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Considérations historiques autour du centenaire de la proclamation de l’Etat du Grand-Liban

Par Yara El Khoury
Publié le 01/09/2020 • modifié le 01/09/2020 • Durée de lecture : 13 minutes

Brigadier General Henri Gouraud (1867-1946) French Army infantry officer. Graduated from St-Cyr military academy in 1888.

ANN RONAN PICTURE LIBRARY / PHOTO12 VIA AFP

Le Liban, une terre nourrie d’émotion

Si l’acte de création de l’Etat du Grand-Liban s’est accompagné du tracé d’une carte qui définit les contours d’un territoire, le Liban est avant tout une terre baignée de mythe. En effet, le nom se retrouve dans la toponymie biblique. Il apparaît dans différents livres de la Bible, notamment le Deutéronome et le Cantique des Cantiques. De même, dans l’épopée de Gilgamesh, composée sur les rives du Tigre et de l’Euphrate, en Mésopotamie, le héros se rend jusqu’au Liban, dans la forêt des Cèdres où il « triomphe de Humbaba, le gardien des cèdres, au terme d’un combat si violent qu’il provoque la faille entre le Liban et l’Antiliban » [1].

Les grands récits de la mythologie du Proche-Orient situent le Liban dans la région qui abrite la forêt des Cèdres qui ont servi à la construction du Temple de Jérusalem. Dans le premier Livre des Rois, Hiram, roi de Tyr, envoie le message suivant au roi Salomon : « Oui, je te donnerai tout le bois de cèdre et le bois de cyprès que tu voudras. Mes serviteurs le feront descendre du Liban à la mer… » (I Rois 5, 22-23). Ainsi, pour les grands textes fondateurs des sociétés proche-orientales, le Liban est avant tout une haute montagne, la partie septentrionale, la plus élevée, de la chaîne montagneuse occidentale qui borde la Méditerranée. Ce caractère montagneux lui a valu la dénomination de Mont-Liban. A partir de son point culminant dans le nord, la chaîne montagneuse perd en altitude peu à peu en s’étendant vers le sud, jusqu’à offrir un paysage de collines.

L’historiographie traditionnelle a toujours associé ces montagnes à un refuge. Comparées à une forteresse imprenable, elles auraient ainsi abrité des minorités religieuses chrétiennes et musulmanes persécutées par les pouvoirs sunnites qui eurent pour capitales successivement Damas, Bagdad, Le Caire et Istanbul. Cette image d’Epinal de la montagne-refuge se craquelle quelque peu si on la met à l’épreuve de certaines considérations historiques [2]. Ainsi, les chroniques des minorités elles-mêmes abondent en récits d’expéditions punitives menées par les différents pouvoirs sunnites dans les montagnes, ce qui apporte un démenti au caractère inexpugnable desdites montagnes.

C’est à l’issue de l’une de ces expéditions que la configuration du Mont-Liban connaît des développements appelés à poser la pierre angulaire du Liban actuel. Au début du XIV° siècle, les Mamlouks, qui viennent de mettre fin aux Croisades, envahissent la montagne. Leurs cibles sont les maronites et les chiites, deux communautés qui ont apporté une aide aux Croisés, fournissant notamment des cavaliers indigènes, les Turcoples, aux Etats latins. Ces expéditions punitives sont restées dans les annales des maronites qui ont conservé le souvenir de villages entiers et de couvents saccagés, mais elles ont une incidence encore plus grande sur la communauté chiite présente dans la partie centrale de la montagne. Connues sous le nom de « Nakba du Kesrouan », les campagnes mamlouks ont eu pour effet de refouler les chiites de cette région vers des zones plus excentrées qui se trouvent être aujourd’hui à la périphérie du Liban actuel.

Devenu le nouveau maître des lieux, le pouvoir mamlouk confie le gouvernement de la montagne à des émirs turkmènes sunnites, les Banou Assaf. Ces derniers initient un mouvement historique appelé à avoir des conséquences déterminantes sur le futur territoire libanais. Ils encouragent les paysans maronites qui vivent dans les hauteurs du Mont-Liban à émigrer vers les régions d’où ont été délogés les chiites et ils leur confient la mise en valeur du sol. Commencé sous les Mamlouks, ce mouvement se poursuit sous les émirs druzes à qui les Ottomans confient l’affermage de la montagne après 1517, début de l’ère ottomane. Il a pour effet d’étendre l’appellation Mont-Liban à l’ensemble de la montagne, comme si, en émigrant en direction des régions les plus méridionales de la montagne, les maronites avaient transporté le nom de leurs hautes altitudes avec eux.

La Question d’Orient donne lieu à la Question du Liban

Durant les quatre siècles de présence ottomane, les émirs qui président aux destinées de la montagne ont contribué de manière inégale à dessiner les contours d’un territoire. Ainsi, ils ont réalisé par moments l’unité de la montagne, ils ont souvent établi leurs quartiers d’hiver à Beyrouth et certains même ont conçu des ambitions qui les ont portés à entreprendre des conquêtes en direction de la côte et de l’hinterland. Le plus fameux de ces émirs est sans conteste Fakhreddine II Maan qui a payé chèrement ses ambitions d’expansion territoriale. Devenu maître d’un espace allant d’Antioche au nord, à Palmyre à l’est jusqu’à Safed au sud, il finit vaincu par les Ottomans qui opèrent une incursion dans la montagne. Il est fait prisonnier et conduit à Istanbul où il est mis à mort en 1635. L’historiographie libanaise traditionnelle a hissé ce personnage au rang de fondateur du Liban moderne, maître d’œuvre de la coexistence harmonieuse entre les différentes communautés dans un territoire libanais unifié.

Pendant les quatre siècles d’Empire ottoman, la Sublime Porte a créé des wilayets, des provinces dont les gouverneurs, les walis, étaient les courroies de transmission du pouvoir du Sultan. C’est ainsi que le Mont-Liban a été partagé entre le wilayet de Tripoli et celui de Damas, avant que Saïda ne devienne à son tour un wilayet en 1660. Beaucoup plus tard, en 1888, ce sera au tour de Beyrouth d’être élevé au rang de wilayet. Entretemps, le Mont-Liban avait connu des événements appelés à produire des conséquences graves. En 1832, Ibrahim Pacha investit les lieux à la tête d’une armée venue des bords du Nil. Il est le fils de Mohammed Ali, cet officier albanais devenu le maître de l’Egypte qu’il a détachée de l’Empire ottoman et engagée sur la voie d’un vaste développement avec l’appui de la France. A l’époque, la Monarchie de Juillet est engagée dans une course à l’influence contre les Britanniques sur les terres de l’Empire ottoman. Le Mont-Liban occupé par les troupes égyptiennes devient un laboratoire où se testent les effets de la percée occidentale.

Sous l’inspiration de la Révolution française, Ibrahim Pacha décrète l’égalité entre les habitants de la Montagne. Ce faisant, il brise les règles ancestrales de l’inégalité juridique établies entre les musulmans sunnites et les autres communautés religieuses vivant en terre d’Islam. Si les communautés chrétiennes et juives faisaient figure de « protégés », « Ahl al-Dhimma », littéralement « sur la conscience de l’Islam », les communautés chiites et dérivées du chiisme étaient soumises à des persécutions qui les avaient contraintes à adopter une attitude de repli. L’Empire ottoman peaufine ce système en accordant à chaque communauté non-musulmane un statut d’autonomie juridique. Chaque communauté devient ainsi une « millet » gouvernée par ses lois internes et ses chefs religieux. Les décrets d’Ibrahim Pacha brisent ce système et provoquent un séisme historique au Mont-Liban. Touchées tour à tour par des mesures de plus en plus sévères, notamment au niveau du désarmement, les différentes communautés religieuses s’allient en juin 1840 pour secouer le joug des nouveaux maîtres, sur fond de rivalité internationale franco-britannique.

Le retour de la montagne sous le pouvoir ottoman signe la victoire des Anglais protecteurs de la Sublime Porte, mais déclenche trois grands épisodes de massacres, en 1841, 1845 et 1860, entre les communautés qui trouvent dans la violence un exutoire aux effets du bouleversement des équilibres historiques. Ces massacres font accourir les Etats européens au chevet du Mont-Liban. L’internationalisation qui s’ensuit donne à une querelle locale de communautés une dimension démesurée. Définitivement tirés de leur torpeur historique, les versants escarpés du Mont-Liban deviennent un enjeu pour la stabilité du monde, dans le cadre d’une Question d’Orient de plus en plus exacerbée.

La première solution envisagée par le concert des nations consiste à diviser la montagne en deux entités dessinées selon l’appartenance religieuse de leurs habitants. Cette solution bute contre le caractère mixte de très nombreux districts, ce qui nécessite en 1845 la mise en place de conseils représentatifs des communautés, chacune selon son poids démographique supposé. Le confessionnalisme politique, future plaie du Liban, est né. Le renouvellement des massacres intercommunautaires en 1860 replace le Liban au centre des préoccupations des puissances. Etabli en 1861 et revisité en 1864, un Règlement organique restaure l’unité de la montagne et la dote d’une autonomie très large, tout en la détachant des grandes villes côtières et de la plaine nourricière de la Békaa. Le Protocole qui l’accompagne parle de la « réorganisation du Liban » [3], introduisant ce terme dans le vocabulaire des relations internationales, mais ce n’est que le Petit Liban, circonscrit au réduit montagneux.

L’épreuve de la Première Guerre mondiale est rude pour le Gouvernorat du Liban : fin de son statut privilégié, prédation de ses ressources par l’armée ottomane, blocus des côtes par les forces de l’Entente, invasion de sauterelles et épidémies, rien ne lui a été épargné. Quand, enfin, la nouvelle de l’armistice de Rethondes tombe, les populations de la montagne se trouvent complètement exsangues.

Des frontières « historiques » et « naturelles » ?

La Première Guerre mondiale a été le fossoyeur des Empires. Engagé dès 1914 aux côtés de l’Empire austro-hongrois et l’Empire allemand de Guillaume II, l’Empire ottoman connaît le même sort qu’eux, dans le plus formidable démembrement que le monde ait connu depuis peut-être la chute de l’Empire romain. L’Angleterre avait distribué pendant la guerre toutes sortes de promesses : au chérif Hussein de La Mecque, un royaume arabe aux contours problématiques [4] ; à la France une zone bleue de gouvernement direct sur la rive orientale de la Méditerranée et une zone A d’influence dans l’arrière-pays [5] ; au Congrès sioniste mondial un « foyer national juif en Palestine » [6]. Pourtant, à l’ouverture de la Conférence de la paix à Paris en 1920, tout est encore possible. Les Quatorze points du président américain Wilson sont en passe de modifier les paradigmes des relations internationales. Ceci suscite l’espoir des délégations qui viennent de l’Empire ottoman. La déception n’en sera que plus amère pour certains.

L’Etat du Grand-Liban est-il né d’une nécessité historique ou des tractations diplomatiques qui se déroulent à Paris [7] ? Un peu des deux, sans doute, car l’histoire a eu besoin d’une volonté politique et la volonté politique s’est appuyée sur l’histoire. Les déclarations des différents protagonistes parlent de frontières « historiques et naturelles » [8], alors que, comme presque toutes les frontières qui se dessinent au lendemain de la Première Guerre mondiale, les lignes qui délimitent les contours du territoire de la nouvelle entité sont le fruit d’un accord réalisé à un instant T des relations internationales, dans une conjoncture qu’il a fallu saisir au vol afin que, dans tout l’éventail des possibles, les choses se fassent d’une certaine manière et pas d’une autre.

Elles ne sont pas si « historiques », les frontières du Liban dessinées en 1920. Les liens entre la montagne et la côte d’une part, et la plaine de la Békaa d’autre part, ont bel et bien existé par moments à travers les âges mais il n’y a là rien qui puisse faire conclure à un phénomène pérenne. Elles ne sont pas si « naturelles » non plus. Au nord, le Nahr El Kébir est un cours d’eau aux dimensions modestes. A l’est, la chaîne de l’Anti-Liban n’a rien d’une barrière infranchissable et au sud, les douces collines du Jabal ‘Amel ne sauraient être différenciées du paysage vallonné de Haute-Galilée dans ce qui était alors la Palestine. Par ailleurs, l’introduction de frontières dans un espace traditionnellement ouvert a eu pour effet de déstabiliser les groupes humains qui y vivent et de déréguler les économies locales. Ainsi, pour ne retenir que cet exemple, les habitants de Tripoli, historiquement liés aux cités de la Syrie du Nord, durent se résoudre à se tourner vers Beyrouth, devenue capitale. Tripoli perdit alors son statut et son port son importance au profit du port de Beyrouth. Aujourd’hui, cent ans plus tard, elle passe pour être la cité la plus pauvre du bassin méditerranéen.

Le sort de Tripoli est emblématique de ce qu’il va advenir de l’Etat du Grand-Liban après sa création. Devenu République libanaise en 1926, puis République indépendante en 1943, cet Etat a accordé très peu d’intérêt aux régions périphériques. Ces zones, qui se sentaient à l’origine si peu libanaises, n’ont pas fait l’objet de politiques d’intégration économique à l’entité libanaise nouvellement créée. Quand des efforts furent finalement entrepris dans les années 1960, il était déjà trop tard. Le fossé qui les séparait du cœur formé par Beyrouth et son arrière-pays immédiat était trop grand et les rancœurs accumulées trop importantes. Elles trouveront un exutoire dans la guerre qui éclate en 1975.

Une autre dichotomie va persister, qui va marquer le Liban de sa pesanteur historique. C’est celle qui existe entre Beyrouth la cosmopolite et la montagne grégaire. Ces deux mondes entrent en collision à la faveur de l’exode rural qui dépeuple les zones agricoles du fait du désintérêt des pouvoirs publics à leur égard. Du choc de leur rencontre naîtra aussi la guerre du Liban dont l’une des lectures les plus pertinentes est celle qui voit un conflit entre la montagne et Beyrouth là où bien d’autres n’ont voulu voir qu’un conflit entre chrétiens et musulmans [9].

Les Libanais, un peuple en quête d’identité

Si le monde politique et avec lui le monde universitaire ont vu dans la guerre du Liban un conflit opposant principalement une « droite chrétienne » à une « gauche musulmane », il y a là aussi le symptôme de l’une des tares qui entachent l’entité libanaise créée en 1920. Du mythique Liban à l’Etat du Grand-Liban il y a la permanence d’un nom. En 1920, on a donné une forme politique au Liban. Mais encore fallait-il créer les Libanais. En dépit de l’étroitesse du territoire, les particularismes communautaires qui y règnent sont très forts. Comment ne le seraient-ils pas ? L’Etat du Grand-Liban a cent ans. Les communautés religieuses, elles, se réclament de près de deux millénaires d’existence continue.

De toutes les communautés religieuses dites « historiques » présentes sur le sol libanais, les maronites ont été ceux qui ont eu le plus de motif de se réjouir de la création de l’Etat du Grand-Liban. La nouvelle entité répondait parfaitement aux vœux exprimés par leurs délégations envoyées à la conférence de la paix. Les autres communautés chrétiennes, notamment les Grecs-orthodoxes, ont vécu comme une amputation la déclaration du 1er septembre 1920 qui les séparait de leurs coreligionnaires présents en grand nombre dans les villes syriennes. Les chiites ont paru trouver un répit dans la nouvelle donne après un temps de persécutions particulièrement acharnées qu’ils avaient subies de la part des walis ottomans au XIX° siècle. Quant aux druzes, la création de l’Etat du Grand-Liban consacre l’évolution encourue depuis la période égyptienne d’Ibrahim Pacha. Prenant acte de la perte définitive de leur prépondérance politique et de la petitesse de leur poids démographique, ils tentent de se joindre en 1925 à la révolte de leurs coreligionnaires basés en Syrie avant de se replier dans une forme d’acceptation de l’entité libanaise sous Mandat français.

Mais là où le séisme historique de 1918-1920 a causé le plus de bouleversements, c’est chez les sunnites. Maîtres du monde musulman depuis les Omeyyades, ils ne s’étaient jamais perçus comme une communauté, encore moins comme une minorité. C’est dire la difficulté de ce qui leur a été imposé en 1920 : devenir une minorité parmi toutes les minorités contraintes désormais à cohabiter dans les limites de l’Etat du Grand-Liban. La carte mentale des sunnites allait jusqu’aux confins des terres d’Islam. Les frontières du Grand-Liban ont paru très exiguës à leurs yeux et la perte du pouvoir politique a résonné comme une anomalie dans leur conscience collective. Refusant le fait accompli, ils se sont évertués à exposer leurs griefs. En 1936, lors de la Conférence de la Côte, les notables sunnites disent adhérer au traité franco-libanais en gestation à l’époque, mais ils continuent de réclamer l’unité syrienne disparue à la déchéance de Fayçal. Conscients néanmoins du caractère quasi irréversible de ce qui a été réalisé, ils mettent en avant une revendication que leur communauté sera amenée à réitérer souvent : « une répartition équitable des emplois publics entre les différentes communautés » [10]. En 1975, la lettre ouverte [11] du directeur général de Dar El Fatwa [12], Hussein El-Kouatly, reprend la teneur de ces propos en les argumentant : si les sunnites du Liban ont accepté d’être gouvernés par des non-musulmans – dérogeant ainsi aux principes de leur foi – ils attendent en retour davantage de participation dans le gouvernement de l’Etat libanais. C’est là l’une des causes de la guerre civile qui éclate en 1975. En 1989, l’Accord de Taëf leur donne satisfaction sur ce point longtemps réclamé. Pourtant, depuis, ils se sont retrouvés en butte au réveil politique de la communauté chiite, entamé dans les années 1960 et exacerbé depuis la Révolution islamique d’Iran en 1979.

Cent ans et d’innombrables guerres civiles plus tard, tout ce monde se dit et se sent Libanais. Si le Liban existe depuis un temps immémorial, les Libanais sont nés dans la douleur de tout ce que l’Etat du Grand-Liban a connu depuis sa proclamation, et même depuis le XIX° siècle. En effet, depuis 1832, un territoire à peine plus grand qu’un département français est la caisse de résonance des conflits qui agitent les relations internationales. Actuellement, ses habitants sont divisés autour de questions qui les dépassent totalement : le conflit saoudo-iranien, l’exacerbation du vieux contentieux entre sunnites et chiites, et les conséquences désastreuses des politiques américaines au Moyen-Orient, le tout sur une toile de fond déjà bien obscurcie par leurs propres pesanteurs sectaires et leurs instincts grégaires à fleur de peau, qui continuent de poindre derrière l’identité libanaise. Les pouvoirs publics exploitent ces passions destructrices qui alimentent leur discours légitimateur en l’absence de tout projet politique digne de ce nom.

Il y a un an exactement s’ouvrait au Liban une année jubilaire, celle de la commémoration du centenaire de la création de l’Etat du Grand-Liban, le 1er septembre 1920. Mais la fête a été manquée, l’anniversaire a mal tourné. Le malaise qui régnait sur la vie économique et la situation financière du Liban se mua en un mal bien déclaré. Excédés par des décennies de mauvaise gouvernance dont ils se retrouvaient en train de payer le prix, les Libanais choisirent la voie de la contestation. Ce fut la « révolution » du 17 octobre 2019. L’irruption de la colère populaire eut pour effet de paralyser le pays pendant de longues semaines. Les routes ayant été bloquées par les manifestants, les banques et autres institutions fermèrent leurs portes et le temps devint comme suspendu. Quand la vie reprit son cours, le réveil fut brutal : l’économie libanaise s’était effondrée. L’année 2020 s’ouvrit sur la pandémie du Coronavirus qui eut des effets désastreux sur un système exsangue. Les explosions du 4 août donnèrent le coup de grâce, et depuis, on s’interroge : que reste-t-il à commémorer ? Comme le cœur n’est plus à la fête, il serait peut-être salutaire de méditer autour de ces réflexions de Michel Chiha, l’un des pères de la République libanaise, qui écrivait ceci en 1921, au sujet de la proclamation de l’Etat du Grand-Liban : « C’est l’événement le plus considérable de notre Histoire. A nous maintenant d’aimer notre pays et de le servir. Gardons-nous d’oublier que nous serons toujours les artisans de ses destinées » [13].

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Publié le 01/09/2020


Yara El Khoury est Docteur en histoire, chargée de cours à l’université Saint-Joseph, chercheur associé au Cemam, Centre D’études pour le Monde arabe Moderne de l’université Saint-Joseph.
Elle est enseignante à l’Ifpo, Institut français du Proche-Orient et auprès de la Fondation Adyan.


 


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