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Israël et l’Azerbaïdjan, une romance diplomatique sous le sceau de la realpolitik (1/2). Des intérêts communs éminemment pragmatiques

Par Emile Bouvier
Publié le 29/06/2023 • modifié le 19/10/2023 • Durée de lecture : 7 minutes

Crédits photo : BAKU, AZERBAIJAN - MAY 30. Israeli President Isaac Herzog (L) meets with Azerbaijani President Ilham Aliyev ® in Baku, Azerbaijan on May 30, 2023. Azerbaijani Presidency / Handout / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

En effet, si les autorités azerbaïdjanaises et israéliennes diffusent l’une comme l’autre un narratif exacerbant des liens historiques et culturels ancestraux - le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev ayant par exemple souligné le 30 mai dernier les « siècles d’histoire juive » dans son pays [4] -, les motivations de ce rapprochement soudain s’avèrent présidées par des considérations éminemment pragmatiques et géopolitiques. Les points de concorde entre les deux pays sont en effet nombreux et stratégiques : tandis que l’un comme l’autre entretiennent des relations conflictuelles ou de rivalité croissante avec l’Iran, l’Etat hébreu entend trouver de nouvelles voies d’approvisionnement en pétrole - dans le cadre du conflit en Ukraine et de ses répercussions notables sur le marché énergétique mondial que Bakou se trouve en mesure de lui fournir.

Les deux pays ont par ailleurs parfaitement identifié que leurs intérêts et ambitions respectives dans la région ne risquaient pas de se buter à celles de l’autre ; à ce titre, Bakou et Tel-Aviv ont initié, à partir de 2017 [5], un rapprochement militaire particulièrement notable consistant tant en échange réciproque de renseignement que d’achats d’armement, parfois de pointe, à l’instar des drones israéliens Hermes 450/900, ainsi qu’en diverses technologies de pointe.

Cet article entend ainsi présenter la synthèse de ce rapprochement, inédit dans son ampleur, entre Israël et l’Azerbaïdjan ; une approche thématique sera pour cela privilégiée et abordera dans un premier temps la question des intérêts communs unissant les deux pays (première partie) avant d’en venir à la nature même de leur collaboration croissante (deuxième partie).

Première partie : des intérêts communs éminemment pragmatiques

Le partenariat azéro-israélien se fonde, avant tout, sur l’absence de terrains de rivalité et même, au contraire, sur des intérêts communs articulés autour de leur inimitié commune à l’égard de l’Iran (1) et de leur recherche mutuelle de partenaires à l’approche stratégique pragmatique (2).

1. Une inimitié commune à l’égard de l’Iran

Sans être le principal vecteur du rapprochement entre Israël et l’Azerbaïdjan, leur inimitié commune à l’égard de l’Iran apparaît relativement incontournable dans ce processus. S’il n’est plus nécessaire de présenter les raisons de l’hostilité opposant Téhéran à Tel-Aviv, celles entre Bakou et Téhéran interrogent davantage : l’Azerbaïdjan est en effet l’un des rares pays dont la population est à majorité chiite dans le monde avec l’Iran, l’Irak et Bahreïn, et ne s’est jamais immiscé jusqu’ici dans la politique régionale iranienne, notamment au Levant.

Plusieurs points de discorde opposent pourtant historiquement et actuellement Bakou et Téhéran ; premièrement, l’Iran abrite une forte communauté azérie, qui constitue sa plus large majorité ethnique, forte d’au moins 12 millions de personnes [6]. Si les Azéris d’Iran n’ont constitué aucun mouvement indépendantiste armé à l’image de ce que les Kurdes d’Iran ont pu faire avec le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI) et le Komala entre autres choses, ou encore les Baloutches avec le Front de libération du Baloutchistan (FLB), les Azéris n’en demeurent pas moins porteurs d’aspirations nationalistes alimentées, au moins pendant les années 1990, par Bakou ; le président azerbaïdjanais Abdulfaz Elchibey, élu en 1992, n’avait, en effet, pas caché sa volonté d’assimiler les provinces azéries d’Iran à un Grand Azerbaïdjan. S’il a échoué dans ces ambitions nationalistes et que les Azéris tendent à se montrer loyaux envers Téhéran [7], cette communauté continue d’être un vecteur de tensions entre les deux voisins caspiens comme l’ont montré les propos d’Ilham Aliev en novembre 2022 qui affirmait « devoir conduire des exercices militaires à la frontière iranienne pour montrer que nous n’avons pas peur [des Iraniens] et que nous ferons tout pour protéger […] les Azéris à travers le monde, y compris ceux en Iran » [8].

Au-delà de la communauté azérie en Iran, Téhéran et Bakou s’affrontent autour du dossier arménien ; la guerre en Ukraine a en effet détourné l’attention de la Russie de la Transcaucasie et laissé un vide que le bloc azéro-turc tend de plus en plus à vouloir occuper ; l’Iran et l’Arménie se sont alors rapprochés afin de contrer cette influence, d’autant que le territoire arménien s’avère primordial pour les importations et exportation iraniennes et qu’une occupation de la bande frontalière irano-arménienne par Bakou signifierait un isolement économique supplémentaire pour Téhéran. Les tensions entre les deux rivaux de la mer Caspienne ont atteint un tel paroxysme ces derniers mois que l’Azerbaïdjan a procédé à plusieurs séries d’arrestations particulièrement médiatisées d’individus présentés comme des agents des services de renseignement iraniens en novembre 2022 [9], février [10] et mai [11] 2023 notamment, tandis qu’une attaque perpétrée contre l’ambassade azerbaïdjanaise le 27 janvier 2023 à Téhéran a provoqué la mort du chef de la sécurité de l’emprise diplomatique durant ce que le président Ilham Aliyev a caractérisé « d’attaque terroriste » [12], bien que le régime iranien ait nié toute implication et que les motivations de l’individu seraient d’ordre personnelles et non politiques.

2. Du pétrole contre du matériel de guerre

Au-delà de leur inimitié commune à l’égard de l’Iran, Israël et l’Azerbaïdjan ont trouvé dans l’un comme dans l’autre un partenaire privilégiant le pragmatisme à l’idéalisme dans les relations diplomatiques, à l’instar de ce qu’adoptent comme politique étrangère d’autres puissances émergentes comme la Turquie. Ainsi, si l’Europe a subi les critiques de nombreuses figures politiques [13] et de mouvements de la société civile internationale [14] pour s’être rapprochée de Bakou afin de s’approvisionner en pétrole à la suite du conflit en Ukraine et de la rupture des approvisionnements énergétiques traditionnels en provenance de Russie, le partenariat israélo-azerbaïdjanais en la matière n’a provoqué aucun esclandre particulier, ni en interne ni à l’étranger ; cette indifférence s’explique tant, d’une part, par la confidentialité initiale de cette relation que, d’autre part, par son inscription sur le temps long, bien avant le conflit en Ukraine - en 2013 déjà, Bakou était le principal fournisseur en pétrole de Tel-Aviv, à hauteur de 40% des importations de cette dernière [15].

Si l’intérêt pour Israël de s’approvisionner en pétrole auprès de l’Azerbaïdjan apparaît relativement clair et lui permet de se passer en partie de l’approvisionnement de pays arabes avec lesquels les relations peuvent apparaître parfois conflictuelles ou du moins complexes [16], le pragmatisme de leurs relations ne s’arrête pas là : moyennant ce partenariat énergétique privilégié - qui sera détaillé en seconde partie d’article -, Bakou bénéficie fortement de son côté de la vente d’armes de manufacture israélienne, y compris de haute technologie ou dont l’usage soulève encore des problématiques éthiques [17] dans la communauté internationale, à l’instar des drones de combat [18]. Un câble diplomatique diffusé par Wikileaks en date du 13 janvier 2009 et rédigé par l’assistant du chef de mission de l’ambassade américaine à Bakou, Donald Lu, à destination du département d’Etat américain, mettait d’ailleurs déjà en évidence que « l’industrie de défense israélienne de renommée internationale et son attitude peu regardante à l’égard de sa clientèle correspondent parfaitement aux besoins considérables de l’Azerbaïdjan en matière de défense, qui ne sont pas satisfaits par les États-Unis, l’Europe et la Russie pour diverses raisons liées à l’Arménie et au Nagorno-Karabakh » [19]. De fait, au-delà de l’armement, l’Azerbaïdjan bénéficie également de spécialités israéliennes ayant, là aussi, pu provoquer certains scandales ces dernières années, notamment en matière de capacités cyber offensives ; comme il sera vu en seconde partie d’article, le soutien d’Israël en la matière va croissant et plusieurs rapports font état, par exemple, de l’usage du logiciel d’espionnage israélien Pegasus [20] au profit de l’Azerbaïdjan en Arménie [21].

Ainsi, bien que des liens culturels et historiques indubitables puissent être tissés entre ces deux pays, notamment en raison de la présence historique de communautés juives sur le territoire azerbaïdjanais, le partenariat israélo-azéri se fonde, avant toute chose, sur des intérêts communs alimentés par un pragmatisme propre à la realpolitik caractérisant la politique étrangère de ces pays depuis des années. Leur partenariat, initialement confidentiel, atteint aujourd’hui des proportions difficiles à dissimuler, notamment dans des domaines aussi stratégiques que l’industrie de défense et les approvisionnements énergétiques.

Lire la partie 2 : Un rapprochement stratégique et opérationnel toujours plus étroit

Sitographie :
 "Il y a de l’amour entre Israël et l’Azerbaïdjan, pays musulman à majorité chiite" (Herzog), i24, 30/05/2023
https://www.i24news.tv/fr/actu/international/moyen-orient/1685457781-il-y-a-de-l-amour-entre-israel-et-l-azerbaidjan-pays-musulman-a-majorite-chiite-herzog
 Azerbaijan Officially Inaugurates Embassy in Israel, Caspian News, 31/03/2023
https://caspiannews.com/news-detail/azerbaijan-officially-inaugurates-embassy-in-israel-2023-3-31-0/
 Iran Minorities 2 : Ethnic Diversity, The Iran Primer, 03/09/2013
https://iranprimer.usip.org/blog/2013/sep/03/iran-minorities-2-ethnic-diversity
 Iran-Azerbaijan Tensions and the Tehran Embassy Attack, The Central Asia-Caucasus Analyst, 08/05/2023
https://www.cacianalyst.org/publications/analytical-articles/item/13753-iran-azerbaijan-tensions-and-the-tehran-embassy-attack.html
 Azerbaijan Reportedly Detains Dozens Suspected Of Spying For Iran, RadioFreeEurope, 01/02/2023
https://www.rferl.org/a/azerbaijan-iran-spy-network/32249571.html
 Azerbaijan arrests five people accused of spying for Iran, Al Jazeera, 14/11/2022
https://www.aljazeera.com/news/2022/11/14/azerbaijan-arrests-five-people-accused-of-spying-for-iran
 Hunt for "Iranian spies" continues in Azerbaijan, JAM News, 17/05/2023
https://jam-news.net/iranian-spies-in-azerbaijan/
 Azerbaijan Embassy in Iran Suspends Work After Deadly Attack, VOA, 30/01/2023
https://www.voanews.com/a/azerbaijan-embassy-in-iran-suspends-work-after-deadly-attack-/6940602.html
 « En choisissant l’Azerbaïdjan comme fournisseur de gaz, Ursula von der Leyen affaiblit l’Union européenne », Le Monde, 29/07/2022
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/07/29/en-choisissant-l-azerbaidjan-comme-fournisseur-de-gaz-ursula-von-der-leyen-affaiblit-l-union-europeenne_6136544_3232.html
 Human rights groups criticise EU’s Azerbaijan gas deal, The Guardian, 19/07/2022
https://www.theguardian.com/world/2022/jul/19/human-rights-groups-criticise-eus-azerbaijan-gas-deal
 Two guesses why Azerbaijan loves Israel, The JC, 20/02/20213
https://www.thejc.com/news/world/two-guesses-why-azerbaijan-loves-israel-1.42284
 Where Does Israel Get Oil, Slate, 14/07/2016
https://slate.com/news-and-politics/2006/07/where-does-israel-get-oil.html
 Israel’s autonomous ’robo-snipers’ and suicide drones raise ethical dilemma, TRT World, 26/06/2021
https://www.trtworld.com/magazine/israel-s-autonomous-robo-snipers-and-suicide-drones-raise-ethical-dilemma-44557
 Azerbaijan’s discreet symbiosis with Israel, Wikileaks, 13/01/2009
https://wikileaks.org/plusd/cables/09BAKU20_a.html
 Armenia/Azerbaijan : Pegasus spyware targeted Armenian public figures amid conflict, Amnesty International, 25/05/2023
https://www.amnesty.org/en/latest/news/2023/05/armenia-azerbaijan-pegasus-spyware-targeted-armenian-public-figures-amid-conflict/

Bibliographie :
LUSHENKO, Paul. The Moral Legitimacy of Drone Strikes : How the Public Forms its Judgments (Winter 2022/2023). Texas National Security Review, 2023.

Publié le 29/06/2023


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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