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Entretien avec Frédéric Charillon – la politique étrangère de la France au Moyen-Orient sous la Veme République

Par Aglaé Watrin-Herpin, Frédéric Charillon
Publié le 14/08/2017 • modifié le 18/12/2017 • Durée de lecture : 5 minutes

Egyptian President Hosni Mubarak ® is welcomed by his French counterpart Jacques Chirac upon his arrival, May 18, at Orly airport, south of Paris. Mubarak is in Paris for a three-day state visit to discuss the stalled Middle East peace process and boost trade exchanges.

JACKY NAEGELEN / POOL / AFP

Quelles ont été les grandes orientations de la politique étrangère de la France au Moyen-Orient depuis les débuts de la Ve République ?

Plusieurs phases peuvent être distinguées. En premier lieu, la guerre d’Algérie (jusqu’en 1962) pendant laquelle toute politique étrangère française ambitieuse était impossible. Ensuite une période gaullienne marquée par une "politique arabe", c’est-à-dire la formulation d’un message à l’égard du monde arabe, période marquée par le nouveau souffle donné par les accords d’Evian, et par le soutien apporté à l’Egypte face à Israël dans la guerre des Six Jours en 1967. Cette posture, jugée parfois pro-arabe mais qui visait surtout à reprendre pied dans le pourtour méditerranéen, a été poursuivie jusqu’au milieu des années 2000 par les successeurs du général de Gaulle. Après des accents toujours gaulliens sous Pompidou, surtout du fait du ministre des Affaires étrangères Michel Jobert, on est passé sous Giscard, puis Mitterrand, au rappel systématique du droit international, des résolutions des Nations unies, et du double principe du droit d’Israël à la sécurité, et du droit palestinien à un Etat. L’un des points culminants de cette période a été la déclaration européenne de Venise au sommet des Neuf en 1980. Avec le retour des gaullistes au pouvoir en 1995 (Jacques Chirac), on a assisté à des gestes forts : l’activisme diplomatique français au Proche-Orient en 1996, un discours du Président Chirac sur la "politique arabe" à l’Université du Caire la même année, le refus de la guerre américaine en Irak en 2003, la rupture avec la Syrie après l’assassinat du Libanais Rafic Hariri en 2005.

Mais les limites de cette politique ont pu être observées également : proche des pays arabes, la France ne parvenait pas pour autant à s’imposer comme acteur structurant dans la région, ni même à fidéliser ses amitiés en Méditerranée : les opinions arabes ont ainsi très mal réagi aux lois françaises sur le voile à l’école. Arrivé au pouvoir en 2007, Nicolas Sarkozy a voulu une rupture, marquée à la fois par un rapprochement avec Israël, rapprochement jugé nécessaire pour peser sur les conflits de la région, et une reprise du dialogue avec Damas, capitale jugée incontournable pour sortir de l’impasse libanaise. Dans les deux cas, les déceptions ont été vives. François Hollande et son ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius ont dû gérer le retour du terrorisme d’origine proche-orientale en France, ainsi que de nouveaux embrasements (à Gaza, en Syrie avec l’utilisation d’armes chimiques…). La compréhension à l’égard d’Israël a été maintenue, mais l’intransigeance vis-à-vis de Damas, comme de Téhéran, a prévalu, tout en adoptant une ligne plus sécuritaire après les attentats en France, à partir de 2015.

Au final, on a observé une posture assez constante et lisible entre 1962 et 2005 environ (date à laquelle Jacques Chirac se rapproche des Etats-Unis et d’Israël), puis de nombreuses hésitations, qui ont mal été comprises en Méditerranée. En arrivant au pouvoir en 2017, Emmanuel Macron a promis de clarifier l’approche française. Nous verrons dans les prochains mois s’il y parvient.

Du discours du président de Gaulle sur le « peuple juif, sur de lui-même et dominateur » à l’invitation par Emmanuel Macron du Premier ministre israélien pour la commémoration du Vel d’Hiv, comment a évolué la position française vis-à-vis du conflit israélo-palestinien ?

La position française a toujours été la même : celle du rappel du droit international et des résolutions des Nations unies, qui n’ont pas été appliquées (242 et 338 notamment). La question du Vel d’Hiv et la mémoire de la Seconde Guerre mondiale n’a pas de lien avec le conflit proche-oriental. C’est une tragédie française, qui a fait l’objet de deux postures concurrentes, l’une gaullo-mitterrandienne qui estime que Vichy n’était pas la République, et que la France était à Londres, non à Vichy, et une posture proposée par Jacques Chirac, qui a reconnu la responsabilité de fonctionnaires français dans des actes impardonnables. Ensuite, il y a tout autre chose : la question palestinienne, sur laquelle la France a peu de prise compte tenu de la complexité du problème. Les Etats-Unis eux-mêmes, avec leur puissance, ne sont parvenus à assouplir ni l’intransigeance israélienne, ni les ambiguïtés palestiniennes.

On peut néanmoins avancer quelques points :
1- Paris peut prendre des initiatives pour faciliter le dialogue, rappeler des principes, mobiliser autour d’une solution, mais pas régler le conflit seul.
2- Aucun des Présidents de la Ve République, en réalité et quelles que soient les spéculations, ne peut être qualifié d’antisémite ni d’anti-arabe ou islamophobe.
3- Tous ont essayé de promouvoir le dialogue à partir du droit international, tous se sont heurtés à peu près aux mêmes facteurs : l’intransigeance israélienne, la confusion de l’acteur palestinien, l’absence de grande diplomatie arabe capable de relayer les efforts internationaux dans la région.

Pouvez-vous nous donner un aperçu historique des relations de la France avec la Syrie des al-Assad (père et fils) ?

Cette relation a toujours été complexe. Entre Paris et Damas, il y a le Liban. La France a longtemps été proche des chrétiens, puis du camp du 14 mars, pro-occidental, pour un Liban ouvert et pluraliste. Damas, avec Téhéran, soutient le Hezbollah, parti d’abord chiite. Depuis le début des années 1970, la famille al-Assad dirige la Syrie d’une main de fer, et manipule les acteurs libanais, avec de nombreux relais et par des méthodes violentes, notamment l’assassinat politique. Paris a tenu Damas responsable de l’assassinat de l’un de ses ambassadeurs (Louis Delamare en 1981), d’attentats perpétrés sur le sol français, de nombreux assassinats au Liban (entre autres celui de Rafic Hariri). Chaque président a été tenté par un dialogue avec Damas, et a constaté son échec. Jacques Chirac croyait que Bachar al-Assad pourrait être un réformateur, Nicolas Sarkozy a pensé que l’on pouvait s’entendre sur le Liban. En réalité, les intérêts entre Paris et Damas sont incompatibles. Les deux pays ne peuvent s’entendre sur la question palestinienne, ni sur l’avenir du Liban.

Aujourd’hui, nous assistons à une donne relativement nouvelle : la Syrie, qui a longtemps été un pays clef - redoutable mais incontournable - de par son habileté politique dans les dossiers régionaux, est désormais sous double tutelle iranienne et russe. Elle pourrait devenir en quelque sorte une Corée du Nord moyen-orientale, c’est-à-dire un régime à qui on ne parle plus, qui n’est plus un interlocuteur digne de confiance, mais qui reste craint par sa capacité déstabilisatrice, et tenu à bout de bras par des puissances extérieures (la Chine pour la Corée du Nord, la Russie et l’Iran pour la Syrie).

L’idée d’un approfondissement de la relation avec Riyad et d’une ligne plus dure vis-à-vis de l’Iran ont-ils été une constante de la politique étrangère de la France ?

Non, cela a fluctué. Riyad a toujours été un partenaire important, commercial et politique, mais son éloignement avec les Etats-Unis d’Obama a donné lieu à un rapprochement avec la France dans les années 2012-2017. L’Iran a souvent été vu comme un régime ennemi, par exemple sous François Mitterrand, mais la France a souvent admis qu’il était un pays incontournable. Jacques Chirac prônait le dialogue critique plutôt que l’isolement diplomatique. Aujourd’hui, on voit à quel point ces deux acteurs sont importants. Leur rivalité structure beaucoup des tensions régionales. Plus qu’un affrontement sunnites/chiites, c’est le choc de deux grandes diplomaties, de deux grands producteurs d’énergie, certes chacun avec sa légitimité religieuse et ses réseaux religieux internationaux par ailleurs souvent ambigus, mais ce sont d’abord des poids lourds régionaux. L’Iran est de fait une puissance régionale qui maîtrise des situations qui vont de l’Afghanistan au Yémen ou au Liban ; l’Arabie est l’une des seules politiques étrangères arabes qui puisse encore faire des propositions régionales, comme elle l’a fait depuis 2002 sur la question palestinienne. La France doit dialoguer avec les deux, avec quelques principes : 1- ne pas essayer de prendre parti pour l’une ou pour l’autre ; 2- appeler au dialogue - c’est vrai aussi dans la confrontation récente entre Arabie et Qatar - car le problème de la région est déjà la fragmentation des puissances, qui vide la zone d’interlocuteur de poids ; 3- ne pas pour autant estimer que tout se joue entre ces deux là dans le Golfe. Les Emirats sont une puissance qui monte, le Qatar reste une puissance financière et énergétique, etc.

Publié le 14/08/2017


Aglaé Watrin-Herpin est diplômée d’une licence d’Histoire de la Sorbonne et d’un master de Sciences politiques – Relations internationales de l’Université Panthéon-Assas. Après une année d’étude aux Emirats arabes unis, elle a mené plusieurs travaux de recherche sur la région du Golfe. Son premier mémoire s’est intéressé aux relations franco-saoudiennes depuis 2011. Le second, soutenu dans le cadre de ses études de journalisme au CELSA, était consacré à la couverture médiatique de la guerre au Yémen.


Frédéric Charillon est professeur de science politique à l’université d’Auvergne, il enseigne également à Sciences-Po, à l’ENA, à Paris 2, ainsi que comme professeur invité dans plusieurs universités étrangères.
Ancien directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) et du Centre d’études en sciences sociales de la Défense (C2SD), il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la politique étrangère française, la défense et les relations internationales.


 


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