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La République de Mahabad (1946-1947), une expérience fondatrice de l’identité kurde (2/2)

Par Emile Bouvier
Publié le 08/01/2020 • modifié le 01/05/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Lire la partie 1

III. la chute de la République kurde

Inquiets de la rancœur du Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan, sur le territoire duquel la République de Mahabad s’est construite, les dirigeants kurdes acceptent la proposition de l’URSS de signer un pacte avec leurs confrères autonomistes : le 23 avril 1946, un « traité d’amitié et d’alliance » est signé à Tabriz entre Kurdes et Azerbaïdjanais iraniens. Seul Mostafa Barzani, méfiant, refuse de signer l’accord. Satisfait de cette alliance qui ne justifie plus sa présence en Iran, l’URSS retire ses troupes du territoire iranien le 6 mai 1946. Téhéran, de son côté, regrette que deux de ses provinces se comportent en Etats souverains en signant des accords entre elles, sans en avoir averti au préalable le pouvoir central iranien.

Le départ des troupes soviétiques est le moment que les Britanniques attendaient pour damer le pion à l’influence communiste en Iran. En juillet 1946, les tribus Qashqai et Bakhtiari, soutenues par Londres, se révoltent contre l’autorité de Mahabad. Soutenu par les Etats-Unis, et voyant dans ces révoltes une fenêtre d’opportunité pour agir, le Premier ministre iranien Ghavam os-Saltaneh lance ses troupes à l’assaut des deux provinces sécessionnistes. Si le conseil de guerre de la République de Mahabad assure à son président que les forces kurdes résisteront le plus longtemps possible aux troupes iraniennes, Qazi Muhammad ne l’entend pas ainsi. Conscient du manque croissant de soutien parmi les tribus kurdes et surtout à l’étranger, il se retrouve confronté à l’imminence d’un massacre inutile qu’il souhaite éviter : ordre est alors donné de ne pas opposer de résistance aux forces iraniennes, sauf en cas de représailles de l’armée impériale contre la population.

Le Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan est le premier à tomber, le 13 décembre 1946. Une semaine plus tard, le 21 décembre, Mahabad tombe à son tour. Qazi Mohammed et ses collaborateurs sont arrêtés le 26 du même mois. A l’issue d’un long procès qui leur vaudra d’être accusés de « haute trahison », ils seront pendus le 31 mars 1947 à l’aube. Les Soviétiques, pourtant soutiens de ces deux provinces, restent passifs : trop nationaliste, décidément opposé à la perspective de devenir une république soviétique, le régime kurde en place avait provoqué le désintérêt de l’URSS qui ne considérait pas, dans tous les cas, la République de Mahabad comme un atout stratégique majeur. Cette indifférence soviétique face à l’offensive iranienne contre le proto-Etat kurde sera vécue comme une trahison par les Kurdes.

Les combattants de Mostafa Barzani, malgré les ordres de Qazi Mohammed, opposent une résistance désespérée aux forces iraniennes, qui prennent rapidement le dessus tant numériquement que technologiquement. Toutefois, les forces kurdes parviennent à obtenir plusieurs victoires inespérées contre l’armée iranienne, à l’instar de la bataille de Qahrawa, le 24 août, où les Kurdes mettent en déroute six cents cavaliers et artilleurs de l’armée impériale, après avoir neutralisés (tué, blessé ou capturé) une soixantaine de soldats iraniens.

La chute de la République de Mahabad suspend temporairement les opérations militaires. Barzani et ses combattants restent présents dans la région, dans l’attente d’une potentielle solution politique. Après de longues négociations, au cours desquelles Téhéran leur proposait d’être relogés dans les montagnes de l’Alvand, ce que les Barzani refusent, ces derniers reprennent les armes et décident de passer les lignes iraniennes en force afin de se réfugier en URSS. Le 22 février 1947, débute ainsi ce qui fut appelé ensuite « l’anabase kurde », c’est-à-dire un long périple au cours duquel les forces kurdes rejoindront, à la pointe du fusil et à marche forcée, la frontière soviétique au nord, le 16 juin 1947.

Un nouveau pan de l’histoire kurde s’écrit alors au cours de cette anabase : talonnées tout le long de leur retraite par l’armée iranienne, les forces de Barzani ne se contentent pas seulement de les distancer jusqu’en URSS, mais s’emploient aussi à leur infliger de nombreuses et coûteuses défaites. Le prestige des Barzani en sort renforcé, et la figure de Mostafa devient légendaire. Ses descendants en jouiront tout particulièrement dans le Kurdistan d’Irak que nous connaissons aujourd’hui.

Dans l’ancienne République de Mahabad, la répression iranienne n’est pas sanglante, mais brutale : tout ce qui faisait de cette république éphémère une entité kurde est détruit ou incendié. Les forces iraniennes entrent de force dans les habitations et saisissent tous les ouvrages écrits en kurde afin d’en faire des autodafés publics. Les drapeaux kurdes sont aussi brûlés systématiquement. La presse achetée aux Soviétiques, grâce à laquelle les Kurdes imprimaient leurs journaux et revues kurdes, est détruite. L’apprentissage du kurde est quant à lui désormais interdit. Enfin, afin de rétablir son autorité dans la région, Téhéran fait exécuter onze chefs tribaux des clans de Faizollah Begi et Gawrik de Saqqiz.

IV. Facteurs explicatifs de l’échec de la République de Mahabad

Entre relations ambigües avec l’URSS, soutien de tribus kurdes hétéroclites ou encore difficultés à faire s’entendre les élites intellectuels kurdes avec les combattants tribaux, les facteurs explicatifs de l’échec de la République de Mahabad ne manquent pas et font, pour certains d’entre eux, encore l’objet de débats.

Premièrement, si la République de Mahabad avait suscité une incontestable adhésion d’un très grand nombre de Kurdes, tant en Iran que dans le reste du Moyen-Orient, il n’en demeure pas moins que l’unité au sein des Kurdes n’était pas nécessairement garantie. En effet, les relations s’avéraient parfois très compliquées entre élites intellectuelles kurdes, porteuses d’un projet politique nationaliste et dotées d’une vision à long terme, et les combattants tribaux kurdes, incapables de saisir le projet nationaliste dans sa profondeur et dotés d’une vision de court-terme les conduisant à privilégier largement le pillage et le profit plutôt que l’idéologie politique. La tribu des Herki par exemple (environ 20 000 personnes à l’époque), située dans les vallées de Tergawar et Mergawar, avait à sa tête un individu nommé Zero Beg ; celui-ci était connu pour ses nombreux actes de brigandages et, grâce à ses bons contacts avec les fonctionnaires soviétiques, il n’en fut que rarement inquiété.

A la veille de l’offensive iranienne contre la République, les Britanniques ont précisément joué sur cette discordance afin de provoquer des rébellions tribales : en effet, les tribus kurdes, opposées au gouvernement central de Téhéran, se sentaient pourtant aussi restreintes sous la présidence de Qazi Mohammed qu’elles ne l’étaient sous le joug impérial. Le Président kurde avait en effet à cœur de faire cesser les traditions de raids, pillages et querelles inter-tribales qui caractérisaient jusqu’ici le Kurdistan iranien, afin d’y instaurer un système judiciaire et fiscal rationnel. Cette vision, loin d’être partagée par toutes les tribus, conduisit ainsi certaines d’entre elles à refuser de coopérer avec le régime de Mahabad, voire à se révolter, comme les tribus Qashqai et Bakhtiari en juillet 1946.

Un deuxième facteur explicatif de l’échec de la République de Mahabad réside, selon des historiens comme Thomas Bois, en la coopération ambigüe entre Kurdes et Soviétiques. Le proto-Etat kurde indépendant était en effet né sous l’œil bienveillant de l’URSS, qui voyait en lui un potentiel nouveau proxy et un obstacle de plus à l’influence britannique en Iran. Toutefois, avant même la création de la république, les Kurdes ont affiché leur absence d’adhésion à l’idéologie communiste. Si un parti kurde d’obédience soviétique est créé pour l’occasion, le Tudeh, il n’aura qu’une portée très limitée au sein du Kurdistan iranien. De fait, le nationalisme primera tout au long de l’épopée indépendantiste kurde, du départ des troupes iraniennes en 1941 à leur grand retour en force à la fin de 1946.

De manière générale, les Soviétiques se sont trouvés tiraillés entre leur souhait de disposer de deux proxys en Iran (le Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan et la République de Mahabad) et leur priorisation de la question azerbaïdjanaise : la région autonome d’Azerbaïdjan en Iran était en effet, tant politiquement que culturellement, nettement plus proche de l’URSS que ne l’étaient les Kurdes. Alors que les Soviétiques voyaient en ces derniers de potentiels alliés, le Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan était quant à lui considéré comme un territoire devant être, à terme, absorbé par l’Union soviétique. Or, les relations entre Kurdes nationalistes et Azerbaïdjanais communistes s’étant caractérisées par une animosité toute particulière, l’URSS s’est retrouvée, à de nombreuses reprises, amenée à devoir arbitrer des différends entre les deux régions autonomistes et à choisir, presque systématiquement, le parti du Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan.

C’est dans le cadre de ce tiraillement permanent que l’URSS a fait signer aux Kurdes et Azerbaïdjanais le « traité d’amitié et d’alliance » du 23 avril 1946. Ce traité ne résoudra pourtant pas les problèmes entre les deux concurrents autonomistes : par exemple, après le départ des troupes soviétiques d’Iran et la promesse de Moscou de livrer des armements légers (fusils, pistolets, etc.) et lourds (chars, canons d’artillerie) aux Kurdes afin de leur permettre de se défendre en l’absence de l’Armée rouge, l’intervention du Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan auprès de son autorité moscovite conduira les Russes à annuler la livraison de ces armes promises.

En conclusion, la République de Mahabad s’est avérée la première véritable expérience de gouvernement indépendant pour les Kurdes. La République de l’Ararat des années 1920, plongée dans la guerre, n’existait que comme symbole, et dans l’attente de jours meilleurs - et davantage pacifiques, surtout. Ici, le proto-Etat kurde iranien a été l’occasion de connaître la pratique du pouvoir pour les Kurdes en temps de paix, bien que celui-ci ait été de courte durée. La République de Mahabad s’affirme aujourd’hui comme une borne incontournable de l’histoire indépendantiste kurde, mais aussi de l’identité du Kurdistan plus largement ; et cela d’autant plus que des événements désormais mythiques s’y sont déroulés, grâce notamment aux faits d’armes de Mostafa Barzani. Son fils Massoud, né à Mahabad en territoire kurde indépendant en 1946, déclarait le 15 juin 2017 vouloir « mourir dans l’ombre du drapeau d’un Etat kurde indépendant ». Si le référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien de septembre 2017 ne lui aura pas donné raison cette fois, l’Histoire a montré, tant depuis la République de Mahabad que ces dernières années, la profonde résilience du peuple kurde et, plus encore, sa persévérance à vouloir gagner son droit à disposer de lui-même.

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- La lutte d’influence politique entre Soviétiques et Britanniques en Azerbaïdjan iranien sur fond d’impuissance de Téhéran. La construction soviétique du Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan dans l’Iran de la Seconde Guerre mondiale
- Les Barzani
- Les Kurdes et le Kurdistan par les cartes : du traité de Sèvres à la guerre contre l’Etat islamique (EI)
- Les Kurdes, d’un statut de peuple marginalisé à celui d’acteurs stratégiques incontournables. Un peuple concentré dans les montagnes mais disséminé à travers le Moyen-Orient (1/2)
- Revue L’Histoire, Dossier spécial : « Les Kurdes : mille ans sans Etat », novembre 2016
- Les ressources de la Région autonome du Kurdistan d’Irak : une économie dominée par l’or noir

Bibliographie :
- ROOSEVELT, Archie. The Kurdish Republic of Mahabad. Middle East Journal, 1947, vol. 1, p. 247.
- EAGLETON, William. The Kurdish republic of 1946. London ; Toronto : Oxford University Press, 1963.
- MEISELAS, Susan et VAN BRUINESSEN, Martin. Kurdistan : In the shadow of history. 2008.
- Thomas BOIS, Mahabad, Une Ephémère République Kurde Indépendante, Société d’Etudes et de Publications ORIENT, 1964, Paris
- KOOHI-KAMALI, Farideh. The Kurdish Republic in Mahabad. In : The Political Development of the Kurds in Iran. Palgrave Macmillan, London, 2003. p. 89-125.
- OSMAN, Mahmud. The Mahabad Experience : Lessons Learned, Lessons Lost. The International Journal of Kurdish Studies, 1997, vol. 11, no 1/2, p. 63.
- AHMED, Ibrahim. The Republic of Kurdistan : A Personal Memoir. The International Journal of Kurdish Studies, 1997, vol. 11, no 1/2, p. 9.
- ENTESSAR, Nader. The Kurdish mosaic of discord. Third World Quarterly, 1989, vol. 11, no 4, p. 83-100.

Sitographie :
- Naissance et disparition de la République de Mahabad entre 1946 et 1947, Le Monde diplomatique, août 1963
https://www.monde-diplomatique.fr/1963/08/BOIS/25492
- Un rêve éphémère, la République kurde de Mahabad, le Monde diplomatique, janvier 1997
https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/mahabad
- La mémoire meurtrie de Mahabad, le Monde diplomatique, janvier 1997
https://www.monde-diplomatique.fr/1997/01/PIRUZ/4463
- ‘I Want to Die in the Shadow of the Flag of an Independent Kurdistan’, Foreign Policy, 15/06/2017
https://foreignpolicy.com/2017/06/15/i-want-to-die-in-the-shadow-of-the-flag-of-an-independent-kurdistan/

Publié le 08/01/2020


Emile Bouvier est étudiant à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, où il prépare les concours de la fonction publique. Diplômé d’un Master 2 en Géopolitique, il a connu de nombreuses expériences au Ministères des Armées, notamment au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), à l’Etat-major des Armées dans une cellule d’analyse géopolitique, ou encore en Mission de Défense (MdD) en Turquie. Son grand intérêt pour la Turquie et la question kurde l’ont amené à voyager à de nombreuses reprises dans la région et à travailler sur les problématiques turques et kurdes à de multiples occasions.


 


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