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Confluences Méditerranée, « Egypte : l’éclipse », numéro 75

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin
Publié le 08/03/2011 • modifié le 30/01/2018 • Durée de lecture : 9 minutes

Trois axes d’analyse se dégagent : les aspects sociaux, économiques et territoriaux ; les questions de politique intérieure ; la politique extérieure.

Pierre Blanc, rédacteur en chef de Confluences Méditerranée, s’intéresse à la géopolitique de l’Egypte : « si d’autres facteurs expliquent bien évidemment les fondamentaux de sa géopolitique, il serait difficile de s’abstraire du territoire pour éclairer les choix politiques de ce pays, et ce tant à l’échelle nationale et régionale qu’à l’échelle mondiale en sachant que les développements géopolitiques font intéragir les trois niveaux ». L’auteur explique que ces trois niveaux peuvent s’expliquer par la géographie de l’Egypte, qui vit autour du Nil, et qui la « projette » en Afrique, dans le monde arabe et vers les grandes puissances de l’Occident et de l’Asie. Au-delà de cette organisation et de ces ruptures géographiques, l’Egypte est confrontée à des ruptures intérieures, dans les domaines économique, communautaire et politique. Le constat final est que « l’Egypte est décidément trop fragilisée à l’extérieur et à l’intérieur pour jouer les premiers rôles dans une région du Proche-Orient où Nasser avait réussi à projeter sa présence. Mais cette période, fastueuse sur le plan politique, n’était-elle pas une parenthèse dans le jeu régional ? »

La première partie traite des questions sociales, économiques et territoriales. Anne Goujon et Huda Alkitkat, chercheurs, se penchent sur la population égyptienne et sur son devenir vers 2050. En effet, « l’Egypte fait aujourd’hui face à un défi démographique dont les implications écologiques et économiques sont graves, sans parler de leurs répercussions sociales et politiques évidentes ». La population égyptienne s’élève aujourd’hui à 85 millions d’habitants, et certains estiment d’elle doublera dans les 50 ans à venir. La démographie actuelle se caractérise par une fécondité en baisse, mais qui reste élevée. L’éducation est une priorité, mais la population connaît une « bipolarisation » entre les analphabètes (30% en 2006) et les populations ayant un niveau d’instruction secondaire et supérieur (38% en 2006). La population est également touchée par le chômage, particulièrement les jeunes. Au regard de cette situation, les auteurs estiment que l’Egypte pourra profiter de son atout démographique « si le pays forme sa jeune population ». En ce sens, plusieurs scénario sont présentés, développant « des projections de la population par niveau d’éducation ».

Marc Lavergne, chercheur au CNRS et directeur du CEDEJ, analyse la question économique. L’auteur fait le point sur les revenus dont dispose l’Egypte : son économie « repose sur le tourisme, les revenus du canal de Suez, les envois des émigrés et les recettes des hydrocarbures. Le coton, hier encore au premier rang des exportations, suivi par le riz et d’autres produits agricoles, est aujourd’hui largement distancé par ces quatre ressources émanant des périphéries spatiales et sociales du ‘’système’’ égyptien ». L’Egypte poursuit également une politique d’ouverture économique depuis Nasser, basée sur la privatisation. L’Egypte est confrontée ces dernières années à de l’inflation (10% en 2010) et au chômage des jeunes et des diplômés, et si elle possède des ressources dans plusieurs secteurs, celles-ci sont soumises au contexte économique mondial et à la situation régionale, notamment sur le plan de la sécurité. Une étude est également menée sur la population égyptienne, sur ses revenus, son niveau de qualification, la répartition urbaine/rurale, sur la population égyptienne émigrée à l’étranger, sur le chômage et l’éducation. Face à cette situation, l’Etat égyptien « n’est pas passif (…). Il est porteur d’un projet de développement qui devrait permettre dans son esprit de remédier à l’impasse sociale dans laquelle se trouve le pays, et de lui ouvrir la voie d’une insertion dans le système-monde ». Cependant, l’Etat apparaît en retrait dans d’autres domaines qui sont l’éducation, la santé, les infrastructures et « les valeurs individuelles et sociales ».

Tahani Abdelhakim évoque la condition de la femme en Egypte, qu’elle lie à l’état de la société égyptienne. Elle dresse tout d’abord le bilan de l’accès à l’éducation, à l’emploi et en particulier aux postes de direction : « S’il semble bien que l’accès des femmes à l’éducation et à l’enseignement supérieur demeure un réel obstacle, lorsqu’en revanche elle y parviennent, elles progressent bien sur le plan professionnel, notamment dans le secteur public. En revanche, les femmes ont un bien moindre accès à l’emploi dans le secteur privé, où, bien souvent, une partie importante du travail des femmes n’est pas rémunéré ». L’auteur se penche ensuite sur l’évolution de la place de la femme dans la société, à partir de la Première Guerre mondiale, puis sur l’évolution du droit : « dans le domaine juridique (…), les lois touchant le plus aux droits de la femme, c’est-à-dire le code de la famille, ont connu une évolution certaine en faveur des femmes par rapport aux lois d’avant les années 2000 ». Cependant, dans de nombreux cas, l’application de la loi « demeure aléatoire ».

Cette question de la réforme du droit de la famille est également analysée par Nathalie Bernard-Maugiron, chercheur à l’Université de Paris 1/IEDES et IRD, qui explique les réformes réalisées afin d’améliorer le statut de la femme, mais soulève également les limites de ce processus, sur le plan social, religieux et politique.

Eva Saenz-Diez évoque « la place des Coptes dans l’enseignement en Egypte ». Son objectif est d’attirer « l’attention sur certains aspects ‘’négatifs’’ que l’on peut déceler en Egypte depuis plusieurs décennies, en ce qui concerne la représentation du Christianisme et plus spécifiquement des Coptes – dans les manuels scolaires en l’occurrence – (…). Notre but est de tenter de mieux identifier les problèmes et de fournir ainsi des fondements solides à un dialogue nécessaire, dans la perspective d’une amélioration ». En ce sens, l’origine du système éducatif, dont les bases datent des années 1950, est rappelé ; puis l’évolution dans les années 1980, avec la « réislamisation de l’Education nationale » et son impact sur le contenu des manuels scolaires ; enfin les conséquences sur les Coptes et les révisions des manuels scolaires entreprises par l’Etat égyptien.

Sur le plan territorial, le Sinaï est traité par Olivier Sanmartin, maitre de conférence en géographie à l’Université François Rabelais de Tours. En effet, « la péninsule désertique du Sinaï, qui a longtemps joué un rôle de glacis et d’espace de confrontation, est l’objet, depuis sa restitution à l’Egypte par Israël en 1982, d’un investissement matériel et symbolique sans précédent de la part de l’Etat ». Cet « espace mythique » est replacé dans un contexte historique, du haut Moyen-Age à la guerre des six jours de 1967 et à sa restitution par Israël en 1982. A la suite de la restitution du Sinaï, des projets sont entrepris dans ce territoire, afin d’en faire « une région peuplée de plus de trois millions d’habitants à l’horizon 2020 ». Cependant, le Sinaï reste soumis aux tensions que connaît la région depuis 2000.

Le Caire, mégapole de 20 millions d’habitants, fait l’objet d’une analyse de Pierre-Arnaud Barthel, chercheur à l’Université de Nantes, au regard de sa densité : « si (la densité) est lue négativement au Caire depuis les années 70-80, pour les territoires d’hyperdensité, la densité semble retrouver un certain crédit à travers le chantier de la stratégie métropolitaine ‘’Grand Caire 2050’’, qui certes veut décongestionner le centre mais souhaite densifier la périphérie ». Ainsi, l’auteur aborde la notion de « ville compacte » par un retour historique sur la construction du Caire en 642 par les Coptes à sa situation aujourd’hui ; puis les caractéristiques de la ville de nos jours.

Les questions de politique intérieure sont évoquées dans trois articles. Sarah Ben Néfissa, chercheuse, analyse les relations entre l’Etat égyptien et la société. L’auteur articule son analyse autour de la problématique suivante : « mettre en exergue et analyser les deux phénomènes a priori contradictoires de la scène politique égyptienne de ces dernières années : le verrouillage quasi complet des institutions politiques, sociales et syndicales en même temps qu’un bouleversement général des rapports entre les citoyens et l’appareil d’Etat caractérisé par l’élargissement sans précédent de la liberté d’expression et surtout d’action de la part notamment des catégories sociales longtemps considérées comme passives ». Dans ce contexte de « clôture politico-institutionnelle », les protestations sociales de ces dernières années sont décrites ainsi que « le développement de la presse indépendante et privée, Internet et l’augmentation du nombre des émissions de Talk show sur les chaines satellitaires et chaines nationales ». En outre, la société civile prend une part importante dans l’espace public et une nouvelle classe politique a émergé dans les années 2004-2005.

Barbara Azaola Piazza, maître de conférences d’études arabes et islamiques à l’Université de Castilla-La Mancha, évoque le régime de Hosni Moubarak et l’opposition. Si de nouveaux acteurs politiques sont apparus ces dernières années, ce n’est pas pour autant qu’une « alternative structurée au régime et présentant une réelle option de changement » s’est mise en place. Le régime de Hosni Moubarak et de ses prédécesseurs a favorisé le système pluripartite, et même si certains ne sont pas reconnus légalement comme partis politiques, ils ont pu néanmoins participer aux élections législatives (cf les Frères musulmans). A côté de ce pluralisme, l’auteur rappelle que « la vie politique égyptienne est en fait conditionnée par l’état d’urgence ».

Tewfik Aclimandos, docteur d’Etat de l’IEP de Paris et chercheur au collège de France, analyse la montée en puissance de l’islam politique en Egypte, qui se définit comme « un projet d’instauration du ‘’gouvernement se fondant sur le Coran’’ ou d’un ‘’gouvernement de Dieu’’ ». Si l’origine du mouvement est commune, de sa naissance dans les années 1920-1930 à 1977, à partir de ce moment, « les chemins se séparent », plusieurs mouvements « se partage(ant) désormais l’espace de cette mouvance » : les jihadistes, les Frères musulmans et les salafistes.

La politique extérieure de l’Egypte et ses liens avec l’étranger sont abordés dans la troisième partie. Barah Mikaïl, directeur de recherche à l’IRIS et membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée, revient sur les liens entre l’Egypte et les Etats-Unis : « l’Egypte a eu aussi souvent à composer avec les désirs et aspirations de Washington avant que de pouvoir formuler ses propres initiatives diplomatiques. Tendues pendant un moment, devenues plus cordiales ensuite, les relations américano-égyptiennes ne sauraient cependant être inscrites dans une trajectoire linéaire qui aurait vu le rapprochement succéder à une profonde animosité ». L’auteur dresse ainsi un panorama des relations entre les deux Etats, de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui.

L’Initiative du Bassin du Nil (IBN), projet qui a débuté en 1999, est expliqué par Mohamed Larbi Bouguerre, professeur honoraire à la Faculté des Sciences de Tunis et ancien directeur de recherche associé au CNRS à Paris. La IBN a pour objectif de « mettre en commun des informations scientifiques entre les dix Etats riverains du plus long fleuve de la planète ».

Marc Goutalier, spécialiste du Moyen-Orient, se penche pour sa part sur les relations entre l’Egypte et le Soudan, en partant des liens historiques entre les deux Etats : « c’est bien depuis le temps des Pharaons qu’existe cette inimitié, cette rivalité entre Egypte et Nubie, puis aujourd’hui entre Egypte et Soudan. Les seconds ont vécu dans l’ombre de la première, puissance culturelle et politique majeure de la région-carrefour des trois continents ». Aujourd’hui, plusieurs sujets pourraient permettre des relations plus équilibrées : la notion de « terres d’accueil », les ressources du Nil, l’évolution interne du Soudan (« probable indépendance du Sud-Soudan lors d’un référendum d’auto-détermination ») et ses conséquences pour l’Egypte.

Yasmine Farouk, maître de conférence à la faculté d’économie et de science politique de l’université du Caire, s’interroge sur la puissance régionale de l’Egypte. Pour répondre à cette question, elle pose la problématique suivante : « (l’Egypte) possède-t-elle toujours la volonté et la capacité d’influencer les interactions politiques dans sa région ? » Si on lui reconnaît une place prédominante dans la région, il n’en demeure pas moins que l’Egypte est dépassée sur le plan économique et technologique par le Golfe, le Maroc et la Tunisie. En outre, la diplomatie égyptienne, autrefois « atout et instrument de sa puissance régionale », n’a plus le même impact, en particulier dans le règlement du conflit israélo-palestinien et face à la montée en puissance de l’Iran.

En marge de ce dossier sur l’Egypte, Mathieu Bouchard, doctorant à Paris 1, se penche sur la question de « Tintin au Moyen-Orient ». Il analyse les albums d’Hergé dont l’action se déroule au Moyen-Orient : Les Cigares du Pharaon, Tintin au pays de l’or noir et Coke en stock.

Sommaire :
- Pierre Blanc, Egypte, une géopolitique de la fragilité
- Anne Goujon et Huda Alkitkat, Population et capital humain en Egypte à l’horizon 2050
- Marc Lavergne, Egypte, le développement au défi du néo-libéralisme économique
- Tahani Abdelhakim, Condition de la femme : comment va la société égyptienne ?
- Nathalie Bernard-Maugiron, Le processus de réforme du droit de la famille et ses limites
- Eva Saenz-Diez, La place des coptes dans l’enseignement en Egypte
- Olivier Sanmartin, La péninsule du Sinaï : « espace projet », territoire sous tensions
- Pierre-Arnaud Barthel, Relire le Grand Caire au miroir de la densité
- Sarah Ben Néfissa, Verrouillage autoritaire et mutation générale des rapports entre l’Etat et la société en Egypte
- Barbara Azaola Piazza, Le régime de Moubarak : les espaces et les acteurs de l’opposition
- Tewfik Aclimandos, L’islam politique égyptien
- Barah Mikaïl, Les Etats-Unis et l’Egypte ou la loi du pragmatisme
- Mohamed Larbi Bouguerre, L’Egypte, l’initiative du Bassin du Nil, et les « autres »
- Marc Goutalier, La proximité et ses limites dans les relations égypto-soudanaises
- Yasmine Farouk, l’Egypte est-elle encore une puissance régionale ?
- Mathieu Bouchard, Tintin au Moyen-Orient

Confluences Méditerranée, « Egypte : l’éclipse », Paris, L’Harmattan, numéro 75, décembre 2010, 246 pages.

Publié le 08/03/2011


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


 


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