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Damas en quête d’une normalisation de son image, entre retour des touristes et réintégration politique régionale

Par Emile Bouvier
Publié le 14/10/2022 • modifié le 14/10/2022 • Durée de lecture : 7 minutes

DAMASCUS, SYRIA - MARCH 15 : Mount Qasioun, at an altitude of 1200 meters above sea level, overlooks the city from the north of the capital in Damascus, Syria on March 15, 2022.

Ammar Ghali / Anadolu Agency
Ammar Ghali / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

1. Le retour des touristes

Afin de redorer son image - et accroître ses rentrées d’argent -, Damas encourage la reprise du secteur touristique [1]. Dès le mois d’octobre 2021, la pandémie de COVID-19 apaisée, le régime syrien rouvrait ses portes aux touristes et les agences de voyage européennes faisaient à nouveau figurer dans leurs offres ce pays aux « cités bibliques, cultures antiques et délices alléchants » selon le tour-opérateur berlinois « Soviet Tours », traditionnellement spécialisé dans les voyages au sein de l’ancien bloc soviétique [2], son concurrent allemand « Rocky Road Travel » soulignant « qu’après des années à avoir été ravagée par la guerre civile, la Syrie est en train de revenir lentement à un niveau de stabilité jamais vu depuis des années » [3]. Le Royaume-Uni, avec ses agences « Lupine Travel » [4] et « Untamed Borders » [5], n’est pas en reste, tout comme la France avec son tour-opérateur « Clio » [6] ou encore les Pays-Bas avec « Culture Road Travel » [7] et l’Espagne avec « Against the Compass » [8] ; la Russie (avec « Kilimanjaro » [9] et « The Miracle Tour ») et la Chine (avec « China Dragon Tours » [10]) proposent quant à eux des voyages depuis 2018 et 2019 respectivement.

Les ministères des Affaires étrangères de la plupart de ces pays déconseillent pourtant toujours fortement de se rendre en Syrie, où un grand nombre d’entre eux n’a d’ailleurs plus d’ambassade [11] et ne peut donc venir en assistance à ses ressortissants en cas de besoin. La diplomatie allemande déclarera à cet égard « qu’il est impossible de fournir une assistance consulaire aux citoyens allemands se rendant dans le pays, […] nous ne pouvons pas comprendre pourquoi ces voyages récréatifs en Syrie sont proposés » [12].

Ces restrictions n’empêchent pour autant pas un nombre croissant [13] d’« influenceurs voyage » de s’y rendre, un grand nombre de Syriens et d’activistes les accusant de blanchir le régime de Bachar al-Assad et de colporter sa version de la guerre. S’ils se défendent fréquemment d’avoir eu une quelconque interaction avec des responsables du régime, les guides et lieux de visite qui leur sont proposés durant leur séjour ne sont pas anodins : ainsi le YouTubeur turc Gökhan Yıldırım se filmera-t-il devant un immeuble détruit de la ville de Homs et affirmera que le bâtiment d’habitations avait été « détruit par les terroristes » [14], tout comme l’influenceuse irlandaise Janet Newenham qui filmera les alentours d’une mosquée de Homs « ravagés par les terroristes » [15], employant le terme utilisé par le gouvernement syrien pour désigner les insurgés syriens.

Ces contenus sont sponsorisés par des entreprises comme le fournisseur de VPN Surfshark [16], à qui le YouTubeur Benjamin Rich consacrera quelques instants de promotion, une maison en ruines en arrière-plan, dans une vidéo intitulée « La Syrie que les médias ne vous montreront pas » [17]. L’acteur chinois Jackie Chan s’attirera aussi de nombreuses critiques pour avoir produit, en juillet 2022, un film tourné dans les ruines d’Al-Hajar al-Aswad, petite ville de la banlieue de Damas ayant particulièrement souffert de la guerre après avoir été capturée par les rebelles en 2012, puis par l’Etat islamique en 2014 [18] avant d’être reconquise par l’armée syrienne en 2018 [19]. Ce film, à la gloire du parti communiste chinois [20], raconte l’évacuation réussie des ressortissants chinois du Yémen en 2015 lors du déclenchement de la guerre civile. Le tournage, qu’a visité l’ambassadeur de Chine en Syrie Feng Biao [21], se déroule ainsi au cœur des ruines de la ville ; certains habitants ont été recrutés comme figurants et grimés en Yéménites pour l’occasion [22].

2. Une réintégration régionale

Au-delà de cet aspect médiatique, le régime de Bachar al-Assad poursuit sa politique de normalisation de ses relations diplomatiques, tant officiellement qu’officieusement. Damas continue ainsi d’exploiter les ouvertures dont avaient fait preuve de nombreux pays arabes comme européens l’année précédente, rouvrant des ambassades en Syrie ou, au moins, des canaux de discussion. L’Algérie, organisatrice du sommet de la Ligue arabe qui se tiendra en novembre 2022, appellera ainsi le 26 juillet à un retour de la Syrie dans l’alliance, soulignant que « l’absence de la Syrie au sein de la Ligue arabe a grevé la coopération entre pays arabes » [23]. L’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP) s’est quant à elle entendue à l’unanimité pour laisser à la Syrie le soin d’organiser la conférence de l’OPAEP en 2024, celle de 2023 étant organisée par le Qatar, et de prendre la présidence du Conseil des ministres arabes du pétrole pour l’année 2022 [24], prenant ainsi la relève de l’Arabie saoudite.

En octobre 2021, le roi de Jordanie Abdullah a quant à lui échangé avec Bachar al-Assad pour la première fois en dix ans [25], initiant un réchauffement des relations entre les deux pays : depuis cet échange téléphonique, plusieurs réunions bilatérales entre responsables jordaniens et syriens se sont tenus sur différentes thématiques tandis que la reprise des vols directs avec Damas a été évoquée, tout comme la réouverture permanente des frontières terrestres [26].

3. Une volonté de rapprochement inattendue de la part de la Turquie

Le geste de rapprochement le plus inattendu au cours de l’année passée est venu de la Turquie, pourtant rival résolu de Damas ; outre les appels autrefois réguliers de Recep Tayyip Erdoğan demandant à Bachar al-Assad de quitter le pouvoir [27], les armées syrienne et turque se sont affrontées à plusieurs reprises, parfois très violemment ou à grande échelle, notamment en 2020 dans la région d’Idlib. Pourtant, le 19 août 2022, la présidence turque affirmera que la Turquie ne cherchait pas la fin d’Assad : « Nous n’avons pas de problème quant à vaincre Assad ou non […], toutes les mesures que nous avons prises avec les Russes dans le nord et l’est de la Syrie, et à l’ouest de l’Euphrate, visaient à lutter contre le terrorisme », ajoutant, « vous devez accepter l’idée que vous ne pouvez pas interrompre le dialogue politique et la diplomatie entre les Etats […]. Il devrait toujours y avoir un dialogue […] et des avancées doivent être faites avec la Syrie » [28].

La semaine précédente déjà, le 12 août 2022, le Ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu avait affirmé que les insurgés syriens, que la Turquie protège pour une large part, devaient trouver un accord avec le régime de Bachar al-Assad, car « il n’y aura sinon jamais de paix durable » [29] ; indignés par cette proposition qu’ils percevaient comme une trahison de la part de leur parrain turc, des milliers de manifestants viendront exprimer leur mécontentement dans les territoires tenus par l’armée turque au nord de la Syrie, à Azaz, Al-Bab et Afrin [30].

Une semaine plus tard encore, le 23 août, un nouveau cap sera franchi : Mevlüt Çavuşoğlu déclarera que « la Turquie n’a pas de préconditions à un dialogue avec la Syrie », ajoutant, dans une adresse à peine voilée aux objectifs d’un rapprochement avec Damas, que « [la Syrie] a besoin d’être débarrassée des terroristes… Les gens doivent pouvoir revenir chez eux » [31]. En prise avec une pression de plus en plus forte de l’opposition turque à l’égard des réfugiés syriens et soucieux d’obtenir le blanc-seing, sinon une coopération du régime syrien en cas d’offensive dans le nord-est de la Syrie en raison des gains économiques et énergétiques majeurs que Damas obtiendrait d’une reconquête des territoires tenus par les Kurdes à l’est de l’Euphrate, et à défaut d’obtenir l’appui de Moscou pour une nouvelle offensive dans le nord-est syrien [32], la présidence turque s’emploie ainsi à renouer le dialogue avec le régime de Bachar al-Assad.

Les responsables des services de renseignement syrien et turcs, respectivement Ali Mamlouk et Hakan Fidan, constituaient jusqu’à maintenant le seul canal de discussion entre les deux pays et s’étaient rencontrés à plusieurs reprises à ce titre, à Bagdad en 2021 [33], ou encore en 2020 [34] et en avril 2022 [35] à Moscou.

4. Les pipelines, vecteurs de rapprochement

Enfin, la normalisation de la Syrie au sein de la communauté internationale passe également, de façon bien moins médiatique mais tout aussi notable, par la sphère énergétique, comme cela a pu être observé en d’autres circonstances par le passé et avec d’autres pays. Les Etats-Unis ont ainsi accepté, le 21 juin, de céder aux demandes égyptiennes et d’étudier une levée partielle des sanctions visant la Syrie [36] afin d’autoriser celle-ci à mettre en œuvre sa portion du « gazoduc arabe » (AGP) et ainsi permettre à l’Egypte d’approvisionner la centrale électrique de Deir Ammar, au Liban, avec quelque 650 millions de mètres cubes de gaz naturel partant d’Egypte puis passant par la Jordanie et la Syrie avant d’atteindre le Liban [37] grâce à ce pipeline. La Syrie s’impose ainsi comme un rouage essentiel de l’approvisionnement du Liban en gaz naturel et de la coopération énergétique régionale ; Damas pourrait y gagner, de surcroît, la levée de certaines sanctions.

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- Les drones turcs en Ukraine, un succès aux forts enjeux diplomatiques
- Le régime de Bachar al-Assad, une autorité en quête de légitimité
- Nouvelle donne diplomatique à Kaboul : soutien régional en demi-teinte
- Point de situation à Idlib : vers la bataille finale de l’insurrection en Syrie ?
- La population syrienne, au cœur d’une crise humanitaire de plus en plus critique

Sitographie :
- Tourism after trauma : Euro travel agencies eye Syrian sojourns, DT Next, 01/11/2021
https://www.dtnext.in/world/2021/11/02/tourism-after-trauma-euro-travel-agencies-eye-syrian-sojourns
- Prague is the only EU capital to keep an embassy open during Syria’s war. Why ? Access to the commentsComments, Euronews, 09/06/2021
https://www.euronews.com/my-europe/2021/06/09/will-the-czech-embassy-remain-an-eu-outlier-in-syria
- European travel agencies resume tours to Syria, DW, 30/10/2021
https://www.dw.com/en/european-travel-agencies-tours-to-syria/a-59644034
- Travel influencers are flocking to Syria and hyping the war-torn country for tourists. Critics say they’re normalizing the Assad regime and parroting its narrative of the war., Insider, 22/07/2022
https://www.insider.com/travel-syria-youtubers-critics-say-whitewashing-assad-regime-2022-7
- Influencers are whitewashing Syria’s regime, with help from sponsors, Washington Post, 08/04/2022
https://www.washingtonpost.com/opinions/2022/08/08/travel-influencers-whitewash-syrian-war/
- Des combats opposent l’Etat islamique aux rebelles dans Damas, Le Monde, 31/08/2015
https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/08/31/des-combats-opposent-l-etat-islamique-aux-rebelles-dans-damas_4741422_3218.html
- Syrie : le régime chasse l’EI d’un quartier stratégique à Damas, La Presse, 15/05/2018
https://www.lapresse.ca/international/dossiers/crise-dans-le-monde-arabe/guerre-civile-en-syrie/201805/15/01-5181878-syrie-le-regime-chasse-lei-dun-quartier-strategique-a-damas.php
- Syrians outraged over Jackie Chan movie shot over rubble of their homes, Al Monitor, 23/07/2022
https://www.al-monitor.com/originals/2022/07/syrians-outraged-over-jackie-chan-movie-shot-over-rubble-their-homes
- Jackie Chan-produced action movie films in devastated Syrian city, The Guardian, 19/07/2022
https://www.theguardian.com/film/2022/jul/19/jackie-chan-produced-action-movie-films-in-devastated-syrian-city
- Syria-Jordan Rapprochement : Towards a Normalization of Relations, Inside Arabia, 12/01/2022
https://insidearabia.com/syria-jordan-rapprochement-towards-a-normalization-of-relations/?nowprocket=1
- US Senators agree with Erdoğan that Assad regime must leave power, Daily Sabah, 10/10/2014
https://www.dailysabah.com/world/2014/10/10/us-senators-agree-with-erdogan-that-assad-regime-must-leave-power
- Erdogan says Turkey does not seek removal of Assad in Syria, Middle East Eye, 19/08/2022
https://www.middleeasteye.net/news/turkey-syria-erdogan-says-not-seek-assad-removed
- Syria rebels protest against Turkey’s ’reconciliation’ proposal, France24, 12/08/2022
https://www.france24.com/en/middle-east/20220812-syria-rebels-protest-against-turkey-s-reconciliation-proposal
- Turkey’s rapprochement with Syria leaves regional refugees fearful, The Guardian, 23/08/2022
https://www.theguardian.com/world/2022/aug/23/turkeys-rapprochement-with-syria-leaves-regional-refugees-fearful
- Experts about supposed Mamlouk-Fidan meeting : it targets Kurds in first place, ANHA, 14/09/2021
https://www.hawarnews.com/en/haber/experts-about-supposed-mamlouk-fidan-meeting-it-targets-kurds-in-first-place-h26710.html
- Russia Mediates Syrian-Turkish Security Meeting in Moscow, Ahsarq Al-Awsat, 14/01/2020
https://english.aawsat.com/home/article/2081691/russia-mediates-syrian-turkish-security-meeting-moscow
- Moscow Hosts Turkish-Syrian Security Meeting to Contain Ukraine War Effects, The Syrian Observer, 15/04/2022
https://syrianobserver.com/news/74824/moscow-hosts-turkish-syrian-security-meeting-to-contain-ukraine-war-effects.html
- Erdoğan, Assad might meet in Uzbekistan : Report, Duvar, 22/08/2022
https://www.duvarenglish.com/erdogan-assad-might-meet-in-uzbekistan-report-news-61159
- Egypt-Lebanon gas deal awaits US decision on Syria sanctions, Al Monitor, 22/06/2022
https://www.al-monitor.com/originals/2022/06/egypt-lebanon-gas-deal-awaits-us-decision-syria-sanctions

Publié le 14/10/2022


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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