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Donald Trump et Jérusalem : derrière le symbole, une potentielle redéfinition des enjeux entourant le conflit israélo-palestinien (1/2)
Article publié le 17/01/2018

Par Ines Gil

Ines GIL est journaliste à LCI.
Elle est diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et l’EJCAM.
Elle a réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a également été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.

Le 6 décembre 2017, le Président américain reconnait Jérusalem comme « capitale d’Israël ». A quelques exceptions près, l’ensemble de la communauté internationale condamne la décision. Dans les jours qui suivent, le Conseil de Sécurité des Nations unies se réunit en urgence et la Turquie invite les dirigeants des pays musulmans pour une session extraordinaire portant sur la décision américaine. Côté palestinien, Mahmoud Abbas déclare le vendredi 9 décembre « jour de colère », et le Hamas appelle à la « troisième intifada ». Seuls les Israéliens semblent se réjouir de cette nouvelle, qui constitue « une grande victoire » selon le Premier ministre israélien Netanyahou. En 1995, une loi avait été votée par le Congrès américain prévoyant le déménagement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Mais son application avait constamment été repoussée par les présidents successifs. Dans les faits, la déclaration de Donald Trump ne change pas la situation de Jérusalem, car Israël a annexé la partie Est de la ville (1) en 1980. Cependant, elle semble rompre avec des décennies de politique étrangère américaine, qui prônait la constitution d’un Etat palestinien et la partition de Jérusalem, avec Jérusalem Ouest comme capitale israélienne et Est comme capitale palestinienne. Cette déclaration est suivie de vives réactions dans les chancelleries du monde entier, d’une recrudescence des violences dans les Territoires palestiniens, et surtout, elle révèle certaines dynamiques à l’œuvre autour du dossier israélo-palestinien.
Pour cet article, Ines Gil a mené des entretiens avec plusieurs chercheurs, spécialistes de l’histoire et des questions contemporaines d’Israël et des Territoires palestiniens.

Une décision symbolique et opportune pour Donald Trump

Annoncé dès septembre 2016 lors d’une rencontre entre Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, le déménagement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem était une promesse de campagne du candidat républicain à la présidence américaine. Elle visait à attirer « l’électorat évangéliste, qui est fortement pro-israélien », selon Vincent Lemire, historien spécialisé sur l’histoire de Jérusalem, car « les évangélistes considèrent que l’existence d’Israël est une condition préalable au retour du Messie ». Cependant, lors de sa visite en Israël en mai 2017, récemment élu Président, Donald Trump ne fait aucune annonce sur Jérusalem, créant la déception chez les partisans d’un déménagement de l’ambassade. Consécutivement à son voyage, il repousse l’application du Jérusalem Act (2). Selon Marc Lefèvre, Porte-Parole de La Paix Maintenant (organisation de soutien à Shalom Akhshav en Israël), ce sont les services de sécurité israéliens qui « avaient alors demandé à Trump d’éviter toute déclaration sur Jérusalem, de crainte de voir la situation sécuritaire se dégrader dans le pays » (3).

Sept mois plus tard, et malgré les fortes mises en garde de la Jordanie et de l’Autorité palestinienne, Donald Trump décide finalement de reconnaitre Jérusalem comme capitale d’Israël. La décision du Président américain est motivée par son agenda politique. Car son image est fortement entachée par l’affaire des ingérences russes dans la campagne pour la Présidentielle. Mais il est aussi poussé par des considérations purement électorales. Le 12 décembre, six jours après sa déclaration sur Jérusalem, des élections cruciales ont lieu pour élire le nouveau sénateur d’Alabama, et en 2018, les élections de mi-mandat seront organisées aux Etats-Unis.

En cette période de début décembre 2017, les intérêts américains coïncident aussi avec l’agenda israélien, puisque « tout comme Donald Trump, Netanyahou est cerné par les affaires de corruption » note Vincent Lemire, et il est encore marqué par « la crise des portiques » qui avait eu lieu à l’été 2017 sur l’Esplanade des Mosquées et qui avait été « catastrophique pour son image » (voir l’article d’Ines Gil : Jérusalem depuis 1947, un statut ambigu). Eran Tzidkiyahu va encore plus loin. Pour ce chercheur au CERI Sciences Po Paris et au Forum for regional thinking spécialisé sur les mobilisations politiques et religieuses israéliennes, « en termes de timing, cette décision n’intervient pas par hasard en Israël. La déclaration de Trump apparait à un moment où Israël change la réalité de Jérusalem sur le plan législatif par des projets de lois ». Presque un mois après la déclaration américaine, le 3 janvier 2018, la Knesset (4) vote une loi qui rend encore plus difficile la partition de Jérusalem (5).

Dans les faits, la déclaration de Donald Trump ne modifie pas la situation de Jérusalem. Jérusalem Est est occupée par Israël depuis la fin de la guerre des Six Jours, en 1967. Elle est ensuite annexée par l’entrée en vigueur de la « Loi Fondamentale », votée par la Knesset le 30 juillet 1980. Depuis, des bureaux administratifs israéliens y sont installés, et le statut des Palestiniens de Jérusalem, considérés comme « résidents permanents », diffère de ceux vivant en Cisjordanie ou à Gaza. La politique de la ville est gérée comme si Jérusalem Ouest et Est ne faisaient qu’une. Cette continuité est symbolisée par le controversé tram de Jérusalem, qui traverse sans distinction les deux parties de la ville. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale israélienne n’a donc, dans les faits, pas de conséquences visible sur la réalité de la partie Est, déjà organisée comme composante de la capitale d’Israël aux yeux de l’Etat hébreu. D’autant plus que le statut des lieux saints, qui constituent un des points fondamental de crispation dans les relations israélo-palestiniennes, n’a pas vocation à être changé, car « Donald Trump a affirmé son soutien au statu quo » (6), comme le note Ofer Zalzberg, analyste spécialisé sur le conflit israélo-palestinien pour le International Crisis Group. La déclaration américaine n’a donc pas pour ambition de changer la réalité qui régit l’Esplanade des Mosquées – ou Mont du Temple pour les juifs – actuellement gérée par le Waqf, une institution jordanienne. L’absence de conséquences visibles sur le court terme est accentuée par la nature même de la décision : le déménagement de l’ambassade. De l’aveu du Secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson (7), du fait des contraintes financières et logistiques, il faudra attendre deux à trois ans avant le déménagement des locaux. Néanmoins, étant donnée sa forte portée symbolique, la déclaration américaine a déjà un certain retentissement sur le dossier israélo-palestinien, et sur les acteurs qui l’entourent.

Une décision susceptible d’accentuer l’isolement américain

La déclaration de Donald Trump a été suivie d’une pluie de condamnation, principalement en Europe et au Moyen-Orient. Dans les deux jours qui ont suivi, les membres du Conseil de sécurité ont procédé au vote d’une résolution qui condamne cette décision mais à laquelle les Etats-Unis ont sans surprise émis leur véto. Les jours suivants, une résolution similaire a été soumise au vote de l’Assemblée générale des Nations unies, et acceptée avec une large majorité. Sur 198 Etats membres, 128 ont approuvé la décision, 35 se sont abstenus, 21 n’ont pas participé au vote, et 9 Etats ont voté contre. Pour Eran Tzidkiyahu, « dans les arènes internationales, il y a une réelle évolution. Le vote de l’ONU a confirmé la force de l’objection internationale face à la reconnaissance de Jérusalem ».

Ces évolutions s’insèrent dans une isolation constante des Etats-Unis depuis l’accession de Donald Trump à la présidence, sur les dossiers majeurs comme « l’accord sur le nucléaire iranien », ou « les accords de Paris ». Un isolement qui est d’autant plus visible dans les pays musulmans, de l’avis d’Ofer Zalzberg : « pour les Etats-Unis, les relations seront plus difficiles avec les pays musulmans. Les ambassades américaines sont maintenant des cibles, comme on le voit à Beyrouth, où les manifestations ont été très actives ». Ce sentiment est partagé par Eran Tzidkiyahu, pour qui la déclaration de Donald Trump « va contre les intérêts américains au Moyen-Orient, car ce qui se passe sur l’Esplanade des mosquées, ou le Mont du Temple, peut avoir des conséquences lourdes sur l’évolution de la région ».

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :
- Entretien avec Vincent Lemire – Retour sur la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par Donald Trump
- Vincent Lemire (dir.), Jérusalem. Histoire d’une ville-monde
- Donald Trump et le conflit israélo-palestinien, un président qui s’affirme en rupture mais dont la politique étrangère s’inscrit dans la tradition de la diplomatie américaine
- La déclaration Balfour : un anniversaire confronté à l’actualité
- A relire, en lien avec l’actualité : Jérusalem, une ville divisée chargée de symboles
- A relire, en lien avec l’actualité : Jérusalem depuis 1947, un statut ambigu

Lire la partie 2 : Donald Trump et Jérusalem : derrière le symbole, une potentielle redéfinition des enjeux entourant le conflit israélo-palestinien (2/2)

Notes :
(1) En 1948, à l’issue de la guerre israélo-arabe, Israël et la Jordanie actent la partition de Jérusalem. L’Etat hébreu contrôle désormais Jérusalem Ouest, et l’Etat hachémite Jérusalem Est, contre les plans prévus par l’ONU dans le plan de partage de 1947. En 1967, Jérusalem Est est conquise et occupée par Israël à l’issue de la guerre des 6 jours. En 1980, elle est annexée. Les Palestiniens revendiquent cette partie de la ville comme future capitale. En droit international, Jérusalem Est est un Territoire palestinien, il n’est pas reconnu comme ayant été annexé par Israël, comme en témoigne la résolution 478 adoptée le 20 août 1980.
(2) Loi votée en 1995 par le Congrès américain, qui prévoit le déménagement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem.
(3) Propos recueillis le 19 décembre 2017, durant la conférence « Vers une reconfiguration géopolitique du Moyen-Orient », organisée par l’association Jeunes Internationalistes à l’Université Panthéon Assas Paris 2.
(4) Parlement israélien.
(5) BASTIER Claire, « Israël vote une loi pour empêcher la division de Jérusalem », Le Monde, le 3 janvier 2018, Consulté le 6 janvier 2018 (en ligne), URL : http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/01/03/israel-vote-une-loi-pour-empecher-la-division-de-jerusalem_5236955_3218.html
(6) Le statu quo qui régit l’Esplanade des mosquées (ou Mont du Temple pour les juifs) stipule que c’est le Waqf, une institution administrative jordanienne, qui administre l’Esplanade des Mosquées. Il est réaffirmé par Moshe Dayan en 1967, lors de la conquête de Jérusalem Est par l’armée Israélienne.
(7) ENDERLIN Charles, « Jérusalem, l’erreur fondamentale du président américain », Janvier 2018.

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