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L’expansion des BRICS au Moyen-Orient, symptôme d’une nouvelle ère géopolitique dans la région (1/2). Les BRICS, une alternative alléchante à l’ordre international dominé par les États-Unis et leurs alliés

Par Emile Bouvier
Publié le 13/07/2023 • modifié le 27/07/2023 • Durée de lecture : 8 minutes

De fait, ces bouleversements géopolitiques s’avèrent nombreux et semblent s’accélérer, notamment au Moyen-Orient ; tandis que la guerre en Ukraine a montré la résilience diplomatique encore très forte de la Russie en raison de sa présence notable et protéiforme dans la région, la perte de vitesse des Etats-Unis y semble de plus en plus difficilement contestable tandis que la Chine a lancé une vaste offensive diplomatique il y a plusieurs mois ayant remporté une première victoire particulièrement médiatique en mars dernier sous la forme de la signature, à Pékin, d’un accord historique de normalisation des relations diplomatiques entre les rivaux saoudien et iranien.

Une autre dynamique, aussi symptomatique que vectrice de ce changement, se produit toutefois de façon relativement discrète depuis plusieurs mois et concourt à intensifier les bouleversements géopolitiques se produisant au Moyen-Orient : sous la présidence de la Chine l’année dernière, en juin 2022 [3], les BRICS ont décidé d’ouvrir l’adhésion à d’autres pays afin de rejoindre ce groupe qui, sous sa forme actuelle en 2022, regroupait 42% de la population, un quart du PIB [4] et deux tiers de la croissance économique de la planète [5].

L’ouverture des BRICS semble avoir créé un appel d’air certain à travers le monde mais plus particulièrement au Moyen-Orient « élargi » : ainsi, une trentaine de pays [6] auraient exprimé leur souhait de rejoindre le groupe de façon formelle ou informelle, parmi lesquels une pléiade de pays de la région, de l’Algérie à l’Afghanistan en passant par l’Egypte, la Turquie ou encore l’Arabie saoudite. Les BRICS présentent, de fait, une alternative alléchante à l’ordre international dominé par les États-Unis et leurs alliés, expliquant l’engouement d’une large partie du Moyen-Orient pour la volonté d’expansion du groupe (première partie) ; l’adhésion de ces pays au modèle des BRICS s’articule toutefois essentiellement autour du souhait d’une dédollarisation des échanges commerciaux, au moins pour une partie d’entre eux, et dans la diversification de leurs partenaires commerciaux (deuxième partie).

Première partie : les BRICS, une alternative alléchante à l’ordre international dominé par les États-Unis et leurs alliés

Les BRICS cherchent à offrir un modèle économique alternatif à celui régissant actuellement le monde (I) ; le poids économique et géopolitique de leurs membres, notamment la Chine et la Russie, donnent une crédibilité croissante à leurs projets et ambitions, provoquant un engouement notable d’une large partie du Moyen-Orient (II).

I. Que sont les BRICS ?

Les BRICS ne constituent pas, à proprement parler, une alliance économique comme peut l’être -entre autres choses - l’Union européenne par exemple, dont une partie des membres applique une réglementation commune des produits et sur la libre circulation des biens, des capitaux, du travail ou encore des services ; il s’agit davantage d’un groupe de pays reconnaissant à la fois leur poids économique croissant et leur volonté de proposer une alternative au modèle économique promu à travers le monde par les Etats-Unis et leurs alliés, où le dollar exerce une véritable suprématie sur le système financier mondial et où les pays émergents peinent à percer dans un contexte de libre-échange et de concurrence bénéficiant aux pays développés, disposant dans leur très grande majorité d’entreprises plus performantes et davantage présentes à travers le monde que les pays « du Sud ». En 2019 encore, le président russe Vladimir Poutine appelait par exemple à « repenser le rôle du dollar », « instrument de pression » des Etats-Unis sur leurs concurrents [7], tandis que le ministère chinois des Affaires étrangères déclarait en février 2023 que la domination du dollar était « l’une des principales sources d’instabilité et d’incertitude dans l’économie mondiale » [8].

Les BRICS ont ainsi réfléchi, au fil des années, à offrir un modèle économique alternatif à celui régissant actuellement le monde ; plusieurs projets ont dès lors été mis en place, au premier rang desquels la « BRICS Development Bank », évoquée lors du IVème sommet des BRICS à New-Delhi (Inde) en 2012 et entrée en vigueur en juillet 2015 lors du VIIème sommet des BRICS à Ufa (Russie), aujourd’hui appelée la « New Development Bank ». Cette banque des BRICS entend « soutenir des projets publics ou privés au moyen de prêts, de garanties, de prises de participation et d’autres instruments financiers » [9] en proposant aux pays en voie de développement une alternative aux institutions jugées trop « occidentalo-centrées », à l’instar notamment du Fonds monétaire international [10] ou de la Banque mondiale.

Projet encore plus ambitieux que la New Development Bank (NDB), les BRICS évoquent également l’idée, depuis le printemps 2023, de créer une devise commune afin, là encore, de proposer une alternative au dollar. Lors de la prise de fonction de l’ancienne présidente brésilienne Dilma Rousseff (en poste de 2011 à 2016) à la tête de la NDB depuis avril 2023, l’actuel président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva a déclaré que « chaque nuit, je me demande pourquoi tous les pays seraient obligés de réaliser leurs échanges en se basant sur le dollar ? » [11]. De fait, l’omnipotence du dollar pèse sur les pays émergents pour un large panel de raisons économiques et un nombre croissant d’entre eux appellent à une « dédollarisation » [12] du système financier international. Si les contours et modalités exactes de cette nouvelle devise propre aux BRICS sont encore flous et restent à définir, l’idée d’une monnaie internationale alternative au dollar séduit déjà de nombreux pays et s’inscrit dans le cadre d’autres projets monétaires similaires devant concurrencer, ou au moins offrir une alternative, aux systèmes actuellement dominés par les Etats-Unis et leurs alliés, à l’instar d’une cryptomonnaie commune aux BRICS [13] ou d’un système bancaire concurrent du SWIFT [14], dont la Russie s’était trouvée exclue en mars 2022 [15].

II. Un intérêt du Moyen-Orient pour les BRICS

L’offensive de charme commerciale et diplomatique des BRICS obtient, de fait, un certain écho -et, partant, un certain succès - depuis la guerre en Ukraine [16] auprès de nombreux pays à travers le monde et, plus particulièrement encore, au Moyen-Orient. En effet, dans cette région, l’Algérie [17], la Tunisie [18], l’Egypte [19], la Syrie [20], l’Irak [21], la Turquie [22], Bahreïn [23], l’Arabie saoudite [24], les Emirats arabes unis [25], l’Iran [26] et l’Afghanistan [27] se sont déclarés intéressés ces derniers mois pour rejoindre le groupe des BRICS et le projet économique alternatif porté par celui-ci.

Cet entrain est d’autant plus notable que, si la candidature de plusieurs pays considérés comme « parias » par la communauté internationale - et notamment les Etats-Unis et leurs alliés - n’étonne pas (Afghanistan, Iran et Syrie notamment), la candidature de pays pourtant alliés des Etats-Unis, comme l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis ou encore la Turquie -membre de l’OTAN par ailleurs - pourrait davantage interpeler ; en réalité, ces candidatures ne font que confirmer la perte d’influence progressive des Etats-Unis au Moyen-Orient, y compris auprès de ceux qui ont pu se montrer, à une époque, parmi leurs plus fidèles alliés. Ainsi, tandis que la brouille diplomatique entre Washington et Riyad depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche ne parvient que difficilement à se résorber - malgré le voyage récent du Secrétaire d’Etat américain Antony Blinken à Riyad le 3 juin 2023 [28] - et a déteint sur les relations américano-émiraties [29] - en se traduisant, par exemple, par le retrait en mai 2023 d’Abou Dhabi de la coalition maritime internationale menée par les États-Unis en mer Rouge et dans le golfe Persique [30] -, les très nombreuses tensions ayant parcouru les relations américano-turques ces dernières années sont passées d’une situation conjoncturelle à structurelle et suivi une dégradation similaire à celle des relations entre la Turquie et l’Union européenne, poussant progressivement Ankara à chercher de nouveaux partenaires, au premier rang desquels la Russie et la Chine [31]. Il convient toutefois de souligner que cette démarche diplomatique turque s’inscrit dans une recherche de nouveaux partenaires, comme il sera détaillé infra, et non d’un rejet de « l’Occident » : profondément imbriquée économiquement et politiquement avec les Etats-Unis et l’Europe, la Turquie continue sa politique pragmatique de « diplomatie à la carte » en se tournant tour à tour vers l’un ou l’autre des pôles américain, chinois, russe ou européen en fonction de ses intérêts ; l’acceptation par Ankara de l’adhésion de la Finlande et prochainement de la Suède dans l’OTAN le montre, tout comme sa demande, formulée lors du sommet de l’Alliance Atlantique à Vilnius le 10 juillet dernier, de relancer le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne moyennant son soutien à l’intégration de la Suède à l’OTAN [32].

L’entrain massif des pays du Moyen-Orient à rejoindre les BRICS s’inscrit dans la même dynamique que celle initiée, en septembre 2022 [33], par les vagues successives de candidature à rejoindre l’Organisation de coopération de Shanghaï sous le statut de membre à part entière, comme c’est désormais le cas pour l’Iran depuis le 4 juillet 2023 [34], soit sous le statut de « partenaire de discussion », comme c’est désormais le cas du Qatar, de l’Egypte [35] et de Bahreïn depuis septembre 2022 [36], de l’Arabie saoudite depuis mars 2023 [37], ainsi que des Emirats arabes unis [38] et du Koweït depuis mai 2023 [39].

Le rapprochement de ces pays avec les BRICS, l’Organisation de coopération de Shanghaï, et à travers eux, essentiellement la Chine, tient en grande partie de leur souhait commun et pragmatique de dédollarisation des échanges commerciaux et de l’instauration d’un système multipolaire de partenaires ; ce sera l’objet de la seconde partie de cet article.

Lire la partie 2 : La « dédollarisation » des échanges commerciaux comme leitmotiv commun

Publié le 13/07/2023


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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