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L’Amérique latine, inattendue caisse de résonance du conflit israélo-palestinien (3/3). Des rapports diplomatiques ambigus avec Israël et la question palestinienne

Par Emile Bouvier
Publié le 05/01/2024 • modifié le 05/01/2024 • Durée de lecture : 8 minutes

Lire les parties 1 : Une présence historique de communautés libano-palestiniennes et 2 : L’Amérique latine, base arrière du Hezbollah

1. Une histoire déjà riche en opposition à Israël

Depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, les relations entretenues entre ce dernier et l’Amérique latine ont connu plusieurs phases et tendent à se diriger de plus en plus vers un certain prisme pro-palestinien. En effet, dans les premières années ayant suivi la déclaration d’indépendance d’Israël, la plupart des pays d’Amérique latine ont établi des relations diplomatiques avec l’État nouvellement créé et se sont employés à adopter des positions relativement neutres à l’égard du premier conflit israélo-arabe [1]. Les années 1960 et 1970 seront toutefois les témoins de changements significatifs dans la région, avec l’émergence de mouvements nationalistes concomitant au développement d’un narratif politique et d’une diplomatie de solidarité avec les pays arabes, notamment à l’aune de la guerre de Yom Kippour. Plusieurs pays d’Amérique latine rompront ainsi leurs relations diplomatiques avec Israël. Cuba [2], le Chili [3] et le Pérou le feront dès 1973.

Le début du XXIème siècle marquera un véritable tournant avec la « vague rose » [4] qui s’abattra sur l’Amérique latine : un grand nombre de gouvernements ou de présidents de gauche arriveront en effet au pouvoir au début des années 2000 et accentueront nettement l’orientation pro-palestinienne de leur politique étrangère à l’égard d’Israël [5]. Un à un, les pays d’Amérique latine reconnaîtront ainsi l’Etat de Palestine [6] et sont, aujourd’hui, dix-sept à le faire, la Colombie ayant été la dernière d’entre eux, en 2018 [7]. Seuls le Mexique et le Panama ne reconnaissent pas, à l’heure actuelle, un Etat palestinien [8], en plus des micro-Etats insulaires de Grenade et Barbade dans desquels les activités de lobbying pro-palestinien ont fortement cru depuis l’attaque du 7 octobre [9]. Les réactions diplomatiques à l’égard des opérations militaires israéliennes contre les mouvements armés palestiniens se montreront par ailleurs bien plus vives que par le passé : en 2009, la Bolivie rompra ses relations diplomatiques avec Tel-Aviv en raison des opérations israéliennes contre la bande de Gaza, la même année où le Venezuela affirmera ne plus reconnaître l’Etat d’Israël [10] ; lors de la art1813 guerre de Gaza en 2014 [11], l’Argentine, le Brésil, le Chili, l’Equateur et le Pérou condamneront les actions d’Israël et rappelleront leur ambassadeur en Israël pour consultation [12], une posture qui ira croissante jusqu’aux événements de l’automne 2023.

2. Des positions marquées face à la guerre de Soukkot

En effet, si les réactions des pays latino-américains à l’égard de la position israélienne s’avèrent plurielles, une certaine tendance pro-palestinienne - ou du moins opposée à Israël - se dégage malgré tout du continent. Comme évoqué en introduction de cet article, à l’exception de la Corée du Nord, l’Amérique latine compte en effet les trois seuls pays non-musulmans du monde à ne pas avoir condamné l’attaque du Hamas et à avoir ouvertement critiqué la réponse militaire israélienne (Venezuela, Cuba, Nicaragua [13]). Le Chili [14], la Colombie [15], le Honduras [16] et le Bahreïn [17] ont rappelé quant à eux leur ambassadeur pour consultation tandis que la Bolivie [18] et Belize [19] ont rompu leurs relations diplomatiques avec l’Etat hébreu.

Si les autres pays se sont montrés plus contenus, rares sont ceux ayant montré un soutien à Israël égal à celui des pays nord-américains ou européens. Si le président brésilien a par exemple condamné l’attaque du Hamas qu’il a qualifié de « terroriste » [20], il a également déclaré que la réponse militaire israélienne était « aussi grave » que l’attaque conduite par le groupe armé palestinien [21] ; son homologue mexicain a suivi une trajectoire similaire en condamnant « de façon inéquivoque » l’attaque qu’il a caractérisée de « terroriste », avant de souligner que le Mexique n’entendait pas pour autant « prendre position » [22] ; une représentante du Mexique aux Nations unies affirmait quant à elle le 2 novembre que « la puissance occupante » qu’était selon elle Israël devait cesser de revendiquer les Territoires palestiniens, plaidant en faveur d’une solution fondée sur la coexistence de deux États [23].

Globalement, les régimes davantage orientés à droite se sont montrés plus enclins à soutenir Israël ; le président argentin nouvellement élu, Javier Milei, a ainsi affirmé soutenir l’Etat hébreu et envisager de déplacer l’ambassade argentine de Tel-Aviv à Jérusalem [24]. Santiago Peña, le président du Paraguay - le seul Etat de la région à reconnaître le Hamas comme une organisation terroriste [25] - a quant à lui déclaré le 16 octobre « condamner, répudier et rejeter » les actions du Hamas, rappelant les « liens fraternels » entretenus par son pays avec Israël [26]. Le président conservateur de l’Uruguay Luis Alberto Lacalle Pou a de la même manière condamné les « actes terroristes du Hamas » et réaffirmé son « engagement aux côtés de la sécurité d’Israël » [27].

Au-delà de considérations purement idéologiques ou politiques, il convient de noter que la pluralité des positions diplomatiques de l’Amérique latine et leur caractère quelque fois marqué peut s’expliquer, en partie, par le facteur économique. En effet, les pays ayant condamné le plus vertement Israël sont parmi ceux craignant le moins de potentielles répercussions économiques : dans le cas de la Bolivie par exemple - qui a rompu ses relations diplomatiques avec Israël - le volume de ses échanges commerciaux avec l’Etat hébreu ne s’établissait qu’à 5,5 millions de dollars en 2022 [28], une valeur relativement mineure comparée, par exemple, aux 2,5 milliards de dollars de valeur des échanges commerciaux unissant la Bolivie à la Chine [29]. En comparaison, dans le cas de l’Argentine - qui s’est positionnée aux côtés d’Israël au début du conflit -, les échanges commerciaux entre les deux pays valaient près de 437 millions de dollars en 2022, avec des exportations israéliennes vers l’Argentine ayant bondi de 47% de 2020 à 2022 [30].

3. Le rejet de l’impérialisme comme vecteur d’empathie pour les Palestiniens ?

Au-delà de la présence de diasporas palestiniennes et libanaises sur le sol sud-américain, pourquoi les gouvernements de la région ont-ils adopté cette posture pro-palestinienne ? Le chercheur français Kevin Parthenay l’explique en indiquant que « pour certains États, la défense de la cause palestinienne entre en cohérence avec un discours d’affirmation de la souveraineté, de l’autonomie et de la lutte contre toute forme d’oppression par les puissances » [31]. De fait, les gouvernements latino-américains de « gauche » tendent à s’opposer à la traditionnelle ingérence américaine dans les affaires de la région sud-américaine [32] et, partant, à tout Etat qui serait perçu comme exerçant une forme d’oppression contre un peuple ; la « nouvelle vague rose » ayant cours depuis 2022 [33] en Amérique latine tend à abonder en ce sens, comme les positions des pays de la région à l’aune du conflit initié le 7 octobre le montrent. De fait, Jehad Jusef, vice-président de l’Union palestinienne d’Amérique latine, déclarait ainsi au quotidien qatari Al-Jazeera le 9 novembre 2023 que « l’impérialisme en Amérique latine est le même que l’impérialisme au Moyen-Orient » [34].

Par ailleurs, la politique de colonisation des Territoires palestiniens par Israël a également suscité un sentiment empathique dans la société civile et dans les cercles dirigeants latino-américains ; en effet, l’histoire des Palestiniens et de leur déracinement par les premiers colons israéliens lors de la Nakba trouve un écho en Amérique latine, où l’on estime à 42 millions le nombre de personnes s’identifiant comme autochtones ; ces dernières se trouvent aujourd’hui encore aux prises avec l’héritage de la dépossession de leurs terres ancestrales et de la discrimination raciale dont leurs ancêtres ont fait l’objet dans le cadre de la colonisation européenne. Les mouvements progressistes d’Amérique latine abordent en effet la cause palestinienne sous l’angle de la décolonisation pour une large partie d’entre eux [35], et s’identifient à cette cause en raison de nombreuses problématiques sociales toujours actuelles en Amérique latine et héritées de l’époque des conquêtes et de l’administration européenne [36]. Au Chili et en Bolivie, où cette convergence politique est particulièrement forte [37], il n’est pas rare de voir des manifestations de solidarité avec la Palestine organisées à la fois par des organisations de la diaspora palestinienne et des mouvements indigènes [38].

Conclusion

Située pourtant de l’autre côté de l’Atlantique, l’Amérique latine s’avère ainsi notablement perméable à l’actualité géopolitique du Moyen-Orient et, plus particulièrement, du Levant. Ses millions d’habitants originaires du Proche-Orient établissent un pont historique, culturel et identitaire entre les deux aires géographiques, qu’exploitent des acteurs politico-sécuritaires comme le Hezbollah libanais afin d’accroître leur influence et leurs capacités logistico-militaires. Cette forte présence diasporique, couplée aux relations singulières entretenues par la plupart des pays d’Amérique latine avec les Etats-Unis et leur rapport aux enjeux de domination et de lutte pour l’autonomie des peuples, les amène à prendre parmi les positions les plus drastiques de la communauté internationale à l’égard d’Israël, aidés en ce sens par les faibles répercussions économiques et diplomatiques de telles prises de position. Si leur influence sur le conflit en cours s’avère limitée, l’intégration croissante de pays d’Amérique latine et du Moyen-Orient au sein du bloc des BRICS pourrait, à terme, accroître les capacités de coordination économique et, en conséquence, diplomatique, entre pays sud-américains et moyen-orientaux. Les futures expansions du groupe se montreront, à cet égard, déterminantes.

Bibliographie :
 ALBA CUÉLLAR, Angélica et SILVERBURG, Sanford R. Diplomatic dominos : South America and the recognition of (the State of) Palestine. 2016.
 BAEZA, Cecilia. América latina y la cuestión palestina (1947-2012). Araucaria. Revista Iberoamericana de Filosofía, Política y Humanidades, 2012, vol. 14, no 28, p. 111-131.
 COCKCROFT, James D. Imperialism, state and social movements in Latin America. In : Imperialism, Neoliberalism and Social Struggles in Latin America. Brill, 2007. p. 261-275.
 FIGUERAS VARGAS, Sorily Carolina. Los pueblos indígenas : libre determinación y subjetividad internacional. Los pueblos indígenas : libre determinación y subjetividad internacional, 2010, p. 105-123.
 MÉNDEZ CASAS, Lander, CAVALLI, Stefano, EL-ASTAL, Sofián, et al. Memoria colectiva y representaciones sociales de la historia en América, Europa y Palestina. Revista de Psicología (PUCP), 2023, vol. 41, no 2, p. 1023-1065.
 PARADA, Hugo Harvey. Chile-Israel Relations 1973-1990. The Hidden Connection. RIL editores, 2012.
 ROBINSON, William I. Israel, Palestine, and Latin America : The contemporary moment. Latin American Perspectives, 2019, vol. 46, no 3, p. 164-167.
 SHARIF, Regina. Latin America and the arab-israeli conflict. Journal of Palestine Studies, 1977, vol. 7, no 1, p. 98-122.

Sitographie :
 Israel, Cuba sought to reestablish diplomatic ties — report, Times of Israel, 25/12/2017
https://www.timesofisrael.com/israel-cuba-sought-to-reestablish-diplomatic-ties-report/
 Une « vague rose » sur l’Amérique latine, Libération, 05/12/2006
https://www.liberation.fr/planete/2006/12/05/une-vague-rose-sur-l-amerique-latine_59315/
 Colombia reconoce a Palestina como Estado, 08/08/2018
https://www.eltiempo.com/mundo/medio-oriente/embajada-palestina-dice-que-colombia-lo-reconoce-como-estado-253354
 List of Countries That Do Not Recognize Palestine as a State, Tempo, 22/11/2023
https://en.tempo.co/read/1800027/list-of-countries-that-do-not-recognize-palestine-as-a-state
 Barbados backs two-state solution in Israeli-Palestinian question, Barbaros Today, 25/10/2023
https://barbadostoday.bb/2023/10/25/barbados-backs-two-state-solution-in-israeli-palestinian-question/
 Venezuela, Bolivia cut ties to Israel over Gaza, CNN, 14/01/2019
https://edition.cnn.com/2009/WORLD/americas/01/14/bolivia.israel/
 Why did Latin America stop standing up for Palestine ?, Al Jazeera, 09/06/2018
https://www.aljazeera.com/opinions/2018/6/9/why-did-latin-america-stop-standing-up-for-palestine
 L’onde de choc de la guerre Israël-Hamas en Amérique latine, Reuve Politique, 10/11/2023
https://www.revuepolitique.fr/londe-de-choc-de-la-guerre-israel-hamas-en-amerique-latine/
 Chile recalls Israel ambassador for talks after Gaza attacks, Reuters, 01/11/2023
https://www.reuters.com/world/middle-east/chile-recalls-israel-ambassador-talks-after-gaza-attacks-2023-11-01/
 Colombia recalls ambassador to Israel, citing ‘massacre’ of Palestinians, Anadolu Ajansi, 01/11/2023
https://www.aa.com.tr/en/americas/colombia-recalls-ambassador-to-israel-citing-massacre-of-palestinians/3039586
 Honduras recalls ambassador to Israel over ‘serious humanitarian situation’ in Gaza, The Times of Israel, 04/11/2023
https://www.timesofisrael.com/honduras-recalls-ambassador-to-israel-over-serious-humanitarian-situation-in-gaza/
 Bahrain recalls ambassador from Israel amid escalating assault on Gaza, Al Jazeera, 02/11/203
https://www.aljazeera.com/news/2023/11/2/bahrain-recalls-ambassador-from-israel-amid-escalating-assault-on-gaza
 Israël : la Bolivie rompt ses relations diplomatiques, d’autres pays rappellent leurs ambassadeurs, L’Express, 01/11/2023
https://www.lexpress.fr/monde/proche-moyen-orient/israel-la-bolivie-rompt-ses-relations-diplomatiques-dautres-pays-rappellent-leurs-ambassadeurs-5BSQEGMKAFC6DIG36L2QA2V2O4/
 Belize suspends ties with Israel over war against Hamas in Gaza, The Times of Israel, 15/11/2023
https://www.timesofisrael.com/belize-suspends-ties-with-israel-over-war-against-hamas-in-gaza/
 Lula Says He Condemned ’Terrorist Attacks’ in Conversation with Israeli President, Folha de Sao Paulo, 13/10/2023
https://www1.folha.uol.com.br/internacional/en/world/2023/10/lula-says-he-condemned-terrorist-attacks-in-conversation-with-israeli-president.shtml
 Brazil’s Lula says Israel response ’as grave’ as Hamas attack, France24, 14/11/2023
https://www.france24.com/en/live-news/20231114-brazil-s-lula-says-israel-response-as-grave-as-hamas-attack
 Mexico’s Tepid Response to the Middle East Conflict, Wilson Center, 01/11/2023
https://www.wilsoncenter.org/article/mexicos-tepid-response-middle-east-conflict
 Latin America ramps up condemnations of Israel’s attack on Gaza, Reuters, 02/11/2023
https://www.reuters.com/world/latin-america-ramps-up-condemnations-israels-attack-gaza-2023-11-02/
 Israel thanks Argentina’s Milei for pledge to move embassy to Jerusalem, Reuters, 04/12/2023
https://www.reuters.com/world/israel-thanks-argentinas-milei-pledge-move-embassy-jerusalem-2023-12-04/
 Paraguay recognizes Hamas, Hezbollah as terror groups, drawing Israeli praise, The Times of Israel, 20/08/2019
https://www.timesofisrael.com/paraguay-recognizes-hamas-hezbollah-as-terror-groups-drawing-israeli-praise/
 Paraguayan President expresses support to Israel, Merco Press, 16/10/2023
https://en.mercopress.com/2023/10/16/paraguayan-president-expresses-support-to-israel
 Uruguay strongly condemns Hamas terrorist attack on Israel and its people, Merco Press, 09/10/2023
https://en.mercopress.com/2023/10/09/uruguay-strongly-condemns-hamas-terrorist-attack-on-israel-and-its-people
 Israël-Hamas : pourquoi la guerre de Soukkot divise l’Amérique latine ?, Le Grand Continent, 20/10/2023
https://legrandcontinent.eu/fr/2023/10/20/israel-hamas-pourquoi-la-guerre-de-soukkot-divise-lamerique-latine/
 Latin America’s ’pink tide’ may have hit its high-water mark, Reuters, 22/12/2022
https://www.reuters.com/world/americas/latin-americas-pink-tide-may-have-hit-its-high-water-mark-2022-12-22/
 Why Latin America’s ‘pink tide’ is taking a stand against Israel, Al Jazeera, 09/11/2023
https://www.aljazeera.com/news/2023/11/9/why-latin-americas-pink-tide-is-taking-a-stand-against-israel

Publié le 05/01/2024


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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