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Compte-rendu du colloque « Nouvelle Egypte, quel devenir » au Sénat le 17 juin 2011

Par Lisa Romeo
Publié le 23/06/2011 • modifié le 05/03/2018 • Durée de lecture : 7 minutes

Le Docteur Albert Tanios, Président de l’Association pour la Fondation France-Egypte, tient avant tout à rendre hommage aux jeunes qui ont donné leur vie pour obtenir plus de liberté et de dignité en menant une révolution pacifique, et aux blessés qui attendent aujourd’hui un soutien médical. Les défis restent nombreux. Pour que la révolution ne meure pas, il est important de travailler à une société civile et démocratique, de séparer l’Etat du religieux en prônant le respect mutuel entre les communautés, la réciprocité et l’ouverture afin d’éviter un basculement dans une société intégriste. On ne doit pas tomber dans la peur de la modernité, le repli sur soi et la haine de l’autre qui a été trop souvent encouragée par certains régimes dictatoriaux. Il est finalement urgent d’éduquer la société à la tolérance et de dénoncer toutes manipulations religieuses.

Le colloque sur l’avenir de l’Egypte se déroule en deux parties. La première partie, modérée par Alexandre Cordahi, avocat au barreau de Paris travaillant dans la coopération européenne pour les pays en développement engagés dans un processus de réformes, est consacrée sur les contextes politique, constitutionnel et économique. La seconde partie est plutôt orientée sur le contexte régional, international et sur la problématique des droits de l’homme.

Tewfik Aclimandos, spécialiste de l’histoire contemporaine égyptienne et professeur chercheur au Collège de France, fait le point sur la situation actuelle. Pour lui, il y a bien eu une révolution en Egypte. Le peuple se perçoit dorénavant comme constituant et refuse toute autorité même s’il est important de préciser que l’ordre règne globalement au Caire. Une grande peur de l’inconnu s’est également abattue sur la société égyptienne. Cette peur concerne plus particulièrement la classe moyenne qui entretient notamment le souvenir des quatre nuits (28, 29, 30 et 31 janvier) durant lesquelles la police s’était retirée laissant ainsi les populations seules face aux pillards. Il est aujourd’hui décidé que des élections législatives auront lieu en septembre. Un referendum sur le vote de la Constitution devra ensuite être organisé avant de préparer des élections présidentielles. Cette feuille de route fait l’objet de nombreuses critiques mais semble être la seule solution possible pour le moment. La gestion des affaires est actuellement entre les mains de l’armée qui reste finalement la seule institution qui n’a pas implosé durant la révolution. Si les Frères musulmans représentent à ce jour l’unique force organisée, il est important de noter qu’il y a près de 40 % de la population qui n’a jamais votée. Il est donc difficile de prévoir ses intentions de vote. Il ne faut pas non plus négliger le poids de la confrérie soufis, traditionnellement à l’écart de la vie politique mais qui semble manifester un nouvel intérêt pour ce domaine. Par ailleurs, on compte environ 45 000 cadres du PND, le parti du Président déchu, qui détiennent toujours aujourd’hui des postes clés dans les zones rurales alors que les jeunes, qui détiennent une forte capacité de mobilisation refusent l’ancien ordre. Enfin, les ouvriers représentent aussi un enjeu de taille dans la mesure où l’état critique de l’économie peut générer une multiplication des grèves. Force est de constater que la société est encore trop instable pour pouvoir effectuer une analyse politique précise.

Nathalie Bernard-Maugiron, juriste spécialisée dans le droit égyptien et chargée de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), revient sur le développement constitutionnel depuis le départ de Hosni Moubarak. Le 19 mars, un scrutin par referendum était organisé sur l’adoption de 9 amendements constitutionnels : 41 % des citoyens se sont alors rendus au bureau de vote, un record. Le 30 mars, une « Déclaration constitutionnelle intérimaire » est annoncée. Elle est composée de 62 articles, dont la plupart sont repris de la Constitution de 1971. L’article 56 précise les pouvoirs de l’armée pendant la période transitoire. Des critiques s’élèvent alors contre la feuille de route établie. Les partis libéraux et les coptes craignent que les prochaines élections favorisent les Frères musulmans et le PND qui seront alors chargés de rédiger la Constitution. Ils réclament donc le report des élections législatives à un an afin de permettre aux différents partis de s’organiser. Les Frères musulmans souhaitent quant à eux accélérer les élections, d’autres préféreraient que soient d’abord organisées les élections présidentielles. On peut constater un manque d’expérience et de clarté de la part de l’armée qui peut pousser certains observateurs à s’interroger sur sa véritable intention. Le mode de scrutin est également en discussion : les libéraux préconisent un mode proportionnel alors que les Frères optent plutôt pour un mode nominal. Va-t-on vers un régime de type présidentiel ou parlementaire ? Quel rôle va jouer l’armée dans l’Egypte de demain ? De nombreuses incertitudes planent donc encore aujourd’hui.

Henry Marty, directeur représentant de la Banque européenne d’investissement (BEI), revient ensuite sur la situation économique en Egypte qui est, à l’heure actuelle, assez fragile. La révolution a engendré l’arrêt de pans entiers de son économie et une perte de confiance. Le pays subit également les conséquences du conflit libyen voisin alors que la prise en urgence de mesures sociales (indemnisation, création d’emplois…) a fortement déstabilisé son économie. Par ailleurs, la révolution a remis en cause les efforts déployés pour stimuler la croissance depuis une dizaine d’années même si celle-ci n’avait pas su empêcher l’accumulation des tensions et des inégalités (différence entre taux de croissance et qualité de la croissance). Pour rétablir l’économie en Egypte, dans ces circonstances, il faudrait commencer par accorder une aide d’urgence destinée à reconstituer les fonds publics et à encourager la coopération multilatérale. Il est ensuite nécessaire que l’Europe soutienne l’économie privée pour favoriser la recréation d’entreprises et donc d’emplois et aide, enfin, au financement, sur le long terme, de l’infrastructure urbaine. La BEI a investit 600 millions d’euros l’année dernière en Egypte, cette somme doit être aujourd’hui doublée.

Joseph Breham, juriste, expert à l’ONU et membre de l’association Sherpa, est alors intervenu sur la question de la récupération des biens dans le cadre de la lutte contre le détournement des fonds et de la corruption. Des plaintes ont été déposées contre les clans Ben Ali, Moubarak et Kadhafi afin d’assurer une meilleure répartition des richesses. Ces actions sont cependant aujourd’hui ralenties par des problèmes d’efficacité et de vérification.

Afin de clore cette première partie du colloque, Mickaël Picart, conseiller du Secrétaire général de la SNCF en charge du projet Union pour la Méditerranée et les questions euroméditerranéennes, a rappelé la position de la SNCF et son action en l’Egypte et dans les pays de la Méditerranée. Un important dispositif (jumelages professionnels…) est ainsi déployé afin d’apporter un soutien logistique et technique et pour contribuer activement au développement du réseau de transport.

Jean Maher, représentant des coptes de France et d’Europe, est le modérateur de la seconde partie de la conférence consacrée aux enjeux internationaux et à la problématique du respect des droits de l’homme en Egypte.

Alain Gresh, directeur adjoint au Monde Diplomatique, évoque les conséquences de la révolution égyptienne sur les différents conflits de la région. Il rappelle que l’Egypte n’est qu’au tout début de la révolution. En effet, si Hosni Moubarak a quitté la tête de l’Etat, ce sont encore les mêmes personnes qui dirigent : la révolution est donc encore loin d’être terminée et la situation n’est pas encore stabilisée dans le pays. Il insiste également sur le fait que ces bouleversements se sont opérés dans un monde en plein changement : pour la première fois depuis deux siècles, on peut constater la fin de la domination occidentale au niveau international. Les centres de pouvoir sont en train de se déplacer, permettant ainsi à l’Egypte de se tourner vers de nouveaux alliés. Dans le monde arabe, aucun pays n’a été épargné par ce vent de liberté et il n’est plus possible d’effectuer un retour en arrière. Il n’y a pas encore de ministre des Affaires étrangères en Egypte et plusieurs questions se posent. Pour Alain Gresh, il n’y aura plus à la tête du pays de gouvernement aussi pro-israélien. Il n’est en effet plus possible d’ignorer l’opinion publique. Les Etats-Unis et Israël craignent que l’Egypte rétablisse des relations avec l’Iran et remette en cause les accords de Camp David et s’interrogent également sur sa politique à Gaza. Il est certain que les Etats-Unis éprouveront dorénavant plus de difficultés à appliquer leur double politique de « paix sans paix » dans la région (alliance inconditionnelle à Israël tout en établissant des liens avec les pays arabes). Il est dorénavant nécessaire de faire évoluer la politique de la France et de l’Europe envers le monde arabe et de repenser la coopération en Méditerranée.

Naguib Gobrail, Président de l’Union Egyptienne des Droits de l’Homme, organisation à caractère non confessionnel, déplore le fait que le régime en place ces trois dernières décennies ait laissé une grande majorité des Egyptiens dans une pauvreté certaine et dans un manque de sécurité. 43 % des Egyptiens considèrent d’ailleurs que la corruption est une pratique habituelle et présente dans tous les services de l’Etat. Par ailleurs, les minorités et notamment les coptes, sont fréquemment victimes de persécutions et de discriminations (manque de représentation politique et dans les médias, interdiction de l’enseignement de la langue copte dans les universités publiques, d’accès à certaines professions médicales, fermeture de lieux de culte, disparition de jeunes filles mineurs chrétiennes…). Il faut donc procéder à plusieurs réformes en Egypte en adoptant notamment des lois bannissant les discriminations sur une base religieuse et garantissant la liberté religieuse de tous les individus. Naguib Gobrail propose donc d’instaurer un système de quota pour les coptes, les femmes et les jeunes afin d’assurer l’égalité des chances et de permettre un équilibre entre les communautés, ainsi qu’une meilleure représentation dans la vie parlementaire. Il précise toutefois que l’association refuse toutes ingérences dans les affaires égyptiennes ainsi qu’une protection internationale. Il rappelle cependant que l’Egypte est membre du Conseil international des droits de l’homme et qu’elle a signé la Convention sur le respect des droits de l’homme même s’il y a encore des réserves sur certaines clauses (l’égalité homme/femme dans l’héritage ou le refus de la conversion des Musulmans à une autre religion par exemple). Il demande donc à la communauté internationale de faire en sorte que l’Egypte enlève toutes ces réserves.

Constance Le Grip, députée française au Parlement Européen, met en avant le fait que la défense des droits de l’homme et les questions religieuses sont au cœur des principes défendus par l’Union européenne. Celle-ci a aujourd’hui bien conscience des défis démocratiques, économiques et politiques que représente le printemps arabe et cherche à réorienter sa politique de voisinage vers un plus grand soutien et accompagnement. Il s’agit alors de revoir les montants de l’aide et de réactualiser son regard vers les vrais besoins du monde arabe. Ces mesures recueillent d’ailleurs un avis favorable au Parlement européen.

Publié le 23/06/2011


Lisa Romeo est titulaire d’un Master 2 de l’université Paris IV-Sorbonne. Elle travaille sur la politique arabe française en 1956 vue par les pays arabes. Elle a vécu aux Emirats Arabes Unis.


 


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