-iran-arabie-saoudite-et-eau-le-groupe-pesera-36-du-pib-mondial-et-46-de-la-population/
 Egypt officially becomes member of BRICS New Development Bank, TASS, 22/03/2023
https://tass.com/economy/1593081
 Egypt’s Pending Membership Of BRICS – An Overview, Silk Road Briefing, 01/09/2023
https://www.silkroadbriefing.com/news/2023/08/31/egypts-pending-membership-of-brics-an-overview/
 How China became Saudi Arabia’s top trading partner, revived ancient Silk Road, Arab News, 08/12/2022
https://www.arabnews.com/node/2213231/business-economy
 Diagnosing Iran’s emerging pivot toward Russia and China, MEI, 01/06/2023
https://www.mei.edu/publications/diagnosing-irans-emerging-pivot-toward-russia-and-china
 Chinese-built Ethiopia-Djibouti railway boosts regional integration, National Development and Reform Commission (NDRC), 23/02/2023
https://en.ndrc.gov.cn/news/mediarusources/202202/t20220223_1316675.html
 China Railway Construction completes $1.77bn Mashaer Railway project in Saudi Arabia, Siemens, 10/09/2015
https://www.railway-technology.com/news/newschina-railway-construction-completes-177bn-mashaer-railway-project-in-saudi-arabia-4668891/
 Suez Closure Brightens the Future of China’s New Silk Road, The Jamestown Foundation, 07/06/2021
https://jamestown.org/program/suez-closure-brightens-the-future-of-chinas-new-silk-road/
 BRICS expansion faces eleventh hour hurdle as divisions persist, Euractiv, 24/08/2023
https://www.euractiv.com/section/brics/news/brics-expansion-faces-eleventh-hour-hurdle-as-divisions-persist/
 Brazil’s Lula in favor of Argentina joining BRICS bloc, Reuters, 22/08/2023
https://www.reuters.com/world/brazils-lula-says-brics-not-meant-challenge-g7-us-2023-08-22/
 BRICS expansion sparks joy in Africa, DW, 25/08/2023
https://www.dw.com/en/brics-expansion-sparks-joy-in-africa/a-66633777
 India ties up with UAE to settle trade in rupees, Reuters, 15/06/2023
https://www.reuters.com/world/india-ties-up-with-uae-settle-trade-rupees-2023-07-15/
 Chinese Foreign Minister supports Saudi Arabia’s early accession to BRICS, TV BRICS, 06/04/2023
https://tvbrics.com/en/news/chinese-foreign-minister-supports-saudi-arabia-s-early-accession-to-brics/
 The Complexity of Enhanced China-Saudi Arabia Relations, Global Asia, 01/06/2023
https://www.globalasia.org/v18no2/focus/the-complexity-of-enhanced-china-saudi-arabia-relations_rajaram-panda
 Russia to back Egypt’s application for BRICS, MedaFrica, 15/06/2023
https://medafricatimes.com/31391-russia-to-back-egypts-application-for-brics.html
 Egypt secretly planned to supply rockets to Russia, leaked U.S. document says, The Washington Post, 11/04/2023
https://www.washingtonpost.com/national-security/2023/04/10/egypt-weapons-russia/
 Russia criticises ’unacceptable’ Western pressure on Iran over nuclear deal, Reuters, 08/08/2023
 UAE-Saudi trade reaches AED 586.75 billion in 5 years, News Agency-Wam, 22/09/2023
https://wam.ae/en/details/1395303200702
 How China Became a Global Lender of Last Resort, Time, 28/03/2023
https://time.com/6266658/china-emerges-major-global-lender/
 Iran and China sign 25-year cooperation agreement, Reuters, 27/03/2021
https://www.reuters.com/article/us-iran-china-idUSKBN2BJ0AD

Bibliographie :
YAN, Hairong et SAUTMAN, Barry. China, Ethiopia and the Significance of the Belt and Road Initiative. The China Quarterly, 2023, p. 1-26.

Publié le 22/11/2023


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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