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Le point sur la guerre civile au Yémen et les combats à Marib (2/2). La ville de Marib rattrapée par les combats d’une guerre civile interminable

Par Dimitri Krier
Publié le 25/08/2021 • modifié le 25/08/2021 • Durée de lecture : 9 minutes

A grab from an AFPTV video shows a fighter loyal to Yemen's Saudi-backed government firing a turret mounted in the back of a pickup truck (technical) at a position near the frontlines against the Huthi rebel forces in the region of al-Kassara, northwest of Marib, on June 28, 2021. Clashes between rebels and Yemeni government fighters left over a hundred killed in Marib in three days, pro-government sources said, following a renewed offensive by the Iran-allied Huthis who escalated their efforts to seize the government's last stronghold in northern Yemen.
AFPTV / AFP

Lire la partie 1

Une ancienne province légendaire devenue lieu de refuge pour les déplacés de guerre, victime des combats aujourd’hui

Ancien centre d’une grande civilisation de l’ère pré-islamique, Marib serait selon plusieurs archéologues la capitale du célèbre royaume de Saba [4] et la plus grande ville de l’ancienne Arabie du Sud [5]. Le chercheur Jean-François Breton confirme cette concentration du royaume autour de Marib en affirmant que le royaume de Saba est « un ensemble de groupes sociaux formant une collectivité et occupant un territoire qui est à l’origine la région de Marib » [6]. Grand lieu de pèlerinage des décennies avant l’islam, la province de Marib compte en effet un temple édifié en l’honneur du Dieu Almaqah [7] dont les colonnes sont encore visibles aujourd’hui, le temple de Awwan, ainsi que le barrage « Great Marib Dam », pilier du royaume de la reine de Saba et détruit par une catastrophe naturelle dont on ignore la cause en 570 après J-C [8]. Ce barrage a permis d’alimenter la vie de cette région du VIIIè siècle avant J-C au Vème siècle après J-C [9]. Si les populations du royaume se sont alors réfugiées en Syrie, en Mésopotamie ou en Palestine, la destruction de la digue du barrage étant à l’origine de cet exil, la ville est partiellement réoccupée à l’ère islamique [10]. En effet, l’islam s’est alors rapidement diffusé en péninsule Arabique et les nouveaux locaux ont attribué la destruction du barrage aux Sabéens, punis selon eux par Dieu pour leur manque de loyauté. Le barrage de Marib est reconstruit dans les années 1960 et 1970, aidé par le financement de Sheikh Zayed, l’émir d’Abu Dhabi et le fondateur des Émirats arabes unis, souhaitant repayer les dettes de ses ancêtres [11], ayant émigré de Marib vers les Emirats arabes unis lors de la destruction du barrage [12]. Celui-ci était depuis très fréquemment visité par les Yéménites. Véritable lieu de partage familial, il a pendant un temps représenté un lieu dans une province sure où les Yéménites se sont réfugiés au cours de la guerre civile.

Depuis le début de la guerre civile en 2015, Marib est passée de 30 000 habitants à 1,8 millions de personnes [13]. Quant à sa province, elle comptait 300 000 personnes avant la guerre et recense désormais trois millions d’habitants. The International Organisation for Migration estime que le nombre de personnes venues trouver refuge à Marib est de 800 000 personnes [14]. De nombreux Yéménites venant de Ta’iz, Sana’a, ou encore Ibb se sont en effet exilés à Marib, quand leurs propres provinces croulaient sous les bombes et les missiles. Le gouvernorat est ainsi devenu un ilot de stabilité au sein d’un pays en pleine guerre civile chaotique. Le spécialiste Yéménite de l’organisation International Crisis Group Peter Salisbury décrit l’expansion fulgurante de cette ville : « Marib city, once a one-road town with a single restaurant, now has some surprisingly well-appointed hotels, private banks, big supermarkets, four-lane highways, a university, a football stadium and numerous restaurants » [15]. Les revenus de la ville ont augmenté et l’économie locale s’est considérablement développée. Alors qu’il y avait 1000 étudiants à l’université de Marib avant la guerre, 5000 Yéménites y étudient désormais. Cette ville épargnée par les batailles jusqu’à l’année 2020, s’est imposée, en raison des circonstances, comme la capitale temporaire du gouvernement internationalement reconnu et soutenu par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite. Elle est également devenue un hub économique, alimenté par la présence de 90% du gaz de pétrole liquéfié du pays ainsi que 10% du gazole yéménite. Ces ressources et exploitations énergétiques permettent encore aujourd’hui de nourrir une grande partie des Yéménites [16].

Forte de sa diversité, Marib n’attend pas la fin de la guerre pour se construire et évoluer politiquement. L’activisme des femmes yéménites s’y est notamment développé [17]. L’association Association of Mothers of Abductees (Association des mères des personnes enlevées) basée à Marib et dirigée par Sabah al-Saidi, milite pour la libération des citoyens détenus au Yémen, tandis que la Marib Girls Foundation (fondation des filles de Marib), dirigée par Yasmin al-Qadhi, encourage les processus de médiation et d’apaisement des conflits. Marib propose ainsi une vision du Yémen différente, où des femmes dirigent des organisations et des fondations et se battent, indépendamment du gouvernement internationalement reconnu et des Houthis, pour la paix dans leur pays.

Dans un conflit où les positions des belligérants évoluent rapidement, les Yéménites réfugiés à Marib et profitant d’une relative sécurité alimentaire et humaine ont vu les positions des rebelles houthis se rapprocher du dernier bastion gouvernemental du nord du pays dès janvier 2020 et ainsi bouleverser leur quotidien. Les Houthis se sont alors emparés de la capitale de la province al-Jawf, au nord de Marib, avant de se rapprocher des infrastructures énergétiques de la ville. Le secrétaire général des Nations unies António Guterres a alors appelé au cessez-le-feu national le 25 mars 2020 en raison de la pandémie du COVID-19 et les combats s’y sont alors apaisés pendant quelques mois. Ces derniers ont cependant repris de nouveau au mois de février 2021. De l’ancienne civilisation légendaire au lieu de refuge de milliers de Yéménites, Marib n’échappe finalement pas à la guerre civile et devient alors, de par sa position stratégique et ses ressources, la « bataille mère » du conflit.


La « bataille mère » du conflit yéménite

Le 6 juin 2021, un missile balistique touche le quartier de Rawdha, en plein cœur de Marib, alors que des Yéménites font la queue pour obtenir leur plein d’essence. Comme une ironie du sort, la ville qui avait garanti aux Yéménites une sécurité énergétique est dès lors victime de sa quiétude. L’attaque cause la mort de 21 personnes, dont une fillette de cinq ans [18]. Le Premier ministre yéménite Maïn Abdelmalek Saïd accuse alors les rebelles houthis [19], tandis que Mohammed Ali al-Houthi, Président du Comité révolutionnaire des houthis depuis 2015, clame l’innocence de son groupe. La province de Marib s’embrase et du 24 au 27 juin 2021, après une attaque simultanée des Houthis au nord, à l’ouest et au sud de Marib, la coalition militaire conduite par l’Arabie saoudite répond par raids aériens. La ville connait trois jours de violents combats provoquant la mort de 111 combattants loyalistes et rebelles [20].

Par conséquent, la bataille de Marib devient cruciale pour les belligérants combattant au Yémen. Les rebelles houthis tentent d’y expulser de ce gouvernorat les forces présidentielles du Président de la République Abdrabbo Mansour Hadi. Déterminante pour les futures positions des groupes armés, la bataille de Marib revêt un caractère stratégique significatif. Si les rebelles s’y établissent, leur contrôle sur la moitié nord du Yémen pourrait leur permettre de gagner en puissance territoriale et ainsi en légitimité à la table des négociations avec l’Arabie saoudite, affirme le journaliste Madjid Zerrouky du Monde [21]. Les chercheurs de l’organisation International Crisis Group affirment alors que les Houthis devraient être en mesure de remporter d’autres territoires, à commencer par Shebwa, que les forces gouvernementales pourraient délaisser en cas de défaite et repli [22]. Mais les Houthis pourraient notamment perdre beaucoup dans cette bataille, comme le confirme Franck Mermier, anthropologue et directeur de recherche au CNRS, « Si les Houthis ne parviennent pas à prendre Marib, cela veut dire qu’ils doivent aussi renoncer à unifier au moins le territoire nord-yéménite » [23].

Le Yémen pourrait toutefois voir les combats et la violence s’intensifier en cas d’extension houthie autour de Marib. En effet, le chercheur Ahmad Nagi, affirme que « If the Houthis were indeed to win, it would open the door to further battles in Yemen’s southeastern governorates, especially Hadhramawt and Mahra, which the Houthis would not hesitate to attack. That would mean Saudi Arabia would lose its influence on the ground inside Yemen, but would begin a wider war of attrition against the Houthis » [24]. La puissance territoriale des rebelles pourrait alors provoquer le recul des forces gouvernementales vers des zones contrôlées par des groupes pro-indépendance tels que le Southern Transitionnal Council (STC), « the immediate destinations for displaced persons as they flee the city » déclare Nabil Hetari, écrivain et activiste yéménite, dans un article du Washington Institute » [25]. En effet, il ajoute que « Marib is likewise bordered on the south by territory where the increasing activities of the Southern Transitional Council (STC) have made the area unwelcoming to the Hadi government. As such, the government forces realize that its failure to defend Marib will cause them to retreat into unfriendly terrain » [26]. Le STC contrôle en effet plusieurs gouvernorats du Sud tels que Aden, Lahi et Al-Dhale et ne souhaite pas devenir un lieu de refuge des forces loyalistes avec lesquelles ils ont suspendu leurs discussions en juin 2021 [27].

A l’inverse, si Marib est considérée comme « le dernier bastion gouvernemental pro-Hadi dans ce qui fut le Yémen du Nord avant l’unification du pays, en 1990 » selon Peter Salisbury [28], l’Arabie saoudite multiplie ainsi les attaques de raids aériens afin de ne pas laisser ce territoire échapper aux forces gouvernementales et ainsi voir se désamorcer la coalition qu’elle dirige. En effet, Franck Mermier affirme que « L’Arabie saoudite ne peut pas se permettre une défaite à Marib » [29]. Les forces gouvernementales souhaitent conserver leur contrôle et leur autorité sur une partie du Yémen, à l’heure où leur influence est contestée par les forces sécessionnistes au sud du pays, confirme le chercheur Brian M. Perkins [30].

Au cœur de toutes les discussions et débats, la bataille de Marib est en effet majeure dans l’histoire du conflit et oppose des camps déterminés qui paraissent aujourd’hui irréconciliables.

Les combats à Marib, un cauchemar sans fin pour les Yéménites

Dès le mois de février 2021, International Crisis Group alertait sur les conséquences de combats à Marib, affirmant que « A battle for Marib city could worsen Yemen’s already dire humanitarian situation in several ways » [31]. Les combats à Marib ont en effet endommagé les habitations, les réservoirs d’eau ainsi que les abris, et les camps de réfugiés autour de Marib ont besoin d’un soutien urgent affirme Yasmin al Qadhi, responsable de la fondation Marib Girls. Les déplacements vers la province de Shebwa au sud-est du pays sont probables mais l’aide humanitaire et les organisations internationales y sont encore très peu présentes. Si les installations de production de pétrole et de gaz détenues par l’État sont victimes des combats à Marib et que le prix des hydrocarbures subit des fluctuations monétaires, des retombées sur le prix des biens de nécessité tels que l’eau potable et l’alimentation entraineront une situation délétère pour toute la population de Marib. En effet, Nabil Hetari affirme “The results of the battle for Marib could therefore dictate the end of the Yemeni conflict. A Houthi victory over Marib could mean added humanitarian catastrophe on top of the existing humanitarian crises throughout Yemen” [32]. Ainsi, les combats à Marib sont un cauchemar sans fin pour les Yéménites réunis dans une province où beaucoup de jeunes étudient et militent pour la paix dans leur pays [33].

Publié le 25/08/2021


Dimitri Krier est étudiant à Sciences Po Paris en Master Relations Internationales, spécialité « Etudes du Moyen-Orient » où il suit des enseignements sur l’histoire et la géopolitique du Proche et Moyen-Orient.


 


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