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Le point sur la guerre civile au Yémen et les combats à Marib (1/2). De 2015 à 2021, le Yémen plongé dans une guerre civile incoercible

Par Dimitri Krier
Publié le 16/08/2021 • modifié le 25/08/2021 • Durée de lecture : 7 minutes

A grab from an AFPTV video shows a fighter loyal to Yemen’s Saudi-backed government firing a turret mounted in the back of a pickup truck (technical) at a position near the frontlines against the Huthi rebel forces in the region of al-Kassara, northwest of Marib, on June 28, 2021. Clashes between rebels and Yemeni government fighters left over a hundred killed in Marib in three days, pro-government sources said, following a renewed offensive by the Iran-allied Huthis who escalated their efforts to seize the government’s last stronghold in northern Yemen.

AFPTV / AFP

Une guerre civile aux multiples acteurs

Depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2015, l’équation politique est complexe et le jeu des acteurs y est davantage pluriel que duel. Le mouvement houthi, appartenant au chiisme zaïdite et dénommé Ansar Allah (partisans de Dieu), est un des acteurs principaux de cette guerre. Il se forme dans les années 1990 afin de défendre les traditions religieuses et les intérêts de la branche chiite au Yémen et se fédère en groupe insurrectionnel militaire dès les années 2000 afin de se défendre contre les forces militaires du Président Ali Abdullah Saleh [1]. Les Houthis participent aux manifestations populaires de février 2011 qui, après une répression sanglante, provoquent la démission du Président Saleh, au pouvoir à Sana’a depuis 33 ans (21 ans à la tête du Yémen unifié). Ce dernier cède le pouvoir à son vice-président Abdrabbo Mansour Hadi et une transition politique est placée sous l’égide de l’ONU en février 2012 [2]. Alors que les Houthis aspiraient à participer au dialogue national, ils lancent finalement dès 2014 une campagne militaire au nord du pays et deviennent un mouvement politique luttant contre l’autocratie. Capable de proposer un leadership militaire [3], le mouvement s’empare de la capitale Sana’a puis de Aden dès mars 2015 poussant alors le Président Hadi à fuir le pays. L’Arabie saoudite créé alors une coalition composée d’États arabes et soutenue dans quelques domaines par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, afin de combattre les Houthis et aider le Président Hadi à reprendre le contrôle du pays. Les forces gouvernementales et la coalition se retrouvent alors confrontées à d’autres mouvements tels que les forces indépendantistes dont le Conseil de Transition du Sud, fondé le 11 mai 2017 par Aïdarous al-Zoubaidi et Hani Ben Brik et soutenu par les Émirats arabes unis désormais. La « Force de résistance nationale » formée par Tareq Saleh [4], neveu de Ali Abdullah Saleh, et soutenue par les Émirats arabes unis, participe également à cet échiquier politique pluriel au Yémen. Le conflit est dès lors victime des ingérences des puissances régionales et internationales.

Une guerre civile qui divise toujours le pays et creuse l’impasse politique

Il est alors difficile d’imaginer les portes de sortie de cette crise. L’affaiblissement de la coalition saoudienne depuis le retrait des troupes qataries, émiraties et la considérable réduction des forces soudanaises ainsi que de l’armée nationale yéménite, a encouragé l’Arabie saoudite à initier des discussions avec les rebelles houthis dès la fin de l’année 2019. L’échec de l’accord de Stockholm signé en décembre 2018 afin de limiter les combats à Hodeidah [5], port principal du pays participant à l’approvisionnement alimentaire de 18 millions de Yéménites au nord et permettant l’acheminement de 80% de l’aide humanitaire internationale, témoignent de la complexité de trouver des terrains d’entente entre les parties prenantes de cette guerre [6]. Si les États-Unis et l’ONU tentent de mettre fin à ce conflit, leurs tentatives ne sont jusqu’à présent pas fructueuses. L’arrivée à la présidence des États-Unis de Joe Biden a entrainé quelques tentatives de cessez-le-feu et de pourparlers mais la position des belligérants n’a guère évolué. Les Houthis souhaitent un accord permettant d’arrêter toutes les frappes aériennes de la coalition et levant complètement les restrictions sur les ports et les aéroports appartenant à leurs zones de contrôle [7]. Ils ne tergiverseront pas sur ces sujets et seront prêts à lancer un processus politique si et seulement si ces conditions sont réunies. Ils refuseront ainsi tout accord à l’image du cessez-le-feu proposé en mars 2021 par l’Arabie saoudite et soutenu par les États-Unis [8]. Si le président américain Joe Biden a mis fin au soutien inconditionnel de Donald Trump à la coalition saoudienne, supprimé de la liste des organisations terroristes les rebelles houthis et envoyé un diplomate, Timothy Lenderking, soutenir l’envoyé spécial de l’ONU Martin Griffiths et ainsi adopté une position plus équilibrée que la plupart de ses prédécesseurs, la situation est aujourd’hui dans une impasse politique totale. Les déclarations internationales appelant à mettre un terme aux combats se multiplient telles que celle de Cathy Westley, la Chargée d’Affaires de l’ambassade américaine au Yémen, déclarant « This inhumane violence must end. The United States calls on the Houthis to agree to an immediate cease-fire and work towards bringing peace to Yemen le 6 juin 2021 » [9]. Toutefois, certains politiques critiquent la politique menée par Joe Biden, à commencer par Baraa Shiban, ancien conseiller de l’Ambassade du Yémen à Londres, affirmant que : « If you’re not serious about creating leverage with the Houthis, you’re going to push Yemen further into conflict » avant d’ajouter « This is my biggest fear with the approach of the Biden administration » [10]. Cet avis est partagé par Paul Adams, correspond diplomatique de la BBC au Yémen, qui examine la politique des Etats-Unis, « The other fear is that US policy is still being driven by regional concerns, not by an effort to understand why Yemen fell apart in the first place » [11]. Force est de constater que la politique plus neutre de Joe Biden ne permet pas de distinguer une voie de sortie de cette crise.

En effet, depuis 2019, un groupe d’experts des Nations unies sur le Yémen rapporte que le pays est victime d’une « absence généralisée de responsabilité » [12] et l’association Human Rights Watch regrette l’absence de justice internationale et l’ambivalence des États occidentaux, « La coalition a effectué des frappes aériennes qui violaient les lois de la guerre en attaquant des civils et des structures civiles, utilisant pour cela des munitions achetées aux États-Unis, à la France, et à d’autres pays » [13]. Martin Griffiths a même réalisé un constat d’échec en juin 2021 devant le Conseil de sécurité des Nations unies [14], n’ayant pas réussi à mettre un terme à cette guerre et affirmant que « les parties n’ont pas surmonté leurs divergences » [15]. Ces divergences sont d’autant plus importantes qu’elles laissent derrières les zones de combat un champ libre aux groupes terroristes tels que AQAP (Al Qaeda in the Arabian Peninsula) et un groupe local de l’État islamique, s’implantant dans un Yémen dévasté et profitant de la situation chaotique pour y réaliser des attaques. En effet, Meryem Hafidi, journaliste de Atalyar, affirme que si la présence d’Al-Qaïda « s’est amenuisée en raison des frappes de drones et des luttes intestines, en plus de la mort de son chef, Qasem al-Rimi, l’année dernière (2020) », « le groupe djihadiste Daech et Al-Qaïda sont tous deux actifs dans les provinces du sud du Yémen et s’affrontent pour le contrôle du territoire, tout en perpétrant des attaques contre les forces de sécurité » [16].

Au fil des années de guerre, le Yémen est devenu un pays de plus en plus divisé, rendant les résolutions politiques compliquées voire impossibles. Des alternatives politiques ne se dessinent pas, l’impasse devient plus profonde et le peuple en subit les conséquences directes.

Un bilan humain catastrophique et une situation humanitaire hors de contrôle

La guerre civile yéménite engendre depuis 2015 une situation critique pour la population. Entre déplacements, décès, sous-alimentation et conditions de vie déplorables, les Yéménites sont victimes d’une guerre aux combats impitoyables. Décrite dès 2018 par António Guterres comme « la pire crise humanitaire au monde » [17], la guerre civile yéménite a causé la mort de plus de 100 000 personnes [18]. Selon l’agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), plus de 20 millions de Yéménites ont besoin d’une aide humanitaire, et le conflit a entrainé le déplacement en interne de plus de 4 millions de personnes [19]. La crise humanitaire a également provoqué une famine touchant près de 14 millions de Yéménites selon Amnesty International [20]. Aujourd’hui, la ville et la province de Marib sont au cœur des combats et la bataille de Marib, devenue la « bataille mère » du conflit, intensifie la violence de cette guerre civile et amplifie la crise humanitaire.
Lire la partie 2 : Le point sur la guerre civile au Yémen et les combats à Marib (2/2). La ville de Marib rattrapée par les combats d’une guerre civile interminable

Publié le 16/08/2021


Dimitri Krier est étudiant à Sciences Po Paris en Master Relations Internationales, spécialité « Etudes du Moyen-Orient » où il suit des enseignements sur l’histoire et la géopolitique du Proche et Moyen-Orient.


 


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