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Entretien avec Marie-Noëlle AbiYaghi sur la situation au Liban : « Il y a un vrai décalage entre la rue et le pouvoir politique »

Par Ines Gil, Marie-Noëlle AbiYaghi
Publié le 28/07/2020 • modifié le 30/07/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

BEIRUT, LEBANON - JULY 17 : Domonstrators gather at the Martyrs’ Square to protest unemployment and the economic crisis in Beirut, Lebanon on July 17, 2020.

Mahmut Geldi / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Après un essoufflement du mouvement social au début de l’année, les manifestations ont repris au Liban, en plein confinement. Pourriez-vous revenir sur la dégradation de la situation économique dans le pays avant d’évoquer ces mobilisations ?

Déjà avant le début du confinement, les banques imposaient des contrôles de capitaux - officieux et illégaux- aux déposants, avec des seuils de retraits très limités en dollars. Avec le début du confinement le 13 mars dernier, la pression sur les Libanais s’est renforcée. Le confinement s’est avéré être une aubaine pour le secteur bancaire, qui a, d’une certaine manière, instrumentalisé la crise sanitaire pour imposer plus de restrictions aux dépôts (des individus et des entreprises), notamment en fermant les branches des banques pendant plusieurs jours. Cette situation est totalement inédite au Liban. Même au plus fort de la guerre civile (1975-1990), le secteur bancaire avait toujours réussi à rester fonctionnel.

Depuis, les Libanais n’ont plus accès à leurs dépôts, leurs économies, ni même à la totalité de leurs salaires. Aujourd’hui, les Libanais commencent à comprendre que leurs dépôts se sont volatilisés pour nourrir la corruption.

Par ailleurs, la livre libanaise est en pleine dévaluation, ce qui fait augmenter les prix dans le pays. La situation est d’autant plus complexe qu’il existe plusieurs taux de changes au Liban : le taux de change officiel, fixé par la banque du Liban est toujours à 1500 livres pour 1 dollar, le taux de change des bureaux de change et des banques, et les taux qui fluctuent (à la hausse) sur le marché noir.

Cette dissonance financière illustre non seulement la complicité du secteur bancaire, de la banque du Liban, des patrons et des politiques, mais aussi l’étendue du pouvoir du secteur bancaire sur l’économie politique du pays.

Depuis le début de la crise sanitaire, beaucoup de Libanais ont perdu leur emploi, ou ont subi des coupes salariales. C’est certes le cas dans de nombreux pays, mais cela se ressent d’autant plus ici, car le Liban fait actuellement face à une crise multidimensionnelle : la crise sanitaire avec la pandémie, la crise politique profonde, la crise économique et financière et enfin la crise sociale, résultat de toutes ces crises.

En parallèle, le Liban, qui croule sous la dette, s’est déclaré en défaut de paiement pour la première fois de son histoire le 7 mars dernier. Quelques semaines plus tard, le gouvernement Diab s’est ensuite tourné vers le Fond monétaire international (FMI) pour obtenir une aide économique et financière en échange d’un vaste plan de réformes. Il n’est pas surprenant de voir la classe politique se tourner encore une fois vers l’aide (financière) extérieure.

Cependant, au sein du gouvernement, le recours à l’organisme international divise : le Hezbollah notamment, ou encore son allié le Courant Patriotique Libre (CPL), refusent un programme du FMI. Une partie des experts et de la société civile craignent par ailleurs l’impact social des mesures d’austérité drastiques qui sont le corollaire des programmes du FMI. Il convient de rappeler que le FMI est un conglomérat d’Etats prêteurs, et que ses programmes s’accompagnent de conditionnalités politiques par excellence. L’illusion d’un renflouement des caisses de l’Etat par un de ses programmes sans un véritable plan de réformes politiques, économiques, et sociales, apparaît comme une nouvelle intervention internationale « sparadrap » qui contribuerait à maintenir le statu quo dans le pays, et in fine à maintenir au pouvoir une classe politique et une certaine façon de faire de la politique depuis plus de 30 ans.

Les Libanais étaient descendus dans la rue dès octobre 2019, dans le cadre de la « Thaoura ». Le mouvement avait par la suite perdu de l’ampleur. Mais il a repris en pleine crise sanitaire. Les manifestants ont défié les règles du confinement pour demander des réformes économiques et sociales. Certains observateurs affirment que le recours à la violence s’est intensifié. Pourriez-vous revenir sur ces évolutions ?

Il faudrait tout d’abord reconnaître que le mouvement déclenché en octobre 2019 n’est pas homogène. On manque encore de distance nécessaire vis-à-vis de cette mobilisation sociale et il est tôt pour se lancer dans des conclusions et des constats hâtifs. Je ne crois pas qu’il faille regarder ce mouvement avec angélisme, ni lui faire porter plus de responsabilité qu’il ne peut avoir.

Dans cette perspective, personnellement, je n’utiliserais pas le terme « Révolution » (Thaoura) pour le décrire. Certaines composantes du mouvement social peuvent être porteuses de revendications « révolutionnaires » dans la mesure où elles remettent en question la structure du système politique consociatif, et demandent l’établissement d’un Etat de droit séculier. D’autres composantes des manifestations se cantonnent à des demandes de réformes ponctuelles. Schématiquement, on peut dire que ces dernières sont majoritairement portées par des groupes « loyalistes » au système politique de Taëf, ou bien à des partis politiques de l’establishment qui se relaient au pouvoir depuis la fin de la guerre civile. Il ne faut pas oublier que l’espace protestataire est travaillé par des contradictions mais aussi par des enjeux d’alternance et d’accès au pouvoir politique.

La question de l’usage de la violence est aussi clivante au sein du mouvement.
Pour certains, des groupes d’extrême-gauche par exemple, des anarchistes, ou tout simplement les laissés pour compte du système de redistribution sociale privé et clientéliste, l’usage de la violence politique est légitime. Au-delà de l’impératif ou de l’idéal révolutionnaire, elle est justifiée à leurs yeux comme un mécanisme de défense d’une population qui subit depuis des années une violence structurelle de la part de l’État et de ses dispositifs et émanations symboliques et réelles (guerre et conflits civils, milices et gouvernements de chefs de guerre, ségrégation horizontale et confessionnelle, pauvreté et absence de droits économiques et sociaux, etc).

Sans surprise, le recours ponctuel à la violence est instrumentalisé par le pouvoir politique et les médias traditionnels pour décrédibiliser le mouvement dans sa totalité, mais aussi pour instiguer des dissensions au seins du mouvement, entre les « barbares » en colère, et les manifestants « pacifistes et civilisés ».

C’est somme toute une rhétorique politique classique, qui ne doit pas occulter un point bien plus intéressant, à savoir : qui est la cible de ces violences ? La réponse est : principalement les banques, tenues pour responsables du hold up des dépôts des individus, mais aussi certains bâtiments du centre-ville de Beyrouth, symboles d’une « reconstruction » ratée d’après-guerre, qui a priorisé des projets d’infrastructures au cœur de la capitale et négligé les périphéries et les droits humains.

Il ne faudrait pas non plus oublier la brutalité de la réaction des forces de l’ordre à l’égard des manifestants et plus globalement des voix dissonantes, avec le musellement d’avocats, de militants de droits de l’homme, de journalistes indépendants, de bloggeurs (etc.) qui sont poursuivis, arrêtés et menacés.

La mobilisation a-t-elle évolué ? Quelles sont aujourd’hui les revendications des manifestants ?

Depuis le déclenchement de la mobilisation en octobre 2019, le mouvement a connu plusieurs phases, avec des modes d’actions variés. Le confinement imposé par la pandémie a certes paralysé le mouvement de rue pendant quelques semaines, mais la gravité de la crise financière et sociale a contribué à remobiliser les manifestants : pour eux, la faim est une menace plus importante que le Coronavirus. Globalement, les revendications demeurent les mêmes : la demande d’un nouveau contrat social, de droits économiques et sociaux, de justice sociale, des mêmes droits pour tous les Libanais au-delà de leurs appartenances religieuses, etc. Cependant, actuellement, à l’exception de quelques groupes, face à l’urgence des revendications plus économiques et sociales, les demandes structurelles ont été placées au second plan.

Cette situation de pandémie et de crise sociale constitue une gageure pour les partis politiques traditionnels qui remobilisent leurs arsenaux d’aides alimentaires, de coupons, de masques (Covid-19 oblige), en vue de reconstituer leur légitimité et leurs bases politiques, en réactivant les réseaux de solidarité clientélaire et confessionnelle. En l’absence de politiques publiques sociales et de protection sociale, ces formes de solidarité informelles interpellent à plusieurs égards : elles consacrent en pratique le blocage politique et institutionnel pour promulguer une politique de protection sociale pour tous (en dépit de pressions d’acteurs de la société civile) et elles constituent un important mécanisme pour contenir la grogne sociale et la contestation. Ces mesures s’accompagnent en outre d’un cadre discursif de légitimation du statu quo. Ce cadre discursif se compose d’au moins trois piliers : la « résilience » et la capacité des Libanais à s’adapter et renaître des crises, le « modèle » (al namuthaj) consociatif exemplaire dans la mesure où il octroie ou plutôt garantit leurs droits aux communautés (et non aux individus), et enfin l’évitement de la fitna, ou la dissension entre les communautés.
Ces éléments discursifs peuvent être utilisés de façon routinière par les autorités pour endiguer, voire saper tout mouvement de protestation.

Après que la Thaoura a fait tomber le Premier ministre Saad Hariri, un nouveau gouvernement s’est formé en janvier 2020, mené par Hassan Diab. Comment est-il perçu par les manifestants ?

Sous l’apparence d’être un gouvernement technocrate, le gouvernement Diab est partisan : il a été choisi par l’establishment politique et n’est donc pas perçu positivement par les manifestants. Il est aussi perçu comme un gouvernement qui justifie des excès d’autoritarisme, avec un espace civique de plus en plus réprimé, avec une recrudescence des arrestations de voix dissidentes au Liban. Le système politique, avec son bras gouvernemental, accepte de moins en moins la contradiction.

Pourriez-vous revenir sur les événements du 6 juin dernier ? Des heurts ont éclaté entre des manifestants et des partisans du Hezbollah et d’Amal. Pourquoi la presse libanaise évoque-t-elle l’ombre de la guerre civile ?

L’usage politique de la violence au Liban vise à discipliner les foules en colère, et les autorités ont perfectionné l’art de repositionner des groupes socio-communautaires les uns contre les autres en temps de crise. Le spectre de la violence intercommunautaire et l’ombre du conflit civil, la menace de la fitna, sont utilisés pour faire peur aux gens. Ici aussi, il ne faut pas oublier l’hétérogénéité du mouvement social qui peut globalement mettre en avant des demandes séculaires tout en comportant des composantes socio-religieuses.

Fin juin 2020, une réunion a été organisée au palais de Baabda pour favoriser le dialogue national entre les partis. Quel était son objectif ? Pourquoi a-t-elle été accueillie froidement par une partie de la classe politique et par la rue ?

Le mécanisme de gestion des crises par le système consociatif consiste à organiser des réunions de dialogue, souvent à la marge des institutions politiques comme le Parlement. La réunion de Baabda est un exemple symptomatique de cette habitude. Elle n’a rien d’exceptionnel en soit, c’est un non-événement.

Quasiment la moitié du spectre politique a boycotté cette rencontre, qui n’a finalement rien apporté de nouveau ou de constructif. Le discours a surtout porté sur l’importance de maintenir la stabilité du pays. Cette réunion illustre la dissonance et la rupture entre la classe politique et l’ensemble des Libanais. La stabilité promue par cette rencontre est un élément discursif qui reprend la menace du spectre des conflits inter-communautaires. Elle est purement cosmétique dans la mesure où elle ne s’accompagne d’aucune réforme.

Les manifestations sont aujourd’hui principalement concentrées à Beyrouth et à Tripoli. Pourquoi selon vous la mobilisation est-elle également forte dans cette ville, la « capitale » du nord du Liban ?

Les mobilisations à Tripoli ne sont pas en soi exceptionnelles, il s’agit de la plus grande ville du Liban Nord, un caza qui par ailleurs comprend les régions les plus pauvres du pays.
Le facteur socio-économique joue donc clairement un rôle dans la force de la mobilisation.
Un autre facteur de mobilisation peut être la crise de légitimité sur la scène politique tripolitaine. La fascination – essentialiste - qu’a pu susciter la mobilisation souvent festive à Tripoli ne doit occulter les enjeux et griefs protestataires.

Le mouvement actuel tranche-t-il avec les mobilisations passées, en 2015 et en 2011 notamment ?

Les mobilisations sociales dans le Liban contemporain ont quasiment toujours eu pour épicentre la capitale libanaise. En 2011, un mouvement de protestation pour la chute du système confessionnel (isqat al-nitham al-ta’ifi) avait duré quelques mois dans la foulée du “Printemps arabe”. A l’époque, on avait remarqué des tentatives de percées dans les régions hors Beyrouth, mais elles avaient été rapidement muselées par les partis sur place. De même en 2015, lors du mouvement pour la gestion de la crise des déchets.

Cet élément a changé avec la mobilisation débutée en octobre 2019, avec un mouvement de contestation assez décentralisé. Le confinement a certes décéléré la fréquence des mobilisations, notamment dans les régions hors Beyrouth, mais elles se sont progressivement reformées après plusieurs semaines. Par ailleurs, le confinement a poussé les protestataires à repenser les modes de mobilisation, avec, dans une certaine mesure, un repliement vers des manières plus routinières de faire de la politique à travers les associations, et le travail d’expertise entre autres.

Au fond, par rapport à 2011 et 2015, la nature des revendications n’est pas nouvelle. En 2011, les manifestants contestaient déjà le système politique. De même en 2015, avec la crise des déchets. Même si les manifestations en 2015 comportaient des revendications plus techniques, les demandes étaient aussi systémiques dans la mesure où elles dénonçaient la corruption et la gouvernance.

Observe-t-on un changement au niveau du pouvoir libanais, une volonté de réformer depuis la contestation débutée en octobre 2019 ?

La réunion de Baabda que nous avons évoquée plus tôt montre que le pouvoir est sourd à ce qui se passe dans la rue. Plus récemment, certains ministres ont choqué les Libanais avec des propos qui montrent qu’ils sont peu conscients de la cherté de la vie. Il y a un vrai décalage entre la rue et le pouvoir politique, et ce dernier semble se cantonner à répéter le politics and business as usual, en évitant de s’atteler aux réformes, et en déployant la répression d’une part, et la charité confessionnelle et clientéliste d’autre part, comme mécanismes principaux de mitigation de la crise.

Qu’en est-il de la situation des réfugiés syriens et palestiniens dans cette crise ?

La situation des réfugiés syriens et palestiniens était déjà précaire avant la crise économique, de même que pour le reste des populations migrantes, comme les femmes domestiques étrangères. Ces populations vulnérables ont particulièrement souffert du confinement, qui a davantage restreint leur mobilité et leur accès au marché du travail, souvent informel, donc ne jouissant d’aucune protection. L’inflation galopante touche particulièrement ces populations qui sont plus que jamais dépendantes de l’aide.

Publié le 28/07/2020


Le Dr Marie-Noëlle AbiYaghi, spécialiste des mouvement sociaux, Directrice de Lebanon Support (un centre de recherche basé à Beyrouth) et Professeur à l’université Saint-Joseph, à Beyrouth.


Ines Gil est journaliste freelance en Israël et Territoires palestiniens.
Elle est diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM et a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme journaliste freelance et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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