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Compte rendu de la revue Moyen-Orient, dossier « La Russie au Moyen-Orient », mai-juillet 2016
Article publié le 29/04/2016

Compte rendu de Louise Plun

Quelle est la place de la Russie au Moyen-Orient ? Plusieurs spécialistes livrent leurs analyses dans ce dossier de la revue Moyen-Orient.

La revue est introduite par le Regard d’Azza Filali, romancière tunisienne auteur des Intranquilles paru en 2014 aux Editions Elyzad, sur la situation de la Tunisie, cinq ans après la révolution.

Le « grand jeu » de la Russie au Moyen-Orient

L’entretien avec Vitaly Naumkin, directeur de l’Institut d’études orientales de l’Académie des sciences de Russie, retrace dans un premier temps les grandes lignes des relations historiques entre la Russie et les pays du Moyen-Orient. Ces relations ont considérablement évolué depuis la chute de l’URSS. En effet, depuis 1991, de nouveaux facteurs sont apparus comme déterminants. Celui du religieux notamment s’est en particulier traduit par la prise en compte par la Russie des minorités religieuses musulmanes présentes sur son territoire. L’entretien aborde ensuite des points relevant de l’actualité de ces dernières années et en particulier l’épisode de la crise libyenne qui avait placé la Russie en porte à faux vis-à-vis des puissances occidentales. L’aspect économique est aussi abordé. Il en ressort que la Turquie et l’Iran représentent des partenaires économiques et commerciaux essentiels pour la Russie. La bonne gestion des affaires diplomatiques, militaires et politiques par la puissance russe repose sur le maintien de ces enjeux économiques. Vitaly Naumkin conclut cet entretien en affirmant que la Russie est désormais perçue comme un acteur clé au Moyen-Orient.

Le commerce irano-russe : entre levée des sanctions et pressions externes

Clément Therme, chercheur associé au centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS, EHESS) revient sur les échanges commerciaux entre l’Iran et la Russie, qui datent du XVIème siècle. Ils s’édifiaient en parallèle d’une opposition commune de la Russie et de l’Iran par rapport à l’Empire ottoman. Les tentatives de la puissance ottomane pour freiner ces échanges commerciaux entre ses deux ennemis ont paradoxalement renforcé les liens entre les deux pays. En effet, cette opposition aux Ottomans fut le terreau d’une alliance commerciale durable entre l’Iran des Pahlavis et la Russie soviétique, dont le pétrole constituait le pilier principal. De plus, à partir de 1962, l’allié russe était un moyen pour le pouvoir iranien de « sortir d’un face à face avec Washington ». Cette prospérité des échanges commerciaux russo-iraniens fut ensuite illustrée jusque dans les années 80 par plusieurs accords et constructions d’infrastructures (notamment de gazoducs).
Clément Therme évoque ensuite la transformation de cette alliance commerciale. Le chercheur parle d’une « absence de complémentarité économique entre les deux pays ». Cette alliance est également obscurcie par des pressions extérieures, notamment israéliennes et américaines, motivées par une obsession des deux pays quant à la question du nucléaire et des capacités militaires iraniennes.
L’accord de 2015 change la donne. « Moscou n’a d’autres choix que de soutenir l’initiative diplomatique de Washington pour ne pas apparaître aux yeux de son partenaire iranien comme un obstacle à la modernisation voulue par Hassan Rohani. » La Russie doit maintenir un équilibre entre favorisation de l’accord et maximisations des possibilités de coopérations économiques avec l’Iran. Clément Therme souligne ensuite les nouveaux obstacles pour les intérêts russes : le retour des entreprises européennes en Iran, l’amélioration des relations entre l’Iran et les Etats-Unis mais aussi et surtout la Chine, qui constitue pour l’Iran une sphère d’influence économique non négligeable puisque non soumise aux limitations des sanctions primaires américaines, notamment dans le secteur du nucléaire civil et des équipements militaires.

Syrie : la puissance russe en question

Selon Julien Nocetti, chercheur au Centre Russie/NEI de l’Institut français des relations internationales (IFRI) le dossier syrien constitue un « levier diplomatique » pour la Russie afin de rééquilibrer le rapport de force régional - au Moyen-Orient - mais aussi international. A travers son intervention en Syrie, il s’agit pour Moscou de « réaffirmer sa structure internationale » par rapport aux autres acteurs présents dans la région. Du point de vue de la politique interne russe, il est question pour Poutine de réaffirmer son propre rapport de force avec les pays occidentaux, envers qui l’ancien président Medvedev affichait plus de conciliation. Rapport de force impliquant notamment en arrière fond la question ukrainienne.
Julien Nocetti explique ensuite qu’il existe une obsession russe quant à une « quête de parité avec les Etats-Unis ». S’affirmer au Moyen-Orient via la question syrienne, c’est selon le chercheur une sorte de revanche russe par rapport à 1956 et l’affirmation américaine après la crise de Suez qui avait signé le retrait de la Grande-Bretagne et de la France du Moyen-Orient. C’est aussi un moyen vis-à-vis des puissances européennes de recouvrir par la « carte syrienne » la « carte libyenne » qui avait illustré l’attentisme russe.
Le chercheur expose les objectifs de Moscou entourant l’intervention en Syrie : le maintien, au travers d’Assad, du parti Ba’th syrien ; l’affaiblissement de la « pax americana » dans un contexte qui lui est plus favorable au vue de la « frilosité » américaine illustrée par un retrait du Moyen-Orient ; marquer son ascendant vis-à-vis d’une Europe en voie de décomposition à cause de la question des réfugiés ; enfin, contenir la montée en puissance de l’Iran et l’établissement d’un accord entre ce dernier et les Etats-Unis, qui exclurait en effet la Russie du Moyen-Orient. Ne pas oublier non plus l’éternelle crainte de la porosité entre Syrie-Irak et la région du Caucase. Une porosité préoccupante dans le contexte actuel, notamment à cause de la réceptivité de ces populations aux appels de Daesh. L’organisation compterait en effet dans ses rangs environ 4 800 russophones.
Julien Nocetti pose néanmoins la question : la capacité économique de la Russie est-elle à la hauteur de sa politique au Moyen-Orient ? Selon lui, d’ici 2017, la donne pourrait bien changer notamment en raison de « craquèlements » internes. Entendons par là la situation de l’économie russe plombée par la chute des prix du pétrole et par les retombées des sanctions occidentales.

Tartous

Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou, évoque le port syrien de Tartous, deuxième port le plus important du pays, comme future base navale de la Russie en Méditerranée. Après avoir dressé l’historique du port au prisme de la présence russe et de la coopération russo-syrienne, l’auteur explique les ressorts de la renaissance de l’activité navale russe en Méditerranée, via ce port. Depuis le début de l’intervention russe au Moyen-Orient en septembre 2015, le port est devenu la porte d’entrée des armées et du matériel russe en Syrie. Au delà de sa centralité actuelle, le port de Tartous pourrait devenir à terme - après une résolution du conflit syrien - un point de projection de l’influence russe au Moyen-Orient et vers l’Océan Indien.

Poutine - Al-Sissi : l’alliance russo-égyptienne retrouvée ?

Igor Delanoë s’attache ensuite à analyser l’alliance russo-égyptienne qu’il qualifie de « retrouvée ». Le chercheur considère en effet que les années 1950-1960 constituent un terreau fertile à la renaissance de cette dernière. Si le rapprochement avait été plus ou moins forcé avec le régime de Morsi, l’entente entre Poutine et Sissi s’est illustrée, dès l’arrivée au pouvoir de Sissi en tant que ministre, par plusieurs rencontres entre les deux hommes depuis février 2014. Selon Igor Delanoë, cela s’explique par une « convergence de fond dans la lecture de l’affrontement idéologico-religieux » prenant actuellement place au Moyen-Orient. Les deux gouvernements entendent lutter contre ce qu’ils conçoivent comme des « forces islamistes politiques et radicales ». Forces qui, selon eux, s’attirent la « complaisance » des puissances occidentales. Cette bonne entente est maintenue au beau fixe grâce à des rapports commerciaux florissants. Ces derniers ont en effet été multipliés par 7 en 10 ans, pour plusieurs raisons : l’Egypte constitue un marché prometteur pour la Russie, notamment pour son industrie de pointe et l’Egypte joue le rôle de fournisseur remplaçant de l’Europe par exemple en ce qui concernent les fruits et légumes dans le contexte des sanctions européennes. Ces rapports s’appuient sur un « fer de lance » essentiel : le gaz et le nucléaire. Ils ont également été revitalisés par une coopération militaro-technique étroite qui fête son 60ème anniversaire en 2016.
Selon l’auteur, la convergence des enjeux sécuritaires pour les deux pays est à retenir avant tout. L’Egypte constitue en effet pour la Russie un excellent partenaire dans sa lutte contre l’islamisme radical. Cette convergence qui a été récemment « mise en lumière » par la crise syrienne.

Les relations russo-saoudiennes : un rapprochement incertain

Mark N. Katz, professeur de sciences politiques à l’université de George Mason (Etats-Unis) traite des relations russo-saoudiennes au prisme de « l’incertitude ». Il évoque des tentatives d’amélioration des relations répétées ayant abouti à un relatif succès qui rencontre cependant des limites. Elles s’illustrent notamment par l’intervention russe en Syrie, le rapprochement avec l’Iran et avant tout, le non ralliement de la Russie aux efforts de l’OPEP pour jouer sur les prix du pétrole. L’auteur rappelle le « poids du passé » qui n’est pas négligeable et qui englobe notamment les enjeux invoqués ci-dessus.
Un « nouveau départ » était attendu en janvier 2015 lorsque le nouveau roi saoudien Salman était monté sur le trône. Cependant, l’intervention russe en Syrie et le soutien apporté à Assad est perçue par l’Arabie saoudite comme une menace puisqu’elle y voit la main de l’Iran. De plus, la réalité du terrain militaire, autrement dit les bombardements russes non pas des positions de l’Etat islamique mais des autres groupes rebelles, sonne selon Mark N. Katz « le début de la fin ». Ce dernier souligne néanmoins que Moscou n’avait sans doute pas anticipé « le degré de désapprobation que cet acte a suscité en Arabie saoudite ». L’article se conclut avec l’idée d’une incertitude ambiante concernant l’avenir des relations russo-saoudiennes.

La diplomatie religieuse de la Russie au Moyen-Orient

L’entretien avec Alicja Curanovic, chercheuse à l’Institut des relations internationales de l’université de Varsovie, souligne le rôle important que joue la foi orthodoxe dans la politique étrangère de la Russie, qu’elle utilise notamment pour maintenir sa présence au Moyen-Orient. Cette action de l’Eglise orthodoxe se traduit notamment par l’utilisation de la notion de « territoire canonique ». Sur le terrain, cela s’exemplifie via l’acquisition de terre comme à Jérusalem et des activités de missionnaires dans tout le Moyen-Orient. Son action sert à entretenir une bonne image de la Russie auprès des populations arabes et ainsi, à influencer les relations diplomatiques. Du point de vue de la politique interne, cette prédominance et mise en avant de l’orthodoxie, favorise une discrimination des autres religions dans le pays. Alicja Curanovic souligne néanmoins que la coordination entre Eglise et Etat tend à être unilatérale : c’est l’Etat qui « décide de la dynamique, des orientations et de l’ordre du jour de ce rapprochement ». Cette « asymétrie » est exemplifiée, dans un contexte de guerre avec d’autres pays orthodoxes, comme l’Ukraine, par la non protestation de l’Eglise orthodoxe.
La chercheuse souligne ensuite qu’on attribue souvent à Poutine une position antimusulmane de par sa politique étrangère, mais paradoxalement ce dernier est bien perçu par les musulmans russes. Ceci s’explique par une dissociation, soigneusement entretenue par le pouvoir et relayée par les médias, entre les musulmans « pacifistes » et des musulmans « terroristes ». L’attention portée à cet équilibre s’explique par le besoin de conserver une stabilité intérieure avec les populations musulmanes ainsi qu’avec les Etats musulmans d’un point de vue des relations diplomatiques. Guillaume Fourmont, rédacteur en chef de la revue pose ensuite à Alicja Curanovic, la question de la perception par les populations russes musulmanes de l’intervention russe en Syrie. Cette dernière répond en soulignant que le « caractère oppressif » du régime russe suffit à conserver une approbation apparente de la part de ces populations et à décourager les oppositions de prendre forme. Ceci alors même alors que l’on compte environ 2900 Russes présents au sein des rangs de l’Etat islamiques.

Israël, terre de « renaissance » russe ?

Julia Lerner, maître de conférence au département de sociologie et d’anthropologie de l’université de Ben Gourion du Néguev en Israël introduit son article en mentionnant une réalité peu connue : un million des 8,06 millions d’habitants de l’Etat hébreu sont originaires de Russie. Ces habitants constituent une population bien intégrée mais également influente dans le pays. Julia Lerner évoque en premier lieu l’influence culturelle russe « installée et durable », notamment d’un point de vue linguistique. Ce dernier s’exemplifie par un « phénomène de multiplication de médias russophones », rejoints par les supports électroniques (télévision, etc), mais aussi par les nombreuses manifestations culturelles russes se tenant dans le pays. Le second point essentiel de l’article consiste à montrer que cette identité russe est promue par la jeunesse qui en est d’origine. L’auteur parle d’« héritage russo-soviétique [perçu] comme une ressource cruciale pour l’identité personnelle et culturelle ».

En marge de ce dossier, un article de Ana Echagüe, spécialiste des pays du Golfe, évoque l’opposition de l’Arabie saoudite à l’influence de l’Iran, les deux pays se disputant l’hégémonie régionale depuis des décennies. Mohamed-Ali Adraoui, politologue et historien des sociétés musulmanes, signe un article sur « L’islam de la mondialisation : le salafisme en France ». Mariangela Gasparotto, doctorante à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, écrit quant à elle un article sur : « Avoir 20 ans à Ramallah : une Palestine entre global et local ».

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