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Le conflit du Haut-Karabagh : pourquoi faut-il distinguer le Haut-Karabagh lui-même des territoires azerbaïdjanais occupés par les forces arméniennes

Par Benoît Filou
Publié le 06/11/2020 • modifié le 09/11/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

01.11.2020 An armed man is pictured in the area of the Lachin corridor.

Iliya Pitalev / Sputnik / Sputnik via AFP

Les analyses proposées par les médias ne distinguent généralement pas ces territoires du Haut-Karabagh per se. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le distinguo n’est pas non plus fait par les médias azerbaïdjanais, pour qui ces zones sont des territoires occupés qu’il s’agit de libérer – au même titre que le Haut-Karabagh. Toutefois, prendre conscience que nous sommes ici en présence de deux ensembles de territoires, qui charrient des enjeux différents, pourrait sans doute permettre de mieux comprendre la stratégie azerbaïdjanaise dans ce conflit qui dure déjà depuis plus d’un mois, et pour lequel les médiations internationales sont, jusqu’à ce jour, restées stériles (les deux parties ayant notamment violé trois tentatives de cessez-le-feu).

Carte réalisée par Benoît Filou

Une exploitation limitée mais croissante de ces territoires par l’Arménie

Il convient tout d’abord de noter que ces régions, vidées de leur population majoritairement azerbaïdjanaise (mais également kurde, notamment dans le district de Kelbajar), furent un temps relativement délaissées par les autorités arméniennes. Comme nous l’évoquions plus haut, il s’agissait pour les forces arméniennes de se constituer une zone tampon destinée à protéger le territoire du Haut-Karabagh, mais aussi d’obtenir un levier supplémentaire pour d’éventuelles négociations. Si depuis le cessez-le-feu de 1994, ces territoires ne furent que très peu repeuplés, ils présentent malgré tout des richesses naturelles que les Arméniens ont commencé à exploiter dans les dix dernières années. Il semble cependant nécessaire de distinguer ici deux sous-ensembles : les régions ouest situées entre l’Arménie et le Karabagh, à forte valeur stratégique, et les régions sud, plus délaissées. Malgré leur relief accidenté, les premières sont bien plus accessibles depuis Erevan, puisqu’elles sont parcourues par les routes de Laçin et de Vardenis, respectivement inaugurées en 1999 et 2017, et construites grâce à des fonds de la diaspora. En plus de leur position géographique, elles abritent notamment des mines d’or, de mercure et d’autres métaux rares (cobalt, nickel, cuivre), ainsi que les sources de la plupart des cours d’eau de la région, en particulier les régions de Kelbajar et de Zangilan. Citons par exemple la mine d’or de Vejnali dans le district de Zangilan, dont l’exploitation a débuté en 2014, ou bien encore celle de Soyudlu dans la région de Kelbajar. Débuté en 2007, l’exploitation de celle-ci par une entreprise appartenant à un fonds d’investissement russe, aurait jusqu’à aujourd’hui englouti près de 300 millions de dollars d’investissements. L’Azerbaïdjan accuse d’ailleurs l’Arménie de participer au pillage de ses ressources non-renouvelables, et d’avoir construit la route Vardenis-Martakert (qui relie l’Arménie à la partie nord du Haut-Karabakh) dans le but d’accélérer l’exploitation et l’exportation de ces ressources [2].

Les autorités arméniennes encouragent par ailleurs un peuplement de ces zones, à travers la construction de colonies agricoles, notamment dans les régions de Kelbajar, Laçin et Quabdly, qui bordent l’Arménie (même si de telles colonies existent – de moins grande importance – dans les districts de Jibrayil ou Fuzuli). Financées par l’Etat arménien comme par la diaspora, ces colonies cherchent à favoriser l’implantation de populations arméniennes (d’abord des déplacés d’Azerbaïdjan, puis souvent des familles issues de la diaspora, en particulier venues de Syrie, mais également quelques nationalistes utopistes venus d’Occident) en leur offrant une maison, un terrain et des aides sociales, afin d’occuper et de sécuriser des territoires essentiels, puisqu’ils permettent la connexion de l’Arménie au Haut-Karabagh. Cette politique fut en fait essentiellement mise en place par les autorités de Stepanakert (la capitale du Haut-Karabakh) qui n’hésitèrent pas à entrer en conflit avec celles d’Erevan [3]. L’Arménie avait en fait encouragé une colonisation limitée de la région de Laçin, afin de protéger le corridor. Cependant, et afin de ne pas risquer de sanction internationales (la colonisation de territoires occupés militairement étant un crime de guerre), Erevan n’a jamais pu se permettre d’encourager directement la colonisation des 7 districts entourant le Haut-Karabagh. C’est donc Stepanakert qui, avec l’aide de la diaspora arménienne, prendra en main la colonisation de ces zones, alors même que l’Arménie les considérait encore comme une monnaie d’échange. Cette politique, accélérée après 2011 et l’arrivée des populations fuyant la guerre civile syrienne, rencontre encore un succès relatif. Les « villages-tests » ne sont pas bien étendus [4], et la population présente ne constitue pas une masse significative [5]. Quoi qu’il en soit, ces zones, d’abord considérées comme secondaires, ont donc fait l’objet de plans récents de colonisation et de mise en valeur, et ont même été officiellement intégrées au territoire du Haut-Karabagh par la nouvelle constitution que s’est donnée l’enclave en 2006. Signalons par ailleurs que la population arménienne considérerait aujourd’hui majoritairement ces territoires comme non-négociables, contrastant avec l’opinion qui prédominait jusqu’au milieu des années 2000 [6]. La guerre de 2020 pourrait cependant changer la donne.

Des territoires plus aisés à (re)conquérir pour l’Azerbaïdjan

D’une manière générale, l’exploitation de ces zones reste plus discrète, en particulier pour la zone Sud (districts de Fuzuli, Jibrayil et Zangilan), et elles ne représentent pas le cœur de l’espace pour lequel se battent les autorités arméniennes (ici en désaccord avec celles de Stepanakert, pour qui ces territoires font maintenant partie intégrante de la « République de l’Artsakh » - le nom donné par les Arméniens au Haut-Karabakh), et sont d’autant plus considérées comme non-négociables par l’Azerbaïdjan. La perte de ces zones est donc une possibilité envisagée par l’Arménie depuis longtemps, malgré les efforts récents fait pour les coloniser et les exploiter. Elle était par exemple prête à les mettre dans la balance des négociations de 1994, en acceptant de les rendre à l’Azerbaïdjan, en échange de l’obtention d’un statut sécurisé pour le Haut-Karabagh (ainsi que pour le corridor de Laçin, sans l’aide duquel l’enclave resterait coupée de l’Arménie, et donc à la merci de Bakou). Si ces zones furent visées par l’Azerbaïdjan ces dernières semaines, c’est probablement qu’elles sont moins défendues que le Haut-Karabagh à proprement parler ; c’est aussi qu’elles offrent une géographie plus clémente, de vastes plaines facilement parcourues par l’armée azerbaïdjanaise. Soulignons d’autre part que si les institutions internationales considèrent toutes ces régions comme des territoires occupées, le plus faible peuplement des régions entourant le Karabagh rend leur reprise par l’armée azerbaïdjanaise moins dramatique puisqu’elle n’implique pas de catastrophe humanitaire d’ampleur (bien que les colons installés dans ces régions – généralement des personnes fragiles économiquement – ne souhaitent en aucun cas avoir à quitter ces régions qu’ils habitent parfois depuis près de 20 ans, et souvent dans des conditions difficiles).

Pourquoi concentrer les efforts sur ces régions

L’armée azerbaïdjanaise a donc concentré ses efforts sur les régions périphériques, le nord d’abord, puis le sud. Si l’accès aux ressources évoquées semble pouvoir motiver ce choix, la stratégie semble manifestement de parvenir aux routes de Vardenis et de Laçin qui connectent l’enclave à l’Arménie. La première est désormais une zone de combat, et est donc inutilisable, tandis que les troupes azerbaïdjanaises progressent vers la seconde, via le Sud. Déconnecter le Karabagh de l’Arménie ferait prendre un tour nouveau au conflit, et poserait les bases de futures négociations, favorables à l’Azerbaïdjan. Le corridor semble pourtant difficilement atteignable, puisqu’il est situé à plus de 1000 mètres d’altitude, ce qui, l’hiver approchant, pourrait compliquer la tâche de l’Azerbaïdjan.

Il n’est pas possible d’assurer avec certitude que ces territoires sont entièrement repris et contrôlés par l’Azerbaïdjan, l’Arménie ayant réfuté les annonces de reconquêtes faites par le Président Aliyev [7], et les autorités iraniennes ayant déployé des troupes au-delà de l’Aras, dans les territoires en question. Il est probable que ces régions soient encore en dispute ; quoi qu’il en soit, l’Arménie semble avoir perdu le contrôle, et la reprise des territoires sud, si elle était avérée, serait déjà une réussite pour les autorités azerbaïdjanaises. Réussite d’abord symbolique : la population de l’Azerbaïdjan attend beaucoup de cette guerre, et la terminer sera pour le Président une tâche compliquée ; pouvoir arguer de la reconquête d’une portion non-négligeable de territoire pourrait lui permettre d’envisager une éventuelle cessation des combats. Par ailleurs, la reconquête de la frontière avec l’Iran pourrait permettre la mise en place de projets : qu’on pense à l’exploitation du barrage de Khodaafarin sur la rivière Aras, jusqu’alors uniquement prise en charge par l’Iran, ou bien encore aux rumeurs concernant le gazoduc TANAP, reliant l’Azerbaïdjan à la Turquie via le Nakhitchevan. Le replacement d’anciens déplacés des années 1990 semble également une option intéressante pour Bakou, ce qui permettrait de régler la situation d’une partie des réfugiés (600 000 personnes auraient fui ces régions entre 1993 et 1994), et de dynamiser sa zone frontalière avec l’Iran. Cette politique a déjà été initiée pour un village libéré après la guerre des 4 jours de 2016, village dans lequel vivraient aujourd’hui plus de 1 400 personnes [8].

Finalement, et contrairement à ce que les autorités azerbaïdjanaise annoncent elles-mêmes, l’objectif serait avant tout de s’emparer définitivement des territoires sud, et en particulier des districts de Jibrayil et Fuzuli, plus accessibles, mais peut-être à terme de pouvoir avancer jusqu’aux routes reliant l’Arménie au Karabagh, au moins assez pour en menacer l’usage. Un Haut-Karabagh isolé verrait probablement sa population décroitre, et deviendrait une proie bien plus facile pour Bakou, que ce soit par les voies militaire ou diplomatique. Ainsi, la rumeur qui circulait fin octobre selon laquelle Laçin était passé sous contrôle azerbaïdjanais a été célébrée comme une victoire définitive sur les réseaux sociaux locaux. Un autre objectif envisageable, serait pour Bakou de progresser jusqu’au Nakhitchevan afin de relier, à terme, l’enclave azérie au reste du pays. Mais cela impliquerait d’occuper la région arménienne de Zengezur (Syunik), ce qui semble peu probable, car il s’agirait d’une attaque directe contre l’Arménie qui pourrait alors demander un secours militaire à Moscou, en vertu de l’accord qui lie les deux. Rappelons d’ailleurs que l’Arménie et le Karabagh avait formé le projet d’une troisième route, passant justement par le Sud, et reliant la ville de Kapan à celle de Hadrout ; projet qui serait rendu caduque par la reconquête des territoires qu’il était censé traverser [9]. Alors que les combats s’annoncent plus difficiles (du fait des conditions climatiques et de la géographie), la conquête de ces territoires, si elle était avérée, constituerait déjà une victoire pour Bakou.

Publié le 06/11/2020


Benoît Filou est diplômé de la Sorbonne et de l’ENS Lyon en Philosophie. Persanophone et turcophone, il a ces dernières années voyagé et travaillé dans plusieurs pays du Moyen-Orient (Liban, Egypte, Iran). Il réside aujourd’hui à Bakou en Azerbaïdjan, où il enseigne la Philosophie et l’Histoire (au Lycée Français de Bakou), tout en étant contributeur pour un think-tank, le « Baku Research Institute ».


 


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