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Le rivage des Syrtes de Julien Gracq : entre fiction littéraire et échos géopolitiques inactuels

Par David Rigoulet-Roze
Publié le 20/07/2020 • modifié le 20/07/2020 • Durée de lecture : 11 minutes

Histoire de confins

Il se trouve que dans la géographie antique, la dénomination de Syrtis, terme d’origine grecque mentionné par Hérodote, désignait un « amas de sable et de rochers » constitué le long des côtes par les courants et autres mouvements d’eau et formant deux golfes sur la côte de l’Afrique du Nord entre Carthage, près de la Tunis actuelle, et Cyrène localisée aujourd’hui non loin de Derna, ville qui fut le premier fief territorial de Daech hors du « Syrak » au printemps 2014, avant que l’organisation djihadiste en fût chassée, en juin 2015, par une coalition de milices « loyalistes » au gouvernement du GNA (Government of National Accord/Gouvernement dit d’union nationale) installé à Tripoli et dirigé par Fayez al Sarraj. Elle demeurera sous tutelle de Tripoli jusqu’à sa prise de contrôle, fin juin 2018, par l’ANL (Armée dite nationale libyenne) du Maréchal Khalifa Haftar, en provenance de l’Est libyen où siège le gouvernement « doublon » de Tobrouk en Cyrénaïque (l’antique Barca). Syrte renvoie directement à Syrtis minor (« petite Syrte ») correspondant aujourd’hui au golfe de Gabès à l’Ouest, situé sur la côte Est de l’actuelle Tunisie et à Syrtis major (« grande Syrte ») correspondant au golfe de Syrte stricto sensu plus à l’Est, où se trouve sise la ville natale éponyme de feu le colonel Mouammar Kadhafi, laquelle tomba momentanément aux mains de Daech en février 2015. Et ce, jusqu’à décembre 2016, lorsque la ville fut reprise par les forces relevant du gouvernement de Tripoli, avant de tomber finalement dans l’escarcelle de l’ANL du Maréchal Khalifa Haftar en janvier 2020.

Toujours est-il que la navigation maritime - et peut-être aussi géopolitique - y a de fait toujours été dangereuse, notamment en raison de la présence de nombreux hauts-fonds, ce qui explique que le mot Syrtis ait d’ailleurs été utilisé en latin pour désigner des « bancs de sable », redoutable menace pour les navires longeant cette côte inhospitalière dont les confins incertains servent traditionnellement de frontière géo-culturelle entre Maghreb (l’Ouest du monde musulman) et Machreck (l’Est du monde musulman) dans la géographie arabo-musulmane du Dar al islam (« monde de l’islam »). La région comptait déjà à l’époque antique quelques villes et ports de grande importance, comme Sabratha située à 77 kilomètres de la capitale Tripoli (Tarabulus en arabe) - Sabratha celle-là même qui fut l’objet d’un bombardement par les Américains le 17 février 2016 pour avoir constitué un autre fief djihadiste de Daech -, Leptis Magna - site romain emblématique de l’ancienne province romaine africaine proconsulaire (Regio Syrtica) -, ou encore la phénicienne Oea, le nom antique de l’actuelle Tripoli, principale cité de la Tripolitaine romaine (Regio Tripolitana). Toutes servaient de débouchés maritimes à l’Hinterland désertique et, plus tard, pour le commerce caravanier transsaharien, notamment celui de la traite négrière dont le juteux trafic contemporain des migrants pourrait constituer aujourd’hui un sinistre avatar. Des journalistes de CNN avaient d’ailleurs filmé en caméra cachée, le 14 novembre 2017, la vente aux enchères d’une douzaine de migrants cédés par des passeurs interlopes pour des sommes allant de 500 à 700 dinars libyens (jusqu’à 450 euros) non loin de la capitale Tripoli [2].

S’il est évidemment inapproprié de chercher à faire coïncider fiction littéraire et Histoire et Géographie, voire Géopolitique, il demeure que certains aspects du Rivages des Syrtes ne sont pas exempts ceteris paribus d’échos parfois troublants avant ou après la lettre, dès lors qu’il est établi que l’auteur a pu, sans le moins du monde hypothéquer sa liberté créatrice, emprunter à l’Histoire ainsi que la géographie politique de la Première Guerre mondiale et ses acteurs de quoi alimenter sa fiction littéraire. Dans une sorte d’exercice de style, d’aucuns ont pu se demander à quelles sources l’auteur Julien Gracq, alias littéraire de Louis Poirier, historien et géographe de formation - il a passé l’agrégation d’Histoire et de géographie en 1934, - ce qui n’est pas contingent - avait pu puiser l’inspiration de sa trame romanesque. De fait, il y est question avec le personnage central, Aldo, d’un jeune homme héritier d’une des plus anciennes familles de la seigneurie d’Orsenna, république fictive du type de Cité-Etat évoquant lointainement la « Sérénissime » vénitienne, mais puissance affaiblie et inquiète des menaces diffuses en provenance d’Orient. Il est envoyé en « observateur » dans une forteresse des provinces du Sud érigée pour surveiller les « vigies » dudit « Rivages des Syrtes » séparant la seigneurie d’Orsenna d’un fictif Farghestan, pays imaginaire sans doute mais évoquant aisément l’ancien Empire ottoman.

Dans un article récent, Philippe Arnaud s’efforçait d’identifier les différents lieux évoqués ainsi que les acteurs qui en seraient partie prenante [3]. Il en réalisa même une carte pour figurer les deux entités respectives. La seigneurie d’Orsenna qui s’y étendrait sur les rives septentrionales et orientales de la mer Adriatique pourrait renvoyer à la thalassocratie vénitienne en lutte contre l’impérialisme ottoman en Méditerranée, mais par-delà l’anachronisme, pourrait tout aussi bien évoquer l’Italie actuelle, sinon l’Europe géopolitique au sens large. Et le Farghestan mentionné dans le roman qui couvrirait une vaste zone allant de la Turquie contemporaine jusqu’aux côtes libyennes en passant par le Machrek et l’Egypte renverrait pour sa part à l’ancien Empire ottoman du Sultan Soliman le Magnifique (1520-1566), lequel avait pris possession de la Tripolitaine à partir de 1551 en y installant la régence de Tripoli. Le livre de Julien Gracq fait référence de manière plus ou moins implicite à ces territoires d’Afrique du Nord conquis par les Ottomans dans lesquels « le raffinement extrême de l’Orient » côtoierait la supposée « sauvagerie des nomades » [4]. Le Corsaire des « Barbaresques » Dragut, passé à la postérité comme célèbre amiral ottoman et connu depuis lors sous le nom de Turgut Reis (vers 1485-1565) en Turquie mais dont la tombe est à Tripoli [5], avait été à cette occasion nommé Pacha (gouverneur de province) par les Ottomans qui voulaient précisément faire de Tripoli leur principale base maritime pour la poursuite de leur expansion en Méditerranée et assurer leur suzeraineté nominale sur la côte des « Barbaresques ». La ville de Raghès du roman coïnciderait peu ou prou géographiquement avec l’actuelle Benghazi en Cyrénaïque, fief initial du maréchal Khalifa Haftar que veut désormais soumettre le GNA de Fayez al Sarraj installé à Tripoli et vigoureusement appuyé pour ce faire par le président turc Recep Tayyip Erdogan, porté qu’il est par son rêve « néo-ottoman ». Durant une cérémonie en hommage à Mustafa Kemal Atatürk en 2016, le président Erdogan prononça un discours qui en fournit une excellente illustration : « La Turquie est plus grande que la Turquie, sachez cela. Nous ne pouvons pas rester enfermés dans 780 000 km2. Car nos frontières physiques sont une chose, et nos frontières de cœur (gönül sinirimiz) autre chose. Nos frères de Mossoul, de Kirkouk, de Hassaké [en actuel Irak, NDA], d’Alep, de Homs [en actuelle Syrie, NDA], de Misrata [en actuelle Libye et porte de la Tripolitaine], de Skopje [en actuelle Albanie], de Crimée et du Caucase ont beau être en dehors de nos frontières physiques, ils sont tous dans nos frontières de cœur ». D’où les tensions renouvelées avec l’ancien - et nouveau - rival russe, tout autant concurrent que partenaire post-impérial. On l’a vu en Syrie. On le voit désormais aussi en Libye où les Européens semblent désemparés face au défi sécuritaire sur ses frontières méridionales.

Résonances géopolitiques

Toute ressemblance de la seigneurie d’Orsena et du Farghestan avec des situations existantes ou ayant existé demeurent évidemment purement fortuites. Voire. Certes, l’Italie, ancienne puissance coloniale de la Libye (1911-1947), soutient le GNA de Tripoli reconnu par la communauté internationale en vertu des « Accords de Skhirat » signés le 17 décembre 2015 sous les auspices de l’ONU. En outre, un accord a officiellement été conclu en février 2017 entre Tripoli et Rome - mais concrètement avec les milices islamistes des villes littorales, comme celle de Misrata - destiné à maîtriser l’intensité des flux migratoires au départ de la Libye et à destination de l’Union européenne, accord renouvelé tacitement le 6 novembre 2019. Rome entend donc maintenir les meilleures relations possibles avec le GNA de Fayez al-Sarraj. Et ce, même si ce dernier bénéficie de l’appui militaire turc depuis la signature, le 27 novembre 2019, d’un accord « de coopération militaire et sécuritaire », rapidement ratifié le 21 décembre suivant par le Parlement turc. Le document ouvrait la voie à une intervention turque directe en Libye, avérée aujourd’hui, et renouant avec un passé ottoman ouvertement revendiqué par le principal intéressé, à savoir le président Erdogan. Et ce dernier de déclarer, à l’occasion du Nouvel An, à des soldats turcs en mission au commandement de la gendarmerie de Gecitli (province d’Hakkari) : « Nos soldats ainsi que nos policiers ont lutté héroïquement sur le sol, en mer et dans les airs. Lors de l’opération ‘Source de Paix’ [Barış Pınarı Harekâtı en turc, NDA] ils ont chassé tous les terroristes de cette zone. Actuellement nous lançons une toute autre et nouvelle initiative avec la Libye en Méditerranée orientale. Si Dieu le veut, avec cette initiative lancée en Méditerranée, nos Mehmetçik [nom traditionnel des soldats turcs, NDA] continuerons d’écrire une légende telle que les légendes écrites dans le passé par Barberousse [corsaire ottoman sous le règne de Soliman le Magnifique] en Méditerranée ». Rappeler la mémoire de Khizir Khayr ad-Dîn dit « Barberousse » (1466-1546) qui devint kabudan pacha (grand amiral ottoman) n’a évidemment rien d’anodin dans la bouche de l’actuel reïs turc qui développe une lecture « présentialiste » du passé [6] en regardant de nouveau vers les rives de la Méditerranée orientale. En 1531, Barberousse avait défait une flotte espagnole et ravagé les côtes italiennes et provençales. Cette bataille marqua le début d’une prédominance navale des Ottomans en Méditerranée orientale… jusqu’à la défaite maritime de Lépante (dans le Golfe de Patras, sur la côte occidentale de Grèce, à proximité de Naupacte, appelée alors Lépante) 40 ans plus tard, en 1571, par une coalition de flottes occidentales comprenant des escadres italiennes.

Toujours est-il que par une singulière ironie de l’Histoire, le 31 mars 2020, le Conseil européen a lancé l’opération maritime IRINI, (« la paix » en grec) dans le but premier de faire respecter l’embargo des Nations unies sur les armes en Libye, et a nommé le vice-amiral italien Fabio Agostini commandant opérationnel de l’opération, l’état-major de ladite opération étant situé à Rome, en Italie. Le Conseil européen a également nommé un autre Italien, le vice-amiral Ettore Socci en tant que commandant de la force de l’UE pour l’opération navale militaire de l’UE en Méditerranée (EUNAVFOR MED IRINI), pour la période allant du 6 mai 2020 au 18 octobre 2020, lequel agit sous l’autorité du commandant d’opération susmentionné. L’opération IRINI se donne pour tâche principale de mettre en œuvre l’embargo sur les armes imposé par les Nations unies à l’aide de moyens aériens, satellites et maritimes. En particulier, la mission a vocation à procéder en haute mer, au large des côtes libyennes, à l’inspection de navires soupçonnés de transporter des armes ou du matériel connexe à destination ou en provenance de la Libye, conformément à la résolution 2292 (14 juin 2016) du Conseil de sécurité des Nations unies [7]. Elle se fait en parallèle de l’opération maritime Sea Guardian placée, elle, sous commandement de l’OTAN depuis novembre 2016 et dont l’un des principaux membres n’est autre que la Turquie, laquelle entend bien profiter de ce statut privilégié pour assurer des intérêts contestés car souvent plus « nationaux » [8] que « solidaires » devant les côtes libyennes considérées comme par le président Erdogan comme historiquement « familières ». Ainsi, selon le président Erdogan, le retour des Turcs n’aurait rien de surprenant, voire serait somme toute attendu : « On nous demande souvent ce que nous faisons exactement en Libye. Nous y sommes pour défendre nos descendants, nos frères anatoliens », avait-il déclaré, le 22 décembre 2019, à Gölcük (province de Kocaeli), alors qu’il assistait à la mise à l’eau d’un nouveau sous-marin de la marine turque (Türk Deniz Kuvvetleri). La « doctrine de la patrie bleue » (Mavi Matan) élaborée dans les années 2000 par des officiers d’une nouvelle génération très modérément « atlantiste » incarnée par le contre-amiral Cihat Yaycı - considéré comme l’un des chefs de file de cette tendance dite « eurasiste » -, doit justement permettre à la Turquie d’étendre son influence en Méditerranée orientale comme par le passé. Pour galvaniser une opinion qui n’est pas nécessairement convaincue de la pertinence de la stratégie présidentielle - contrairement à ce qui prévaut pour la situation syrienne -, le président Erdoğan avait, lors de l’un de ses discours à la fin de l’année 2019, au cours d’une réunion élargie des présidents provinciaux de l’AKP, explicitement invoqué la gloire passée de l’Empire ottoman en rappelant que la Turquie se situe dans un bassin de civilisation : « Ce bassin est très large. La Méditerranée et l’Afrique du Nord en font partie. La Libye est un héritage de Ghazi Mustafa Kemal futur Atatürk [« Père des Turcs », fondateur de la République turque] qui a organisé nos frères libyens contre les occupants. Il a combattu avec eux. Il a même été blessé à l’œil et a porté cette trace avec fierté » [9].
Le fait est que Mustafa Kemal (1881-1938) fut à l’origine d’une contre-offensive victorieuse contre les Italiens à Tobrouk en décembre 1911 et qu’il occupa ensuite un commandement militaire à Derna en mars 1915, avant de devoir regagner Istanbul sous la pression militaire italienne. Ainsi n’hésite-il pas à convoquer les mannes du « Père » de la Turquie moderne, quand cela l’arrange, afin de justifier sa démarche, souvent bien éloignée de celui qui avait plutôt cherché à solder les comptes du défunt Empire ottoman après la fin de la Première Guerre mondiale. A propos de la Libye, le 9 janvier 2020, à Ankara, lors d’un évènement organisé pour les handicapés ainsi que les enfants sous protection du gouvernement, il pouvait encore déclarer : « Nous sommes sur ces terres, où nos ancêtres ont marqué l’histoire parce que nous y avons été invités pour mettre fin à l’injustice et à la persécution [i.e. celle du colonisateur italien, NDA] » [10]. Dans ses emportées lyriques, le nouveau « Grand turc » n’hésite pas encore à déclarer : « En Libye, nous ne sommes pas des étrangers. Nous sommes dans une terre qui faisait partie de l’Empire ottoman » [11]. Et comme en écho, Hulusi Akar, le ministre turc de la Défense en visite à Tripoli le 3 juillet 2020 allait jusqu’à déclarer que « la Turquie ne quittera plus jamais la Libye ».

Lorsque donc Histoire et Géopolitique s’entremêlent « littéralement parlant » dans le sarâb (« mirage ») de ce rivage des Syrtes, bâb (« porte ») du redoutable Sirocco, ce vent sec et brûlant qui se transporte vers les rives Nord de la Méditerranée.

Publié le 20/07/2020


David Rigoulet-Roze, docteur en Sciences politiques, est enseignant et chercheur, ainsi que consultant en relations internationales, spécialisé sur la région du Moyen-Orient et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques. Il est chercheur à l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS) où il est en charge depuis 2006 d’une veille stratégique entre l’Iran et les pays arabes particulièrement préoccupés de l’éventuelle accession de l’Iran au statut de puissance nucléaire. Il est également chercheur associé à l’Institut de Recherches Internationales et Stratégiques (IRIS) ainsi qu’à l’Institut européen de recherche sur la coopération Méditerranéenne et Euro-arabe (MEDEA) de Bruxelles. Outre de nombreux articles, il a notamment publié Géopolitique de l’Arabie saoudite : des Ikhwans à Al-Qaïda (Armand Colin, 2005) et L’Iran pluriel : regards géopolitiques (l’Harmattan en 2011). Il enseigne également la Géopolitique et les Sciences Politiques dans le supérieur.


 


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