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L’Égypte et les fondements de l’Organisation de l’Unité africaine : Gamal Abdel Nasser, acteur du panafricanisme ? Partie 1/3 : Gamal Abdel Nasser, une figure atypique pour l’unité africaine

Par Nicolas Klingelschmitt, Younouss Mohamed
Publié le 22/02/2021 • modifié le 01/03/2021 • Durée de lecture : 9 minutes

Photo d'archives de début mai 1958 du Président égyptien de la République Arabe Unie (RAU), Gamal Abdel Nasser (D) assis lors d'une réunion à Moscou, face au soviétique Nikita Khrouchtchev en URSS.
AFP ARCHIVES-TASS / AFP

Aux fondements du panafricanisme politique : un mouvement endogène et exogène

Si Marx et Engels n’abordaient pas la colonisation de l’Afrique dans leurs manifestes, Lénine évoque largement dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme l’exploitation par les puissances bourgeoises européennes des ressources matérielles et humaines du continent africain [1]. Dès le début des années 1920, l’un des buts du Comintern est de « dresser un plan tactique d’actions et d’examiner les tâches pratiques à poursuivre pour inciter les masses indigènes à soutenir l’effort communiste et dans le même temps à prendre les armes contre le capitalisme et l’impérialisme dans les colonies françaises d’Afrique » [2]. Dès 1917, Lénine promet un soutien de l’Union soviétique à toutes les populations colonisées.

Des programmes de formation des élites africaines sont donc lancés par l’URSS. On peut citer à titre d’exemple Jomo Kenyatta, qui sera président de la république du Kenya de 1964 à 1978. Parmi d’autres acteurs majeurs des indépendances africaines soutenus par l’URSS [3], Kenyatta est formé à Moscou dans les années 1920 et 1930, et rédige pendant ses années étudiantes des articles « attaquant le colonialisme britannique, les colons blancs, et les missionnaires en Afrique pour des journaux communistes » [4]. Il sera le premier président du Kenya indépendant. Comme lui, nombre de cadres politiques africains sont approchés par le bloc soviétique et soutenus dans leurs combats politiques, et parfois armés comme dans le cas de l’Algérie, pour l’indépendance.

Dans le même temps et jusque dans les années 1960, de nombreux futurs leaders politiques africains contemporains de Gamal Abdel Nasser sont formés en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Dès les premières années de la Guerre froide, l’ensemble des pays nouvellement indépendants est convoité par les puissances de l’ouest et de l’est afin d’être intégrés à leurs aires d’influence respectives.

Parmi les plus célèbres politiciens subsahariens formés en Europe, mentionnons Kwame Nkrumah, qui devient président de la République du Ghana entre 1960 et 1966 ou encore Nnamdi Azikiwe, président de la République du Nigéria entre 1963 et 1966, ayant tout deux réalisé leurs études en Angleterre. Du côté de l’Afrique francophone, on peut également évoquer Léopold Sédar-Senghor, président de la république du Sénégal entre 1960 et 1966 et Sylvanus Olympio, premier président de la République du Togo entre 1958 et 1963 qui font tous les deux leurs études supérieures dans l’hexagone. Dans leur quotidien étudiant se côtoient et s’entremêlent les idées de concurrence et de puissance capitalistes d’une part, et les idéaux révolutionnaires et anti-impérialistes notamment véhiculées par le parti communiste français, alors très influent auprès de la jeunesse étudiante parisienne. En Angleterre, le mouvement Panafricain fondé aux Etats-Unis quelques années plus tôt pour défendre les droits et promouvoir les intérêts de la jeunesse afro-américaine commence à atteindre les rives britanniques. Cette idéologie trouve, notamment, un écho favorable chez Nkrumah. Ce dernier sera un grand ami de Nasser, avec qui il participe à la construction de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) comme nous le verrons dans la suite de cet article.

Une très grande partie de la classe politique de l’Afrique francophone au pouvoir et qui participera également à la construction de l’OUA aux côtés de l’Egypte, des indépendances aux années 1990, est formée en France, fréquente les milieux étudiants prosocialistes et s’investit dans la presse militante. La Fédération des Étudiants d’Afrique Noire en France (FEANF) regroupe dès le début des années 1950 des associations d’étudiants et étudiantes d’Afrique, et créé un ensemble de « creusets de formation politique multinationaux » [5]. Son organe de presse, l’« Étudiant d’Afrique Noire » s’attire les foudres du gouvernement français à travers des pamphlets tels que « le sang de Bandoeng » en 1958, saisi dès sa parution par les autorités françaises, dénonçant la guerre en Algérie et co-dirigé par Jacques Vergès, ou encore « Nazisme et Attila au Cameroun » la même année dénonçant les « crimes » de la France au Cameroun [6].

Cette formation et ce militantisme étudiants génèrent un certain nombre de valeurs et de volontés partagées par les futurs leaders du continent africain, notamment dans leurs combats communs pour accéder à l’indépendance. Néanmoins, ce parcours n’est pas celui de Nasser, qui se distingue par une éducation et un parcours politique intégralement effectué en Égypte.

Nasser, panarabisme et unité africaine

Issu d’une famille modeste (son père était fonctionnaire des postes), Nasser s’engage très tôt en politique en rejoignant des mouvements d’étudiants activistes au Caire, avec lesquels il participe à de nombreuses manifestations. Il est très tôt influencé à la fois par l’idée d’un panarabisme et par le nationalisme égyptien à travers les écrits de plusieurs auteurs, en particulier le poète égyptien Ahmed Chawqi, pionnier de la littérature arabe du début du XXe siècle, auteur de nombreux poèmes patriotiques sur l’Égypte et l’unité arabe, et exilé d’Égypte par les Britanniques en 1914 [7]. Sur le plan politique, il s’inspire de l’activisme politique de Mustafa Kamil, fondateur du Parti nationaliste Égyptien à l’aube du XXe siècle [8]. Il est également admiratif des récits biographiques de personnages historiques tels que Napoléon Bonaparte, Otto Von Bismarck et Mustafa Kemal Atatürk [9] qu’il lit durant les années 1930 alors qu’il vit près de la bibliothèque nationale, au Caire [10].

Durant cette même période, il se rend compte que l’indépendance égyptienne ne peut être obtenue que par la voie politique. Comme il en témoigne plus tard dans un ouvrage où il pose l’idéologie « nassériste » : « A cette époque, j’ai mené une manifestation à l’école Al-Nahda, et j’ai pleuré au plus profond de moi pour rechercher une indépendance totale, et beaucoup ont crié derrière moi, mais nos cris étaient vains et dispersés par les vents de faibles échos qui ne déplacent pas les montagnes, ni ne brisent les rochers » [11].

Face à ce constat, Nasser cherche à s’engager dans l’armée, suivant le parcours des grands personnages historiques ayant conquis le pouvoir via l’institution militaire. Après un premier refus, il fera finalement son entrée en 1936 à l’Académie militaire du Caire [12], où il deviendra professeur en 1943. Deux ans plus tard, en 1945, il créé aux côtés d’Anouar El Sadate, qui sera son successeur à la présidence égyptienne en 1970, le mouvement des Officiers libres, qui renversera le souverain Farouk 1er en 1952.

Prenant le pouvoir en 1954, il parvient durant cette décennie « à se poser en leader de l’arabisme », à travers « ses discours enflammés et passionnés, exaltant le panarabisme (…) entendus dans l’ensemble du Moyen-Orient et au Maghreb » [13]. Ce qui renforce le soutien populaire que lui apportent les communautés des territoires voisins de l’Égypte sur le continent africain et la péninsule Arabique alors sous contrôle des Français et Britanniques.

Les conséquences continentales de la nationalisation du Canal de Suez

La crise du Canal de Suez du 29 octobre au 7 novembre 1956 marque un échec pour la France et la Grande-Bretagne, dont le prestige comme puissances internationales se voit fortement entamé. Nasser quant à lui est perçu comme le vainqueur non seulement arabe mais également africain d’un bras de fer opposant « opprimés et oppresseurs ». Le contexte est à la révolte et s’étend dans l’ensemble des colonies du continent. A la fin des années 1950, la Grande-Bretagne peine notamment à contenir la révolte kényane des Mau Mau à son plus haut niveau d’intensité, malgré un déploiement de bombardiers lourds, de 11 bataillons d’infanterie, de 21 000 policiers et de 25 000 « gardes civils » [14]. Dans le même temps, la France pour sa part a près de 500 000 soldats engagés en Algérie.

Dans un discours fleuve, de près de 2h, annonçant la nationalisation du canal de Suez, Nasser énonce des termes forts ; « dignité », « triomphe », « forteresse d’honneur et de gloire » [15]. Ce champ lexical ne peut que galvaniser et inspirer d’autres leaders africains de l’époque et notamment le ghanéen Nkrumah avec qui il se lie d’amitié comme nous le verrons dans la partie suivante de cet article.

Nasser devient alors une figure de l’émancipation en Afrique, tout en étant fondamentalement considéré comme un « non-aligné » malgré un soutien soviétique logistique et financier [16]. L’URSS, à cette époque et dans le cadre de la politique étrangère africaine de Nikita Khrouchtchev, apporte en Afrique du Nord un appui militaire à Ahmed Ben Bella, leader du FLN en Algérie, et soulève régulièrement la question de l’autodétermination algérienne au Conseil de Sécurité de l’ONU. Moscou appuie également Nasser en Égypte, en condamnant ouvertement les actions franco-britanniques lors de la crise du canal de Suez en 1956 mentionnée précédemment. Les États-Unis condamnent de la même manière les agissements des deux puissances coloniales européennes, néanmoins l’anti-impérialisme et surtout l’anti-occidentalisme que partagent Nasser et les Soviétiques rapprochent davantage le leader égyptien de l’Est que de l’Ouest, sans qu’existe pour autant une très forte amitié entre Nasser et Khrouchtchev [17].

A l’échelle continentale, les valeurs d’un vaste courant de « socialisme africain » [18] bien que sans former un ensemble uniforme, émergent entre les décennies 1940 et 1950. De nouveaux partis politiques apparaissent, avec pour identités communes un rejet des valeurs économiques occidentales. Tout en construisant leurs identités nationales et en s’opposant aux régimes coloniaux, les leaders politiques, en particulier exilés, envisagent également un mouvement panafricain.

En 1945, un congrès panafricain ayant pour objet la mise en place d’une initiative idéologique, politique, économique et sociale commune se tient à Manchester du 15 au 21 octobre, donnant un nouveau souffle à un mouvement qui s’était éteint près de 20 ans plus tôt. En effet, 4 congrès panafricains se sont originellement tenus entre 1913 et 1927 après la création d’une conférence panafricaine en juillet 1900 à Londres, réunissant chaque fois entre 30 et 50 délégations de formations politiques africaines et caribéennes, jusqu’à leur suspension lors de la crise économique de 1929. La fin de la Deuxième Guerre mondiale et l’affaiblissement relatif des puissances coloniales à la sortie du conflit galvanise les aspirations panafricaines, et la conférence de Manchester, composée de leaders nationalistes et de politiciens dont notamment Nkrumah et Kenyatta, mentionnés précédemment, cherche à combiner la lutte anticoloniale et le panafricanisme.

Avant cette conférence, le panafricanisme s’entendait surtout comme un mouvement visant la défense et la promotion des droits des communautés afro-américaines aux États-Unis. Après celle-ci, le mouvement panafricaniste relaye davantage une volonté de coopération à l’échelle du continent africain. Nkrumah, Premier ministre Ghanéen dès 1957 avec qui Nasser entretiendra une grande amitié, fait la promotion de l’unité africaine à travers des conférences où sont invités tous les leaders du continent. Ces conférences panafricaines, organisées à Accra, capitale du Ghana, lancent les débats menant à la création de l’Organisation de l’Unité Africaine.

Lire la partie 2 : L’Égypte et les fondements de l’Organisation de l’Unité africaine : Gamal Abdel Nasser, acteur du panafricanisme ? Partie 2/3 : Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah et Patrice Lumumba, entre amitiés personnelles, sauvetages diplomatiques et vision panafricaine commune

Publié le 22/02/2021


Nicolas Klingelschmitt est doctorant en science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses domaines de recherche portent sur les Relations Internationales, en particulier la paix et la coopération sur le continent africain.
Titulaire d’un master en Droit public mention Relations Internationales - Gestion de Programmes Internationaux de l’Université Jean Moulin Lyon 3, il est également consultant en géopolitique et a réalisé à ce titre plusieurs études auprès de l’Institut Afrique Monde (Paris) dont il est membre depuis 2016.
Il a ainsi étudié les migrations de l’Afrique vers l’Europe, le dialogue interreligieux et la gouvernance. Pour Les clés du Moyen-Orient, il s’intéresse particulièrement aux liens qu’entretiennent politiquement, culturellement, économiquement et historiquement les pays d’Afrique et du Moyen-Orient.


Younouss Mohamed est doctorant en Science Politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Titulaire d’un master de recherche en Science Politique, obtenu à l’Université de Ngaoundéré au Cameroun, il est également membre du Groupe Interuniversitaire d’Études et de Recherches sur les Sociétés Africaines (GIERSA). La participation politique de la diaspora africaine, la sociologie politique et la géopolitique constituent ses domaines de recherche principaux. Pour Les clés du Moyen-Orient, il s’intéresse à l’histoire politique commune des États et figures politiques de l’Afrique et du Moyen-Orient.


 


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