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Israël, le regard tourné vers le nord. La crainte de l’influence iranienne en Syrie et au Liban
Article publié le 14/01/2019

Par Ines Gil, journaliste à Tel-Aviv. Avec l’éclairage d’Eyal Zisser, Vice Recteur de l’Université de Tel-Aviv, et spécialiste de l’histoire du Moyen-Orient

Le 20 décembre 2018, les Etats-Unis, présents en Syrie dans le cadre d’une coalition internationale depuis 2014, confirment officiellement le départ définitif des troupes américaines. Les Américains étaient engagés dans la lutte contre l’Organisation État islamique aux côtés des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Créées en octobre 2015 et composées de 25 000 Kurdes et de 5 000 Arabes, les FDS sont dominées par la principale milice kurde de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG) (1). Même si l’annonce du président Trump n’a pas suscité une réelle surprise - les Etats-Unis esquissaient cette mesure depuis des mois - la confirmation du retrait américain apparaît comme un coup dur pour Israël (2).

En Syrie, la stratégie pour Israël face à l’influence iranienne

Perspective d’un retrait américain, un échec pour Israël ?

Pour Eyal Zisser, Vice Recteur de l’Université de Tel-Aviv et spécialiste de l’histoire du Moyen-Orient, “les Etats-Unis n’ont que 2 000 soldats présents en Syrie”. Une présence faible sur le terrain, mais “importante sur le plan psychologique”. Pour Israël, la présence américaine a servi de barrage à l’influence iranienne dans le pays. Sur le territoire syrien, celle-ci est observée avec une grande crainte du côté de Tel-Aviv, qui a lancé plusieurs raids militaires contre des positions iraniennes en Syrie ces dernières années, sans les revendiquer dans la majorité des cas. Selon Eyal Zisser, avec le départ de ces troupes, “les Iraniens pourraient être encouragés à renforcer cette influence”.

Le chercheur Ceng Sagnic fait le même constat. Selon lui, “la confusion créée par cette politique américaine” est “dangereuse pour tous les alliés des Américains dans la région” (3). Pour ce Coordinateur du programme des Etudes kurdes au Centre Moshe Dayan pour les Études Moyen-orientales et africaines (Israël), c’est Israël qui a le plus à perdre dans ce retrait. Il est vrai que pour l’Etat hébreu, cette annonce a constitué un choc, car “en quelques jours, l’allié le plus efficace des Israéliens dans la région a annoncé un retrait non coordonné de la Syrie, sans attendre le retour de l’ordre dans le pays”. Ceng Sagnic considère aussi que ce retrait aura pour conséquence de renforcer l’Iran. Les Forces démocratiques syriennes pourraient par ailleurs se tourner vers Téhéran pour demander de l’aide, pour faire face à la fois à une attaque turque (4), mais aussi aux groupes djihadistes encore présents en Syrie.

L’alliance américano-israélienne mise à mal suite à l’annonce américaine ?

Au début de ce mois de janvier, lors d’une visite dans l’Etat hébreu, John Bolton a cherché à rassurer les Israéliens. Le Conseiller à la Sécurité nationale des Etats-Unis a affirmé que Washington allait tout faire pour limiter la présence iranienne en Syrie, en dépit du départ des troupes américaines (5).

Cependant, même si la décision de Donald Trump inquiète, “elle ne risque pas de mettre à mal l’alliance entre Israël et les Etats-Unis” selon Eyal Zisser. Existante depuis des décennies, elle a été accentuée avec le renforcement de l’axe Israël - Arabie saoudite - Etats-Unis depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. L’Etat hébreu tient à préserver ses bonnes relations avec Washington, car il a déjà obtenu “deux victoires exceptionnelles” (6) depuis l’arrivée de Donald Trump : “le déménagement de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem et surtout le retrait américain de l’Accord sur le nucléaire iranien”.
Critiqué en interne par l’opposition, qui le juge responsable de cet échec, Benyamin Netanyahou s’est abstenu de tout commentaire suite à l’annonce américaine. Un moyen pour lui de sauvegarder les apparences et de préserver l’amitié entre les deux Etats.

Pour défendre certains de leurs intérêts en Syrie, les Israéliens peuvent par ailleurs toujours compter sur la Russie comme partenaire sérieux en Syrie. Selon Eyal Zisser, les “deux Etats ont de bons contacts”, la Russie, bien qu’allié de Bachar Al Assad, et donc de l’Iran, “joue un rôle responsable et balancé avec Israël”. Selon le chercheur, malgré le retrait américain à venir, l’Etat hébreu pourrait continuer à mener des frappes contre des positions iraniennes et du Hezbollah, “si Moscou ne montre pas d’opposition”.

La stratégie israélienne de lutte contre le Hezbollah et la présence iranienne en Syrie

Au début du conflit syrien en 2011, le voisin israélien cherche à garder ses distances avec les combats sur le territoire voisin. Cependant, à partir de 2013, après l’intervention du Hezbollah aux côtés de Damas, l’Etat hébreu s’intéresse de plus en plus à l’évolution du conflit. D’autant plus que Téhéran, son grand ennemi dans la région, s’est également engagé aux côtés de Bachar Al Assad.

Ces cinq dernières années, l’armée israélienne a mené des centaines de frappes contre des positions iraniennes ou du parti chiite libanais, ou contre des armes en court de transfert vers ces deux belligérants. Selon Matthieu Rey, Chercheur au Collège de France et Spécialiste de la Syrie, Israël a été “clair dans la définition de ses lignes rouges” en Syrie. Selon lui, “l’Etat hébreu bombarde des positions militaires en Syrie seulement quand le Hezbollah et l’Iran déploient des armements de manière massive”.

Avec le départ américain, la Syrie pourrait constituer un “canalisation d’approvisionnement pour le régime iranien jusqu’en Méditerranée par le nord-ouest de la Syrie”. Si ces évolutions se confirment, cela “modifierait l’équilibre des forces au profit des adversaires d’Israël” (7), mais l’Etat hébreu pourrait continuer sa politique de frappe, cette fois plus au nord de la Syrie, tant qu’il se sentira menacé.
Hasard du calendrier, le retrait américain est annoncé alors qu’Israël a entamé l’opération “Bouclier du nord”, qui vise à détruire plusieurs tunnels d’attaque attribués au Hezbollah, à la frontière avec le Liban.

Le Liban : perspective d’un conflit avec le Hezbollah ?

Opération “Bouclier du Nord” : la sécurisation des frontières

En décembre 2018, Israël annonce avoir découvert des tunnels d’attaque attribués au Hezbollah dans le nord du pays, à la frontière avec le Liban. L’Etat hébreu lance alors l’opération “Bouclier du Nord” pour les détruire. A la mi-décembre, dans un communiqué, la Force intermédiaire des Nations unies au Liban (Finul) a reconnu l’existence de quatre tunnels, dont deux franchissent la ligne de démarcation entre les pays, en violation de la résolution 1701 du Conseil de Sécurité (8) votée en août 2006, à l’issu de la guerre entre Israël et le Hezbollah (9). Ce texte réaffirme “le respect de la ligne bleu et indique qu’aucune force armée, à part l’armée libanaise et la Finul, ne doit se trouver au sud de la rivière Litani” (10).
Tel-Aviv a immédiatement attribué la responsabilité de ces tunnels au Hezbollah libanais, que le Premier ministre Netanyahou considère comme un “outil de l’Iran”.

La tentative israélienne d’affaiblir les alliés de l’Iran

L’opération menée par l’armée israélienne a été accompagnée d’une large campagne de communication. Benyamin Netanyahou a profité de “Bouclier du nord” pour faire condamner le Hezbollah. Selon lui, l’ONU doit désigner le parti chiite comme groupe terroriste, et pas seulement sa branche armée (11). Après leur découverte, le Premier ministre israélien a fortement mis en avant les risques sécuritaires liés à ces tunnels, des risques qui pourraient être surélevés selon certains observateurs.

Pour Eyal Zisser, “l’opération ‘Bouclier du Nord’ n’a en réalité pas pour conséquence de renforcer les tensions entre les Israéliens et le parti chiite libanais”. La présence de tunnels d’attaque est selon lui inquiétante pour Israël, mais elle ne prouve pas que Hezbollah comptait mener une attaque. Il est fort probable que le Hezbollah “n’aurait utilisé ces tunnels que dans le scénario d’une guerre déjà en cours avec Israël”. Selon le général libanais Abbas Ibrahim - par ailleurs proche du parti chiite - ces tunnels existent depuis plusieurs années. Ils ne seraient donc pas le signe d’une attaque imminente du Hezbollah en territoire israélien (12).
Pour le chercheur Eyal Zisser, le parti chiite, tout comme Tel-Aviv, ne souhaite pas le déclenchement d’un conflit. Ce qui explique probablement le silence du Hezbollah depuis le début de cette opération.

Un conflit sur deux fronts pour Israël : un scénario réaliste ?

Fin novembre 2018, les unités de commando de l’armée israélienne ont mené un vaste exercice sur une période de 10 jours, simulant un scénario d’une guerre sur deux fronts, d’un côté contre le Hamas à Gaza, et de l’autre, contre le Hezbollah au nord, alors que les tensions semblaient monter avec ces deux partis.

Au-delà de l’opération de communication pour l’armée, pour le chercheur Eyal Zisser, cet exercice a permis à “l’armée de se préparer à tous les scénarios possibles”. Cependant, rien ne dit que l’armée israélienne prend vraiment au sérieux un tel scénario : “ils ne pensent pas vraiment que cela pourrait se produire”. Selon Eyal Zisser, “Ni Israël, ni le Hezbollah ne souhaitent une guerre”. Cependant, “c’est le Moyen-Orient, il faut se préparer à toutes les éventualités”.

Notes :
(1) https://www.lorientlejour.com/article/1149321/lengagement-americain-en-syrie-depuis-2011.html

(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2018/12/21/le-retrait-de-syrie-un-revers-majeur-pour-israel-et-son-premier-ministre_5400772_3210.html

(3) https://www.jpost.com/Middle-East/Analysis-Iran-benefits-Israel-loses-from-US-withdrawal-from-Syria-574926

(4) https://www.lemonde.fr/international/article/2018/12/21/kurdes-de-syrie-si-la-turquie-nous-attaque-nous-ne-pourrons-plus-lutter-contre-l-etat-islamique_5401133_3210.html

(5) https://www.haaretz.com/israel-news/in-israel-bolton-says-syria-pullout-conditioned-on-turkey-assuring-safety-of-kurds-1.6810022

(6) https://www.lemonde.fr/international/article/2018/12/21/le-retrait-de-syrie-un-revers-majeur-pour-israel-et-son-premier-ministre_5400772_3210.html
(7) https://www.jpost.com/Middle-East/Analysis-Iran-benefits-Israel-loses-from-US-withdrawal-from-Syria-574926

(8) https://unifil.unmissions.org/unifil-statement-discovery-tunnels-along-blue-line

(9) https://www.persee.fr/doc/afdi_0066-3085_2006_num_52_1_3923

(10) https://www.lorientlejour.com/article/1151529/les-tunnels-entre-le-liban-et-israel-datent-de-plusieurs-annees-selon-abbas-ibrahim.html 

(11) https://www.lemonde.fr/international/article/2018/12/20/israel-appelle-l-onu-a-denoncer-les-tunnels-du-hezbollah-et-a-mettre-le-liban-sous-pression_5400245_3210.html

(12) https://www.lorientlejour.com/article/1151529/les-tunnels-entre-le-liban-et-israel-datent-de-plusieurs-annees-selon-abbas-ibrahim.html

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