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Revue L’Histoire, Dossier spécial « Les Kurdes : Mille ans sans État », novembre 2016
Article publié le 14/11/2016

Compte rendu de Mathilde Rouxel

Le numéro de novembre de la revue L’Histoire propose un dossier spécial sur « Les Kurdes : Mille ans sans État » qui regroupe une série d’articles retraçant la chronologie de l’histoire de ce peuple aux volontés indépendantistes fréquemment réprimées. Du Moyen Âge à la résistance actuelle des peshmergas à l’organisation État islamique, ce dossier spécial offre des clés indispensables à une bonne compréhension de l’actualité immédiate.

Boris James, « Moyen Âge : Un peuple à la lisière des empires »

Le premier article est celui du responsable de l’antenne de l’Institut Français au Proche-Orient (IFPO) à Erbil, qui questionne la construction de l’idée de Kurdistan, revenant aux premières descriptions arabes des populations kurdes, descriptions offertes par les premiers historiens arabes entre le Xe et le XIIIe siècle. Les Kurdes étaient alors présentés comme « un ensemble de tribus disparates » (p. 35) qui ne parlaient pas l’arabe, et dont les qualités guerrières étaient incontestables. Ils se sont déployés dès le VIIe siècle sur une bande montagneuse aux lisières de l’Empire byzantin, du royaume d’Arménie et de l’Iran sassanide, se présentant tout d’abord comme « pasteurs et guerriers » avant d’apparaître à partir du XIIe-XIIIe siècle comme des agriculteurs. Convertis à l’islam suite à la conquête musulmane engagée au VIIe siècle, les Kurdes entretenaient de bonnes relations avec les califats et les sultanats en place, occupant même de hautes fonctions administratives. Le sultanat ayyoubide établi sur l’Égypte et la Syrie au début du XIIIe siècle renforça leur présence en dehors du seul territoire de la haute Mésopotamie ; déjà sous Saladin, qui assurait vers 1189 sa domination sur l’Égypte, le rôle des Kurdes s’était avéré fondamental dans l’assise du pouvoir. Cependant, la prise du pouvoir par les Mamelouks en 1249 engagea une marginalisation des Kurdes en Égypte et en Syrie, et ils durent se replier dans les zones passées sous domination mongole après les conquêtes de Hülegü, le petit-fils de Gengis Khan où ils retrouvèrent un rôle politique et militaire important. Aux XIIIe et XIVe siècles, le Kurdistan se retrouve alors à cheval sur deux empires, mamelouk et mongol ; conservant leur autonomie au sein de l’Ilkhanat mongol, « ils savent user de leur position au carrefour des empires pour s’allier à l’un contre l’autre » (p. 39). La présence kurde dans le royaume mamelouk est cependant attestée aux XIIIe et XIVe siècles ; la tariqa Adawiyya, association mi-confrérie-mi-société secrète rassemblant de nombreux kurdes s’adonnant au culte soufie adawi s’imposa au sein des réseaux de l’élite lettrée et militaire en Égypte et en Syrie. Catalyseur d’identité, il palliait néanmoins aussi la perte d’influence des Kurdes dans le royaume mamelouk, alors qu’ils « apparaissaient de plus en plus comme un groupe en déshérence » (p. 41). De l’autre côté, l’impérialisme mongol n’était pas plus favorable à accepter une influence politique de la part des Kurdes, mais ceux-ci surent faire de leur faiblesse militaire un atout pour leur autonomisation. Ainsi, par étapes, les Kurdes s’intégrèrent et s’allièrent aux Mongols et surent faire de ce territoire un lieu d’épanouissement des leaders politiques et militaires kurdes. Au même moment, les Mamelouks croyaient en la volonté de djihad des Kurdes contre les Mongols – ce qui témoigne de l’ambiguïté des Kurdes face à ces derniers : cette stratégie servait en effet avant tout les intérêts mamelouks. Ainsi « structurée par l’histoire », « la périphérie kurde est déjà en passe, au XIVe siècle, de se constituer en un centre politique » (p. 43).

Jordi Tejel, « 1920, l’occasion manquée »

Jordi Tejel est professeur-chercheur au département d’histoire internationale de l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Il s’interroge dans cet article sur l’échec de la construction, possible au moment de la chute de l’Empire ottoman en 1920, d’un État kurde. Peu influentes, mais non directement menacées par Istanbul sous l’Empire ottoman, les identités kurdes perdent à la fin du XIXe siècle tout pouvoir et toute représentation politique. Les Turcs tentent d’étendre leur pouvoir au Kurdistan et réprime les velléités indépendantistes, mais les Kurdes de l’Empire continuent à se rassembler. Après la révolution jeune-turque de 1908, ils créent le KTTC (Comité kurde d’entraide et de progrès) dans le but de « consolider les bonnes relations avec les autres peuples ottomans » (p. 45), poursuivant une volonté unioniste qui perdura jusqu’en 1918. Affaiblis par les tanzimat (grandes réformes de la fin du XIXe siècle) et par l’ingérence européenne dans la région, ils défendent en effet leur appartenance ottomane et participent à « d’amples massacres anti-arméniens dans les régions arméno-kurdes » (p. 46). L’influence croissante de l’idéologie turquiste pousse cependant les Kurdes à s’allier, notamment au sein du groupe secret Hevi (« Espoir ») fondé en 1912, qui réfléchit aux droits des Kurdes sans néanmoins encore défendre de volonté indépendantiste. La question du Kurdistan ne survient qu’à la signature de l’armistice d’octobre 1918, mais se trouve dépourvue de soutiens extérieurs.
Les accords Sykes-Picot signés entre la France et la Grande-Bretagne divisent les zones à majorité kurde ; les contestations russes et états-uniennes permettent néanmoins encore d’envisager la création d’un État kurde « dans une zone sur laquelle l’accord Sykes-Picot avait reconnu sa souveraineté » (p. 48). Cependant, du côté kurde, les aspirations ne sont pas partagées et les partisans d’une indépendance totale s’opposent aux partisans d’une intégration de l’État kurde dans le nouvel État turc-ottoman et s’opposent violemment à la création d’un État arménien. Par surprise, le général Chérif Pacha, représentant du KTC, signe avec l’Arménien Boghos Noubar Pacha un accord prévoyant la création de deux États indépendants kurde et arménien ; il espérait ainsi faire accepter aux « chancelleries occidentales arménophiles » le principe de la création d’un État kurde.
Le traité de Sèvres du 10 août 1920 prévoyait ainsi cette indépendance - mais il ne fut jamais appliqué, rejeté par les minorités kurdes ayant rejoint la lutte de Moustafa Kemal au nom de la fraternité musulmane. La bataille qui s’engage et la victoire de Kemal mènent en 1923 à la signature d’un nouveau traité, le traité de Lausanne, qui ne fait nulle part mention ni d’un État kurde ni d’un État arménien. Il laisse cependant ouverte la question du vilayet (région ottomane) de Mossoul, occupé par les Britanniques et peuplé principalement de Kurdes. Pour des raisons géostratégiques, les Britanniques privilégient l’annexion de la région à l’Irak, alors sous mandat britannique ; le rattachement est acté en 1925, sur la promesse britannique d’une autonomisation des Kurdes qui n’advint jamais. Le projet d’État est enterré, et les Kurdes se trouvent désormais partagés entre la Turquie, l’Irak et l’Iran.

Hamit Bozarslan, « Cent ans de combats nationalistes », entretien

Hamit Bozarslan, directeur d’étude à l’EHESS, revient dans cet entretien sur l’histoire du nationalisme kurde. Il rappelle dans un premier temps les multiples insurrections de l’entre-deux-guerre par les indépendantistes en Turquie, en Syrie-Liban, qui s’opposent à l’abolition du califat par Moustafa Kemal et proposent la création d‘un État indépendant dans le Caucase. La Seconde Guerre mondiale fut également un moment clé : la création en Iran du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) entraîne une grande révolte menée durant l’occupation partielle de l’Iran par les Soviétiques. Une république azérie et une république kurde se forment, qui s’effondrent dès le retrait soviétique en 1946. Dirigée par Mustafa Barzani, cette première république autonome ayant duré onze mois est encore aujourd’hui une référence pour les mouvements indépendantistes contemporains. Ces révoltes s’expliquent par l’oppression dont les Kurdes sont victimes entre 1920 et 1946-7, où leur situation, du moins en Turquie, se normalise quelque peu (p. 51). Dans les années 1970-80, des figures intellectuelles turques d’origine kurde se distinguent ; l’expression en langue kurde est toutefois toujours interdite.

Les années 1950-60 sont cependant aussi les années de politisation des Kurdes, à nouveau opprimés en Iran dès 1953, en Irak dès 1958, en raison de changements de régime. Ils adoptent une idéologie marxiste-léniniste, les femmes, surtout chrétiennes, s’engagent dans la lutte. En 1975, Barzani, chef de file du mouvement indépendantiste en Irak, arrête cependant la lutte en 1975 pour éviter le massacre (p. 52) ; ce qui n’empêche pas la rébellion, quelques mois plus tard, de reprendre de plus belle. Dans les années 1970, la lutte reprend d’ailleurs également en Turquie, avec la fondation en 1978 du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), né du choc de la défaite de Barzani en Irak en 1975 et prenant le relais de la lutte irakienne. Marxiste-léniniste dans les années 1980, il adopte la doctrine du libertaire américain Murray Bookchin et compte actuellement plusieurs milliers de militants. En Iran, l’implication des Kurdes dans la révolution qui conduisit à la chute du shah est incontestable ; le refus de la charia du côté kurde et de l’autonomie kurde du côté de l’ayatollah Khomeiny crée cependant des dissensions, qui mènent à une guerre dès 1979-1980. Le conflit fait 40 000 mors au sein des populations kurdes, massacre dont Mahmoud Ahmadinejad est l’un des principaux responsables. Au combat succède alors une guérilla classique. La fin de la guerre du Golfe marque à nouveau un temps fort : Saddam Hussein profite de la fin des conflits pour écraser les Kurdes – sous le regard des caméras, ce qui incite François Mitterrand et Georges Bush à pousser à la création d’une « zone de protection » kurde de 40 000 km² en Irak ; des élections y sont organisées en 2005, et en 2014, la zone de protection est élargie à Kirkouk, évacué par les forces irakiennes face à l’avancée de Daesh sur son territoire.
Cette guerre contre Daesh est engagée dès 2012, lorsqu’une bombe décapitant le régime à Damas pousse l’armée syrienne à se retirer des zones kurdes, permettant au PYD (Parti de l’unité démocratique, kurde) de prendre le contrôle de cette zone ; la charnière est néanmoins 2014, après la proclamation du califat par Daesh, le massacre des Kurdes yézidis et la bataille de Kobané. Les YPG (unité de protection du peuple, branche armée du PYD) remportent la bataille, qui engage une remilitarisation de toutes les forces kurdes.

À la question posée sur l’importance du rôle des femmes, l’auteur répond qu’elles ont toujours été présentes dans la lutte et que leur implication est en effet très importante : elles bénéficient dans les institutions turques, notamment dans le Kurdistan irakien, d’une place privilégiée, même au niveau politique. Les images de la bataille de Kobané, qui les montraient l’arme au poing, peuvent toutefois être perçues comme étant le fruit d’une certaine instrumentalisation de leur engagement : l’effet positif de ces images sur l’opinion occidentale est consciemment réfléchi par les forces kurdes, alors même que pour la plupart de ces femmes, l’engagement militaire apparaît comme l’un des seuls moyens d’échapper à un modèle familial resté profondément patriarcal (p. 54).

Devant la rupture en 2015 du processus de paix engagé avec la Turquie, l’instabilité de la Syrie, la fragmentation de l’Irak et l’équilibre possiblement trompeur dont les Kurdes bénéficient en Iran, Hamit Bozarslan fait cependant part de ses doutes face à la proclamation prochaine d’un Kurdistan indépendant ; les communautés kurdes sont elles-mêmes d’une grande diversité.

À ces trois analyses s’ajoutent plusieurs cartes, qui reflètent l’influence des Kurdes sur le territoire, du Moyen Âge aux dernières batailles remportées contre l’organisation État islamique. Une bibliographie, des frises chronologiques, des photographies d’archives et quelques encadrés apportant des précisions historiques sur les thèmes développés (« Islam et hétérodoxie », « La responsabilité dans le génocide arménien ») viennent, enfin, enrichir le contenu de ce dossier.
En particulier, dans un encadré consacré à « Saladin le Magnifique », Anne-Marie Eddé, professeur des universités à Paris I Sorbonne, nous rappelle les origines kurdes de Saladin. Reconnu pour ses batailles contre les croisés, il revient encore aujourd’hui comme un modèle, explicitement convoqué par certains chefs d’État arabes comme symbole de la résistance. « Saladin le Kurde est ainsi devenu un héros arabe » (p. 40).

Dossier spécial « Les Kurdes : Mille ans sans État », L’Histoire, n°429, novembre 2016, pp. 32-57.

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