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Maurice Chéhab, une vie au service de la préservation du patrimoine libanais

Par Margot Lefèvre
Publié le 14/08/2020 • modifié le 13/08/2020 • Durée de lecture : 5 minutes

Lebanon, Beirut, National Museum of Beirut open in 1942, Roman-Byrantine room.

MAISANT Ludovic / hemis.fr / Hemis via AFP

« Père de l’archéologie moderne du Liban »

Maurice Chéhab naît en 1904, en Syrie alors ottomane, dans la ville de Homs, où son père est médecin. Il retourne au Liban en 1920 accompagné de sa famille et débute des études en philosophie et en droit au collège jésuite de Beyrouth. Après avoir obtenu son baccalauréat en 1924, il entreprend des études supérieures en France. Jusqu’en 1928, il étudie l’histoire à la Sorbonne, à l’École pratique des Hautes Études ainsi qu’à l’Institut Catholique de Paris, mais également l’archéologie à l’École du Louvre [1]

Lorsqu’il retourne à Beyrouth en 1928, il travaille avec l’Institut Français d’Archéologie Orientale et participe, en tant que conservateur, à la naissance du Musée national de Beyrouth jusqu’à son inauguration le 27 mai 1942. Maurice Chéhab contribue à l’organisation de la collection personnelle de Raymond Weill, archéologue et égyptologue français et à la préservation de la collection de George Ford, directeur de l’école de « l’American Presbyterian Mission School » à Saïda (ou Sidon) au début du XXème siècle. En effet, Maurice Chéhab plaide en 1929 pour la sauvegarde au Liban des sarcophages découverts par George Ford en insistant sur « la réputation mondiale que gagnerait le Musée National de Beyrouth à conserver la plus grande collection de sarcophages anthropoïdes connus » [2].

En 1942, il est chef du Service des Antiquités avant de devenir, vingt ans plus tard en 1962, son directeur jusqu’en 1982 [3]. Il met en place un service central installé au Musée national de Beyrouth. En parallèle, de 1945 à 1974, Maurice Chéhab enseigne l’histoire à l’Université libanaise afin de sensibiliser les plus jeunes à la conservation et à la mise en valeur du patrimoine.

En 1946, Maurice Chéhab prend la direction des fouilles du site archéologique de Tyr et entreprend sa restauration. Il lui consacre une série de publications importantes, concernant notamment les fouilles de la nécropole, de l’hippodrome, de la porte monumentale et de deux bains byzantins [4]. Il confie à Maurice Dunand les fouilles de la ville de Sidon (Saïda) qui s’occupait déjà depuis 1924 des fouilles de la ville de Byblos. En 1972, il attribue les fouilles du Tell Arqa, situé au nord-est de Tripoli, à l’Institut français de Beyrouth [5]. C’est également à Maurice Chéhab que l’on doit la restauration de la ville d’Anjar, ainsi que celle du palais des émirs du Liban à Beit ed-din.

Maurice Chéhab a en outre publié de nombreux ouvrages sur l’archéologie au Liban et sur les Phéniciens. Il est également connu pour avoir créé la revue archéologique « Bulletin du Musée de Beyrouth » en 1936, dont la publication a été arrêtée en 1986 durant la guerre civile.

Protecteur du patrimoine libanais durant la guerre civile (1975-1990)

Lorsque la guerre civile éclate en 1975, la ville de Beyrouth se retrouve divisée en deux parties par une ligne de démarcation le long de la rue de Damas. Le Musée national, construit sous le mandat français, se situe au cœur d’un emplacement stratégique, au bord de la rue de Damas, près de l’un des seuls checkpoints entre Beyrouth-est et Beyrouth-ouest. Bien avant les débuts du conflit, dans une lettre adressée en 1951 au chef de la Division des Musées et Monuments de l’UNESCO [6], il écrit que le Service des Antiquités possède « une certaine quantité de matériel destinée à l’emballage des pièces muséographiques les plus importantes en cas de conflit pour leur évacuation éventuelle ». En 1975, Maurice Chéhab renforce les dispositifs de protection destinés aux œuvres d’art et décide de fermer le musée. Cependant, dès avril 1975, il constate la disparition de plusieurs objets et entreprend l’installation d’appareils de protections le mois suivant [7].

En septembre 1975, il demande le retrait des objets précieux et stocke à la Banque centrale, avec l’accord du gouvernement, des pièces de monnaies et des bijoux [8]. L’évolution du conflit au début 1976 l’amène à transférer une partie des pièces historiques dans les sous-sols du Musée national jusqu’au courant de l’année 1978. L’épouse de Maurice Chéhab, Olga Chéhab, sera d’une aide précieuse dans la préservation et la conservation des pièces archéologiques du Musée. Y compris lorsque des soldats occupent l’entrée du lieu, Maurice Chéhab et son épouse continuent de mettre en lieu sûr les dernières œuvres présentes dans le musée pouvant être déplacées. Les pièces les plus importantes sont, quant à elles, protégées par « de grosses lattes de bois cerclées de fer et des sacs de sable » [9]. Cependant, ces derniers étant utilisés par les soldats, Maurice Chéhab décide en 1977 de poser des blocs de ciments autour des plus imposantes pièces afin de les protéger des éventuels tirs ou bombardements. Tout au long du conflit, Maurice Chéhab et sa femme tenteront de préserver le Musée National de Beyrouth en demandant le retrait des troupes stationnées à l’intérieur ainsi que des canons postés sur son toit. Certaines œuvres n’ont cependant pas pu être épargnées et gardent encore aujourd’hui les traces de la guerre, comme la mosaïque du Bon Pasteur qui a subi une importante cassure dans sa partie inférieure gauche, causée par un franc-tireur. En 1982, des caissons en béton armé sont installés autour des œuvres les plus importantes du Musée [10] afin d’en assurer la protection, telles que le sarcophage d’Achiram. Les sols en mosaïque ont été, quant à eux, recouverts de plastique puis de béton.

Maurice Chéhab est ainsi à l’origine de la préservation des diverses collections du Musée National de Beyrouth, notamment grâce à ses relations politiques privilégiées qui ont pu assurer une certaine protection du Musée.

À partir de 1993, les pièces endommagées sont restaurées, néanmoins Maurice Chéhab ne verra pas la réouverture du Musée en novembre 1997 après sa reconstruction complète, puisqu’il décède le 24 décembre 1994 à Beyrouth.

Maurice Chéhab semble toujours présent, protégeant comme au temps de la guerre civile les œuvres du Musée National. En effet, ce dernier est l’un des seuls monuments historiques de Beyrouth à avoir échappé aux conséquences des tremblements et du souffle causés par l’explosion du 4 août. Seule la façade extérieure du Musée semble avoir été endommagée.

Bibliographie :
GATIER Pierre-Louis, « Nouvelles recherches archéologiques dans la ville de Tyr (Liban) », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 155e année, N. 4, 2011. p. 1499-1557.
MAÏLA AFEICHE Anne-Marie, « La plus grande collection de sarcophages anthropoïdes au Musée National de Beyrouth », L’Agenda Culturel, [en ligne], consulté le 10 août 2020, URL : https://www.agendaculturel.com/article/la-plus-grande-collection-de-sarcophages-anthropoides-au-musee-national-de-beyrouth.
VANNIER Zoé, « Une bataille silencieuse au cœur des combats : La préservation des collections archéologiques du Musée national de Beyrouth (1975-1990) », Les carnets de l’IFPO, [en ligne], consulté le 10 août 2020, URL : https://ifpo.hypotheses.org/10010#_ftnref26.
Vidéo diffusée lors de ma visite au Musée National de Beyrouth le 7 juillet 2020.
WILL Ernest, « Nécrologie : Maurice Chéhab (1904-1994) », Syria, Tome 73 fascicule 1-4, 1996, p. 205-206.

Publié le 14/08/2020


Après avoir obtenu une double-licence en histoire et en science politique, Margot Lefèvre a effectué un Master 1 en géopolitique et en relations internationales à l’ICP. Dans le cadre de ses travaux de recherche, elle s’intéresse à la région du Moyen-Orient et plus particulièrement au Golfe à travers un premier mémoire sur le conflit yéménite, puis un second sur l’espace maritime du Golfe et ses enjeux. Elle s’est également rendue à Beyrouth afin d’effectuer un semestre à l’Université Saint-Joseph au sein du Master d’histoire et de relations internationales.


 


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