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L’Arménie et l’Azerbaïdjan : une paix si lointaine (1/2)

Par Emile Bouvier
Publié le 16/12/2022 • modifié le 16/12/2022 • Durée de lecture : 4 minutes

L’accord de cessez-le-feu signé le 10 novembre par le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan, le Président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et Vladimir Poutine semblait pourtant contenir la promesse d’une certaine stabilité qui, de fait, aura globalement tenu durant presque deux ans : malgré la rancœur arménienne et l’omnipotence du vainqueur azéri, et à l’exception des escarmouches qui éclateront au fil des mois [4], seules deux ruptures majeures du cessez-le-feu - en mai 2021 [5] puis en septembre 2022 [6] - seront notées.

La fin de l’été 2022 marque donc un véritable tournant dans le respect relatif du cessez-le-feu : après de premiers affrontements le 3 août 2022 [7], les combats reprendront violemment dans la nuit du 12 au 13 septembre et s’étaleront jusqu’au lendemain ; ils reprendront à nouveau du 14 au 16 septembre, puis du 21 au 29 septembre. En tout, sans que ces chiffres ne soient définitifs ni n’aient pu être recoupés, plus de 300 soldats et civils arméniens et azéris auraient perdu la vie [8].

Pourquoi l’Azerbaïdjan a-t-il soudainement repris ses opérations militaires contre l’Arménie et qu’en a-t-il tiré ? Quelles conséquences pour l’équation géopolitique régionale et pour les acteurs internationaux du conflit, à l’instar de la Turquie et de la Russie ? Quel avenir pour la paix entre ces deux adversaires transcaucasiens ? Cet article tâchera de répondre à ces questions en démontrant tout d’abord que si la crise que traversent aujourd’hui les deux pays s’explique en grande partie par l’insatisfaction de Bakou à l’égard du cessez-le-feu (I), un traité pourrait permettre de satisfaire les deux parties, comme essayent de le promouvoir activement des médiateurs comme l’Europe (II) ; l’installation dans le temps de la crise arméno-azérie participe toutefois de sa complexification au fur et à mesure qu’un nombre croissant d’acteurs exogènes à la Transcaucasie essayent de tirer parti de la situation (III).

I. Un accord de cessez-le-feu insuffisant pour Bakou

La nouvelle crise arméno-azérie tient ses origines, en grande partie, des contours de l’accord de cessez-le-feu du 10 novembre 2020. En synthèse, celui-ci s’articulait autour de neuf points et prévoyait [9] :

- un cessez-le-feu intégral de part et d’autre de la ligne de front
- la restitution de la région d’Aghdam, dans le Haut-Karabagh, à l’Azerbaïdjan
- le déploiement de près de deux mille soldats russes comme force de maintien de la paix pour une durée renouvelable de cinq ans
- l’établissement d’un « centre de maintien de la paix » visant à coordonner le respect du cessez-le-feu
- la restitution à Bakou des régions de Kelbadjar et de Latchine ; la protection du corridor de Latchine, seule voie de communication acceptée entre l’Arménie et les territoires du Haut-Karabagh encore sous contrôle arménien, sera assurée par le contingent russe. Erevan s’engage par ailleurs à construire une nouvelle voie de communication entre l’Artsakh et l’Arménie où sera redéployé le contingent russe à l’issue
- le retour des déplacés internes et réfugiés sous l’égide de l’Office du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR)
- le retour intégral et réciproque des prisonniers de guerre et des corps des victimes
- le rétablissement des liaisons économiques et logistiques dans la région
- la construction de nouvelles voies de communication entre l’Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan

Cet accord - qui, pour rappel, n’est pas un traité de paix - ne se montrera pas entièrement satisfaisant pour les Azerbaïdjanais : au-delà du déploiement de forces de maintien de la paix russes qui ont été perçues comme des forces d’occupation par une partie de la population azérie [10], les conquêtes territoriales de Bakou, pourtant substantielles, n’ont pas rempli l’intégralité de leurs objectifs. Certaines portions notables du Haut-Karabagh demeurent en effet encore arméniennes et plusieurs villes sous contrôle d’Erevan, comme Syunik (Zangezur en azéri) ou Sevan (Geghakunik) [11], font l’objet de revendications irrédentistes très fortes de la part de Bakou [12]. La région de Syunik fera ainsi l’objet d’une offensive des forces azerbaïdjanaises le 12 mai 2021, qui avanceront de près de 3,5 kilomètres en territoire arménien [13].

Deuxièmement, Bakou n’est pas parvenue à concrétiser l’idée qu’elle défend avec Ankara d’un « corridor de Zangezur » [14] (expliquant par la même occasion les affrontements dans ce secteur en mai 2021) permettant de connecter directement le territoire azerbaïdjanais au territoire turc - la portion turque de la route relierait Iğdir à Kars - en passant par l’exclave du Nakhitchevan. Cette route permettrait par ailleurs de connecter directement la Turquie au reste du monde turcique, au sein duquel la présidence turque tâche résolument d’étendre son influence [15].

Troisièmement, les Arméniens se voient accorder une latitude d’action trop importante aux yeux de Bakou : aucun délai n’a par exemple été défini pour la construction de la route devant permettre à l’Arménie de se passer du corridor de Latchin et d’en laisser le contrôle aux forces azerbaïdjanaises. Certains analystes [16] percevront d’ailleurs les affrontements du 4 août 2022 comme une volonté de Bakou de presser Erevan d’achever la construction de cette nouvelle route. Ce sera finalement chose faite le 30 août et la route historique du corridor de Latchin, financée en grande partie par la diaspora arménienne à la suite de la victoire d’Erevan lors de la première guerre du Haut-Karabagh (1988-1994), sera fermée [17].

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :
- Cessez-le-feu dans le Caucase du sud : vers une paix durable ?, Par Benoît Filou
- Le conflit du Haut-Karabagh : pourquoi faut-il distinguer le Haut-Karabagh lui-même des territoires azerbaïdjanais occupés par les forces arméniennes, Par Benoît Filou
- Caucase du Sud : le grand chantier de l’ouverture des voies de communication

Publié le 16/12/2022


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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