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Âşık Veysel, poète et grand artiste turc

Par Emile Bouvier
Publié le 24/02/2022 • modifié le 24/02/2022 • Durée de lecture : 8 minutes

An old baglama is seen in a Vintage Shop In Chalkida, Greece, on 27 December 2018.

Wassilios Aswestopoulos / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Si Aşık Veysel s’est fait connaître par ses talents artistiques, sa renommée tient aussi, pour une large part, aux malheurs qui auront ponctué sa vie dès son plus jeune âge, au premier rang desquels la cécité complète qui le frappera dès l’âge de sept ans (« le monde est devenu un donjon pour moi », affirmera-t-il [1]) et la disparition prématurée d’un grand nombre de ses proches. Ses chansons se distingueront ainsi par leur grande mélancolie, leurs interrogations constantes de sujets tels que l’amour, l’amitié, la foi, ou encore la mort.

La renommée d’Aşık Veysel s’écrira, par ailleurs, dans les mêmes pages que celles de la genèse de la République turque : grand partisan du nouveau régime républicain et fervent admirateur de son fondateur Mustafa Kemal Atatürk, le troubadour turc composera plusieurs poèmes et chansons en l’honneur du vainqueur de la guerre d’indépendance turque (19 mai 1919-11 octobre 1922) et apparaîtra comme une figure marquante des Instituts de village, un système éducatif créé en 1940 visant à encourager l’éducation professionnelle et culturelle des jeunes turcs en milieu rural.

Le présent article vise ainsi à présenter la vie de cet artiste à la vie si singulière, et dont les œuvres continuent d’inspirer, encore aujourd’hui, les nouvelles générations d’artistes turcs.

I. Le bağlama, au cœur de la jeunesse de Veysel

Veysel Şatıroğlu nait le 25 octobre 1884 dans le village de Sivrialan (autrefois appelé Söbalan), non loin de la ville de Sivas, d’un père fermier, Karaca Ahmet Şatıroğlu, et de Gülizar Şatıroğlu. La variole sévit alors durement à travers la région ; avant qu’il ne naisse, les parents du jeune Veysel ont déjà perdu deux filles à cause du virus et, en 1901, le futur aşık est lui aussi contaminé. S’il parvient à y survivre, il perd toutefois l’usage de son œil gauche tandis qu’une cataracte se développe dans l’œil droit. Un accident (au sujet duquel aucune information ne transparaît dans les biographiques consacrées à l’artiste), quelques mois après, lui fait perdre totalement la vue : à l’âge de sept ans, Veysel se retrouve ainsi totalement aveugle [2].

Espérant le consoler, son père lui offre alors un bağlama et s’emploie à lui réciter régulièrement des poèmes folkloriques et, quelquefois, fredonne des chansons populaires ; au grand bonheur de Veysel, de nombreux amis de Karaca Ahmet, également adeptes de poésie et de musique, prennent l’habitude de se rendre chez les Şatıroğlu afin de soutenir le convalescent et passent des soirées entières, avec son père, à chanter et jouer de la musique.

Tout particulièrement réceptif à l’art de son père et de ses camarades, Veysel montre une appétence précoce pour le bağlama et la chanson ; il s’y consacre avec volontarisme et passion, guidé par son professeur, un ami de son père, Çamışıhlı Ali Ağa. Ce dernier lui enseigne les œuvres de Pir Sultan Abdal [3], Karacaoğlan [4], Ruhsati [5] et d’un grand nombre d’autres aşık anatoliens. Malgré sa cécité, Veysel se montre un élève assidu et enthousiaste.

La Première Guerre mondiale éclate alors que le futur aşık n’a que 20 ans. A son grand regret, tous ses amis et son frère partent au front tandis que lui, en raison de son handicap, n’a d’autre choix que de rester à l’arrière, seul avec son bağlama. Après la guerre, il se marie à une jeune femme nommée Esma, avec qui il a une fille et un fils. Ce dernier meurt dix jours après sa naissance ; le 24 février 1921, la mère de Veysel disparaît à son tour, suivie de Karaca Ahmet, un an et demi plus tard. Esma s’enfuit quant à elle avec un domestique de la maison du frère de Veysel, laissant ce dernier seul avec sa fille de six mois qui meurt elle aussi, quelques semaines plus tard.

La jeunesse de Veysel est ainsi marquée par de nombreux malheurs qui forgeront sa personnalité, sa sensibilité artistique et, sans surprise, le personnage qu’il incarnera pour la population turque une poignée d’années plus tard.

II. Le début du succès

En 1930, Veysel fait la rencontre d’Ahmet Kutsi Tecer (4 septembre 1901-23 juillet 1967), poète et homme politique turc (il occupera notamment un siège à la Grande Assemblée turque de 1942 à 1946) qui occupe alors le poste de directeur de l’Eduction nationale dans la province de Sivas. La rencontre avec Amet Kutsi Tecer marque un point tournant dans la vie de Veysel.

Les deux hommes se lient rapidement d’amitié et, le 5 janvier 1931, Veysel se fait remarquer du public lors d’une cérémonie dédiée à la poésie organisée par Ahmet Kutsi Tecer : à partir de cette représentation, son succès n’ira que grandissant [6]. Avec d’autres poètes, Veysel et Ahmet fondent « l’association pour la préservation des poètes folkloriques » en 1931. Le 5 décembre de la même année, ils organisent le Festival des poètes folkloriques, qui s’avérera un franc succès et durera plus de trois jours.

Jusqu’en 1933, Veysel s’emploie à jouer et interpréter des poèmes de grands poètes turcs - les « ozanz ». Lors du dixième anniversaire de la République turque, sur les conseils d’Ahmet Kutsi Tecer, les membres de l’association pour la préservation des poètes folkloriques rédigent pour l’occasion des poèmes faisant les louages du nouveau régime politique. Veysel, fervent partisan de la jeune République et de son fondateur, s’empresse alors d’écrire un poème dont le premier vers affirme qu’« Atatürk est le renouveau de la Turquie » et qui sera le fondement de son célèbre « Atatürk’e Ağıt » (« Lamentation pour Atatürk ») [7].

Ali Riza Bey, maire de la ville d’Ağcakışla à laquelle le village natal de Veysel, Sivrialan, était alors rattaché, montrera un fort intérêt pour le poème rédigé par le jeune poète et proposera de l’envoyer à Ankara. Veysel exprimera son souhait d’aller le lire directement à Mustafa Kemal Atatürk ; avec l’un de ses amis, un dénommé Ibrahim, il voyagera alors à pied, dans des conditions climatiques hivernales particulièrement dures. Ils n’arriveront dans la nouvelle capitale turque qu’au terme d’un voyage long de trois mois et qui s’avérera être, finalement, un échec : l’agenda du président turc ne lui permettra pas de rencontrer ce dernier [8].

Toutefois, Veysel parviendra à faire publier son poème dans un journal ankariote nommé « Hakimiyeti Milliye » pendant trois jours consécutifs. Durant son séjour à Ankara, Veysel jouera du bağlama et chantera dans les cafés. Face à son succès grandissant, Veysel commencera alors une longue tournée à travers la Turquie, durant laquelle il récitera ses poèmes dans les villes et villages.

A la suite de l’établissement des Instituts de village précédemment évoqués, Veysel devient professeur de bağlama dans les écoles républicaines d’Arifiye, Hasanoğlan, Çifteler, Kastamonu, Yıldızeli and Akpınar, formant des générations de jeunes Turcs à l’art de la poésie et de la musique [9]. Il se produira également dans les Maisons du peuple (« Halkevleri », sorte de sections du Parti républicain du peuple, le mouvement politique d’Atatürk) et à la radio [10].

III. Reconnaissance et postérité

En 1965, la Grande Assemblée nationale turque décide d’allouer un salaire mensuel de 500 livres turques à Veysel, en remerciements pour « sa contribution à notre langue natale et à la solidarité nationale ». Le 21 mars 1973, Veysel meurt d’un cancer du poumon à Sivrialan, son village natal, dans une maison officiant désormais comme un musée à sa mémoire. Veysel incarne toujours aujourd’hui, pour la Turquie, l’image de l’aşık par excellence : un poète talentueux mais modeste, relatant les difficultés de la vie autant que le quotidien dans les villages anatoliens. Récusant la compétition, il se refusera à participer aux « lebdeğmez atışma », une joute oratoire traditionnelle en Turquie où deux poètes doivent improviser, chacun leur tour, des vers excluants toute lettre qui amènerait leurs lèvres à se toucher (en l’occurrence les lettres B, F, M, P et V) [11].

L’hommage rendu par le Parlement turc à Aşık Veysel et notamment sa contribution à « la solidarité nationale », soulignait l’apolitisme de ses chansons et leur caractère unificateur, à une époque où l’unité nationale figurait comme l’un des plus grands enjeux de la jeune république turque, qui tentait alors de transcender la mosaïque ethnique et religieuse héritée de l’Empire ottoman. Lui-même de confession alévie, Veysel n’en fera jamais un argument identitaire [12]. Dans l’un de ses poèmes, il chante ainsi [13] que :

« Kurde, turc ou circassien
Ce sont tous des enfants d’Adam
Ensemble, ils deviennent des martyrs, des vétérans
Quel serait le problème avec ça ?
Jetez un œil à la Bible, au Coran
Les quatre livres [saints] sont dignes. »

De par son attachement aux nouvelles institutions républicaines, et jouissant de son fort succès populaire, Aşık Veysel s’avérera également être un puissant lien entre l’administration et la population turques. Ses chansons, pourtant traditionnelles et folkloriques [14], comporteront de nombreuses référence modernes, s’inscrivant dans la volonté résolue des autorités de moderniser le pays : ainsi évoque-t-il dans ses poèmes des thèmes comme ceux des écoles, des usines ou encore des villes [15].

Plus que tout, sa mélancolie, ses réflexions sur la vie et la mort, marqueront d’une empreinte forte l’œuvre d’Aşık Veysel ; joie de vivre et tristesse, optimisme et désespoir s’entremêleront dans ses poèmes. L’une de ses chansons les plus connues, « Uzun ince bir yoldayım » (« Je suis sur un sentier sans fin ») [16], parle ainsi de l’inéluctabilité de la mort :

« Je marche même en dormant,
Je cherche une raison de rester
Je vois toujours ceux qui partent. »

Ces chansons ont été, depuis, reprises par un large panel d’artistes turcs modernes, allant tant du célèbre chanteur pop Tarkan [17] qu’à l’incontournable pianiste Fazıl Say [18], ou encore par les chanteurs de rock Cem Karaca et Barış Manço [19].

La vie d’Aşık Veysel est ainsi celle d’un artiste désormais de légende, à l’histoire étroitement liée aux débuts de la République turque, et dont les nombreux malheurs forgeront l’image d’un homme aussi mélancolique que talentueux, aussi humble que sensible, et dont le travail repose désormais dans le panthéon, déjà très riche, des plus grandes œuvres musicales turques.

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- Kemal : de Mustafa à Atatürk (1/2)
- Alévis de Turquie : de l’oppression ottomane aux débordements du conflit syrien
- Portrait de Amel Brahim Djelloul, chanteuse lyrique
- Oum Kalthoum, voix de l’unité arabe ?
- Portrait de Bachar Mar-Khalifé, musicien franco-libanais

Bibliographie :
- APAYDIN, Halil. Aşık Veysel Şatıroğlu’nda dini tecrübe. Dinbilimleri Akademik Araştırma Dergisi, 2005, vol. 5, no 2, p. 179-191.
- BAKILER, Yavuz Bülent et VEYSEL, Âşık. Âşık Veysel. Kültür Bakanlığı, 1989.
- ERDAL, Gulsen G. Aşık Veysel in village institutions and his contributions to music education. Procedia-Social and Behavioral Sciences, 2014, vol. 116, p. 1449-1453.
- GÜNAY, Umay. Âşık Veysel ve âşık tarzı şiir geleneği. Hacettepe Üniversitesi Edebiyat Fakültesi Dergisi, 1993, vol. 10, no 1.
- KURTOĞLU, Fatma Süreyya. Âşık Veysel’in şiirlerini değerler eğitimi açısından okumak. Türk Kültürü ve Hacı Bektaş Velî Araştırma Dergisi, 2017, no 83, p. 101-123.
- ŞENOCAK, Ebru. ÂŞIK VEYSEL’İN ŞİİRLERİNDE TOPRAK ANA. Electronic Turkish Studies, 2017, vol. 12, no 21.
- ŞİMŞEK, Esma. ÂŞIK VEYSEL’İN ÂŞIKLIK GELENEĞİ İÇERİSİNDEKİ YERİ ÜZERİNE BİR DEĞERLENDİRME. AKRA Kültür Sanat ve Edebiyat Dergisi, vol. 4, no 9, p. 117-126.
- VEYSEL, Âşık et OĞUZCAN, Ümit Yaşar. Aşık Veysel : hayatı-şiirleri ve hakkında yazılanlar. Milli Eğitim Basımevi, 1972.
- YILDIRIM, İrfan Murat, et al. Âşık Veysel Türk dünyasında. Karadeniz Araştırmaları, 2004, no 2, p. 43-48.

Sitographie :
- Aşık Veysel Şatıroğlu kimdir ? Aşık Veysel nereli ? İşte Aşık Veysel türküleri ve hayatı hakkında bilgi…, HaberTürk, 20/03/2021
https://www.haberturk.com/asik-veysel-satiroglu-kimdir-asik-veysel-nereli-iste-asik-veysel-turkuleri-ve-hayati-hakkinda-bilgi-3012506
- Aşık Veysel : Le grand barde turc, Anadolu Ajansi, 21/03/2020
https://www.aa.com.tr/fr/culture-et-arts/asik-veysel-le-grand-barde-turc-/1774237#
- « Uzun İnce Bir Yoldayım », Aşık Veysel Şatıroğlu, Antoloji.com
https://www.antoloji.com/uzun-ince-bir-yoldayim-siiri/
- « Uzun İnce Bir Yoldayım », Tarkan, YouTube
https://www.youtube.com/watch?v=kylN0EbXlLY
- « Kara Toprak », Fazıl Say, YouTube
https://www.youtube.com/watch?v=gYtybgToH2Q
- « Uzun İnce Bir Yoldayım », Cem Karaca - Barış Manço, YouTube
https://www.youtube.com/watch?v=Njwjq-0lEGA
- Atatürk Şiirleri - Atatürk’e Ağıt / (Aşık Veysel), T.C. Kültür ve Turizm Bakanlığı
https://www.ktb.gov.tr/TR-96410/ataturke-agit--asik-veysel.html

Publié le 24/02/2022


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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