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Entretien avec Pierre Vermeren : « la normalisation des relations entre le Maroc et Israël ne peut être comprise sans prendre en compte la question sahraouie »

Par Ines Gil, Pierre Vermeren
Publié le 21/12/2020 • modifié le 21/12/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Pierre Vermeren

Après les Emirats arabes unis, Bahreïn et le Soudan, c’est au tour du Maroc de normaliser ses relations avec Israël. Mais des liens existaient déjà entre les deux Etats, comme en témoignent les rencontres d’Ifrane en 1986 entre Hassan II et Shimon Peres, puis entre le roi Hassan II et Shimon Peres en 1996 à Sharm el Sheikh et enfin entre le président Ezer Weizman et le Premier ministre Ehud Barak avec le roi Mohammed VI aux funérailles de Hassan II, le 25 juillet 1999. Comment expliquer ces rapports historiquement décomplexés entre Israël et le Maroc ?

Jusqu’à l’arrivée des Russes, les Marocains constituaient la plus grande communauté juive vivant en Israël et Rabat n’a jamais coupé avec cette immigration, ou en tout cas avec une partie de ses élites. Par ailleurs, à l’époque de la guerre froide, le Maroc, tout comme Israël, faisait partie du camp occidental aux côtés de la France, des Etats-Unis, tout comme la Turquie, l’Iran (jusqu’à la Révolution islamique) et un certain nombre de pays arabes. Une coopération diplomatique s’est donc installée entre les deux pays et Hassan II n’a jamais rompu les liens avec Israël malgré les guerres israélo-arabes successives.

Certes, ces relations diplomatiques n’étaient pas officielles. Les pays n’ont pas ouvert d’ambassades, mais on assistait à des contacts informels ou secrets. En tant que président du comité Al-Qods, Hassan II rêvait de jouer les intermédiaires entre les Arabes et les Israéliens. Par ailleurs, le Maroc n’a jamais empêché les juifs marocains (dont une minorité installée en France) de revenir, que ce soit dans le cadre familial, du tourisme religieux, ou du travail (contrairement à l’Algérie par exemple).

Au début du règne de Mohammed VI, un bureau chargé des affaires diplomatiques a été ouvert par les autorités marocaines pour permettre la tenue de liens avec Israël. Il a été fermé durant le conflit entre le Hezbollah et Israël à cause des grandes manifestations anti-israéliennes au Maroc. Mais de manière officieuse, les liens ont été maintenus, notamment à travers la diaspora marocaine (installée en France et surtout en Israël). Il ne faut pas non plus oublier qu’un des principaux conseillers de la monarchie marocaine était André Azoulay, qui a joué le rôle d’intermédiaire entre les deux pays. Aujourd’hui, la normalisation avec Israël constitue l’aboutissement de ces liens déjà existants depuis des décennies.

Ces liens, mêmes informels, ont-ils été critiqués par les Etats arabes ? Notamment l’Algérie, adversaire du Maroc et activement pro-palestinienne ?

Dans la mesure où le roi du Maroc présidait le comité Al-Qods, il jouait ouvertement le rôle de médiateur, donc il a évidemment été critiqué par certains pays du « front du refus » (comme ils se sont baptisés eux-mêmes). Formé au lendemain des Accords de Camp David (1978), le « front du refus », qui compte notamment l’Algérie et la Syrie, visait à rejeter toute normalisation avec Israël.

A l’intérieur même du Maroc, des associations et une partie de l’opposition engagées auprès du nationalisme arabe et de la cause palestinienne ont critiqué la position marocaine sur Israël. On se souvient de l’engagement de l’opposant Abraham Serfaty, un Marocain de confession juive resté dans les prisons marocaines pendant des années pour ses prises de position politiques. Expulsé à la fin du règne de Hassan II, ce militant communiste s’opposait à la politique du royaume envers Israël, mais surtout vis-à-vis du Sahara ex-espagnol.

Mais malgré les contestations à l’international et les oppositions en interne, le Maroc et Israël ont presque toujours maintenu leurs échanges.

Concrètement, quelle était la nature de ces échanges entre Rabat et Tel-Aviv ?

Ces relations ont été développées dans les domaines sécuritaire et technologique, avec des échanges durant la guerre au Sahara (construction d’un mur de protection) ou pendant la grande sècheresse des années 1980 (pour développer l’agronomie). Des liens se sont aussi tissés dans le domaine touristique (notamment pour le tourisme religieux). Des relations de nature économique ont existé, mais elles sont mineures.

Il ne faut pas oublier que ces dynamiques ont pris place dans le contexte de la guerre froide, puis dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, avec la médiation de la France et des Etats-Unis. Ce n’est donc pas une relation strictement bilatérale, il faudrait plutôt la qualifier de multilatérale.

Si on remonte encore plus loin : dans les années 1950-1960, l’immigration des juifs marocains vers Israël s’est faite de concert entre Israéliens et Marocains. Des transactions ont été réalisées à cette époque entre les deux pays pour favoriser la venue des juifs marocains en Israël.

Ces échanges entre le Maroc et Israël n’ont jamais été vraiment cachés, mais les deux pays n’en faisaient pas non plus grande publicité. On sait que des rencontres ont été organisées (comme la venue de Shimon Peres au Maroc) mais elles restaient discrètes car l’opinion publique marocaine a toujours été pro-palestinienne. D’ailleurs, durant les guerres de 1967 et 1973, des contingents marocains ont été envoyés en soutien aux pays arabes. On le voit bien, les relations israélo-marocaines sont donc très complexes.

Quel avantage le Maroc peut-il tirer de la normalisation de ses relations avec Israël ?

Le principal avantage pour le Maroc porte sur la question du Sahara occidental (colonie espagnole jusqu’en 1975 dont le statut n’a jamais été déterminé au plan international). La normalisation des relations entre le Maroc et Israël ne peut être comprise sans prendre en compte la question sahraouie. Pour Rabat, la « réintégration du Sahara » est une question prioritaire depuis 45 ans. L’essentiel de l’activité diplomatique du Maroc depuis 1975 est de s’assurer de la reconnaissance internationale de la souveraineté marocaine sur ce territoire de 260 000 km2. En reconnaissant ce territoire comme marocain, les Etats-Unis sortent de la neutralité des Nations unis. C’est un événement considérable pour la monarchie marocaine.

Finalement, il faut voir la normalisation avec Israël comme un deal entre le Maroc, les Etats-Unis, Israël bien sûr, mais aussi les Emirats arabes unis. Là encore, on est dans le multilatéral pur, avec la rencontre d’intérêts entre plusieurs Etats, facilitée par les Etats-Unis.

La question du Sahara occidental est donc plus importante que la question palestinienne pour Rabat ?

Durant son règne, Hassan II avait déjà affirmé que le conflit israélo-arabe se situait à 6 000 kilomètres du Maroc et qu’il n’était donc pas vital pour les intérêts marocains. Pour Rabat, la priorité est depuis longtemps le Sahara. Il ne s’en cache pas.

Par ailleurs, le Maroc a des relations de proximité non seulement avec les Occidentaux, mais aussi avec les Emirats arabes unis et avec l’Arabie saoudite. Ces liens étroits remontent également au règne de Hassan II. Depuis plusieurs décennies, les princes d’Arabie saoudite et des Emirats passent régulièrement des vacances au Maroc. Par ailleurs, Rabat reçoit un soutien financier de ces monarchies du Golfe. C’est à la fois une question de reconnaissance, d’amitié et d’intérêts financiers qui entrent en jeu dans la reconnaissance d’Israël.

Au final, la normalisation avec Israël n’est pas vraiment surprenante. Le Maroc attendait simplement qu’une puissance étrangère, en l’occurrence les Etats-Unis, joue le rôle d’intermédiaire.

Cette actualité intervient dans un contexte de regain des tensions entre le pouvoir marocain et les indépendantistes saharaouis : le 13 novembre dernier, le cessez-le-feu a été brisé entre Rabat et le front Polisario (qui représente les indépendantistes saharaouis)

Le blocage récent du transit des camions par Guerguerat a remis la focale sur ce conflit endormi, qui fatigue toutes les diplomaties depuis longtemps. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine était dès lors très bienvenue pour Rabat. Par ailleurs, cette année, le Maroc a célébré les 45 ans de la Marche verte (manifestation contre l’occupation espagnole du Sahara en novembre 1975). Symboliquement, obtenir la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara 45 ans après ces événements pèse lourd pour le Makhzen fragilisé par la crise économique liée au covid.

Le Maroc profite aussi d’un autre élément important : l’affaiblissement de l’Algérie. Alger est le principal protecteur du Polisario (hébergé en partie sur son territoire). C’est aussi la principale opposante au Maroc dans le conflit saharien depuis des décennies (les frontières sont d’ailleurs fermées entre les deux pays). Or, depuis février 2019, le Hirak (mouvement citoyen d’opposition au pouvoir algérien) a remis en cause la classe dirigeante algérienne, et le président algérien Abdelmajid Tebboune est aujourd’hui malade. Le Maroc profite de la vacance du pouvoir présidentiel en Algérie (depuis 2013, l’Algérie est d’ailleurs presque constamment dirigée par un chef d’Etat malade) pour avancer ses pions, notamment en Afrique : une des grandes avancées pour Rabat était la réintégration du Maroc dans l’Union africaine en janvier 2017.

Par ailleurs, avec cette normalisation, le pouvoir marocain profite aussi de la fin de la présidence Trump pour faire une avancée irréversible avant l’arrivée de Joe Biden au pouvoir.

Concernant les relations entre les indépendantistes sahraouis et les dirigeants palestiniens : cette actualité peut-elle les rapprocher ? Mohamed Ahmed Madi, à la tête du Comité palestinien pour la solidarité avec le peuple sahraoui (un groupe soutenant la solidarité avec le Sahara occidental, proche du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP)), a affirmé qu’il espérait que l’alliance ouverte entre le Maroc et Israël rendrait les dirigeants palestiniens plus ouverts à la cause saharaouie

Il existe entre les Palestiniens et les Saharaouis des relations à la fois symboliques et réelles. Depuis longtemps, le parallèle a été fait par certains Etats comme l’Algérie entre la cause palestinienne et la question du Sahara. Le front Polisario et l’Algérie ont toujours cherché à comparer les situations coloniales de ces deux peuples en présentant les deux conflits comme des guerres entre un pouvoir impérialiste d’un côté et un peuple occupé de l’autre. Cette médiation entre les Palestiniens et les Sahraouis passe d’ailleurs par Alger, qui soutient depuis toujours les mouvements indépendantistes nationalistes arabes. Mais cette coopération entre Palestiniens et Sahraouis est complexe et difficile à réellement mettre en œuvre. Ce sont deux « non-Etats » et le Sahara occidental résiduel est un territoire très isolé et enclavé.

Publié le 21/12/2020


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Pierre Vermeren est historien spécialiste du Maghreb. Il est Professeur d’Histoire contemporaine à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est l’auteur de "Le Maroc en 100 questions, un royaume de paradoxes" (Tallandier, mai 2020).


 


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