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Spécial crise au Moyen-Orient et au Maghreb : Le Yémen

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin
Publié le 07/02/2011 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Manifestation au Yémen le 27 janvier 2011

Mohammad Huwais, AFP

Situation politique et économique du Yémen de 1978 à nos jours

Dans la première partie du XIX ème siècle, le Yémen est divisé en deux territoires, l’un, Aden, devient une colonie britannique en 1839 (Yémen du Sud) ; l’autre, la région de Sanaa, passe sous le contrôle ottoman (Yémen du Nord). Le Yémen du Nord est indépendant en 1934 et devient une république. Le Yémen du Sud est indépendant en 1967 et devient une république démocratique et populaire, avec des liens étroits avec l’URSS. Les deux territoires sont finalement unifiés le 22 mai 1990, et Sanaa devient la capitale du nouvel Etat. Une nouvelle constitution est approuvée par referendum en mai 1991.

Une coalition gouvernementale composée de responsables politiques du Yémen du nord et du Yémen du sud se met en place. Ali Abdallah Saleh, président du Yémen du Nord depuis 1978, devient le président du Yémen unifié ; le président du Yémen du Sud Haïdar Abou devient Premier ministre. Le Yémen se compose alors d’une population d’environ 14 millions d’habitants. Cet Etat nait malgré l’opposition de l’Arabie saoudite à l’unification. Des élections législatives sont prévues pour novembre 1992, mais elles sont reportées en raison de tensions politiques.

Quelques mois après la l’unification, la guerre du Golfe de 1990 est déclenchée. Le Yémen n’entre pas dans la coalition et décide d’apporter son soutien à l’Irak, qui a soutenu son unification en mai 1990. En représailles, l’Arabie saoudite expulse les Yéménites présents sur son sol : un million de Yéménites quittent alors l’Arabie saoudite, sans avoir la possibilité d’emporter avec eux leurs biens matériels et financiers. L’afflux de cette population est difficilement absorbé par le Yémen, qui voit son chômage augmenter (en 1991, on compte 2 millions de chômeurs pour une population de 14 millions d’habitants). En outre, le retour de ces Yéménites prive le pays de sa principale source de devises. L’Arabie saoudite cesse son aide financière au Yémen, et le tourisme se tarit, dans le contexte des tensions régionales. Tous ces éléments concourent à une situation économique précaire (augmentation de la dette extérieure, importation massive de céréales), malgré la découverte de réserves de pétrole en 1980 et leur exploitation.

Les élections législatives du 27 avril 1993, auxquelles participent les femmes pour la première fois, sont marquées par la victoire du parti du président Ali Abdallah Saleh, le Congrès général populaire, qui obtient 121 sièges sur 301. Le Parti socialiste yéménite en obtient 56, le parti islamiste al-Islah, fondé en 1990, en obtient 62 et les indépendants 47. Déjà depuis l’unification, des tensions s’étaient développées entre les responsables du Parti socialiste yéménite (ex Yémen du sud) et les responsables du Congrès général populaire (ex Yémen du nord), à propos des points de la réforme constitutionnelle à mettre en œuvre. La victoire du Congrès général populaire aux élections les renforce. En outre, à la suite des élections, le secrétaire général du Parti socialiste yéménite Ali Salem al-Baïd, qui a été nommé vice-président, exige que le pouvoir soit à nouveau partagé entre le nord et le sud. En mai 1994, il décide de la sécession du Yémen du sud. Ces tensions politiques sont renforcées par des tensions sociales et économiques. Le Yémen continue à subir les conséquences de son choix lors de la guerre d’Irak, sur le plan économique : inflation, dépréciation du rial. L’Etat est ainsi obligé d’importer à hauteur de 70% les denrées alimentaires et de les subventionner. Il décide alors de mettre en œuvre des projets économiques : création d’une zone franche près du port d’Aden ; modernisation du port d’Aden.

Ce contexte tendu est à l’origine du déclenchement d’une guerre civile au Yémen (4 mai-7 juillet 1994). En réaction à l’annonce de la sécession du sud, les troupes du président Ali Abdallah Saleh marchent vers le sud et prennent Aden. Pendant ce conflit, l’Arabie saoudite soutient le sud. La guerre a pour conséquence d’augmenter les difficultés économiques du Yémen, entraînant la mise en place d’un « plan d’ajustement structurel » demandé par la Banque mondiale en 1995. L’Etat décide alors d’augmenter les prix des carburants et de doubler les prix des services de base, provoquant des émeutes populaires. Les réformes économiques se poursuivent l’année d’après, entrainant une aide du FMI et le rééchelonnement de la dette publique yéménite.

Les élections du 27 avril 1997 voient à nouveau la victoire du Congrès général populaire, qui obtient la majorité avec 187 sièges sur 301 ; son allié al-Islah obtient 53 sièges ; les indépendants 54. Le Yémen du sud, dont le Parti socialiste yéménite a boycotté les élections, n’est pas représenté. Farj Saïd Ben Ghanem, sudiste, est nommé Premier ministre. Il démissionne en mai 1998 et est remplacé par Abdulkarim al-Iryani. A la suite de ces élections, le parti al-Islah ne participe plus au gouvernement, sous la pression des alliés occidentaux du Yémen, qui lui demandent de prendre ses distances avec les islamistes. Sur le plan économique, le Yémen est touché en 1998 par la chute des cours du pétrole, entraînant le ralentissement des réformes et l’augmentation du déficit public.
Le 23 septembre 1999, les premières élections présidentielles au suffrage universel sont organisées et le président Ali Abdallah Saleh est réélu avec 96% des voix. Cette même année, dans le domaine économique, l’application du « plan d’ajustement structurel » se poursuit mais un fort taux de chômage touche 1/5 eme de la population. En 2000 néanmoins, l’Etat bénéficie de la hausse des cours du pétrole. En 2001, une réforme constitutionnelle est adoptée le 20 février, allongeant les mandats du président (de 5 à 7 ans) et des députés (de 4 à 6 ans), et mettant en place le bicamérisme (Chambres des représentants, 301 sièges élus au suffrage universel ; Conseil consultatif, Majlis al-Choura, composé de 111 membres choisis par le président). Le Yémen est toujours dépendant de l’aide internationale et de ses revenus pétroliers.

Les élections législatives du 27 avril 2003 sont à nouveau remportées par le Congrès général populaire : 8 millions de Yéménites, dont 3,4 millions de femmes, sont appelés à voter afin de renouveler le Parlement, composé de 301 membres. Le 17 mai, un gouvernement est constitué, avec à sa tête le Premier ministre Abdel Kader Bajammal. En 2005, la décision du gouvernement de suspendre les subventions aux produits pétroliers a pour conséquence de doubler les prix de l’essence. Face à cette mesure, des émeutes se déclenchent dans tous le pays.

Les élections présidentielles du 20 septembre 2006 confirment Ali Abdallah Saleh à la présidence, pour un mandat de sept ans, avec 72% des voix. Pour la première fois, d’autres candidats se présentent, dont l’ancien ministre du pétrole Fayçal Ben Chamlane, soutenu par al-Islah, et qui obtient 16% des voix. Les prochaines élections doivent se tenir en 2013. Quant aux élections législatives, elle devaient avoir lieu en avril 2009, mais elles ont été reportées à 2011, afin de réformer le système électoral.

Conflit entre le pouvoir et le Yémen du Nord, lutte contre l’islamisme

Depuis 2004, la région de Saada, dans le nord du Yémen, est le théâtre d’un conflit opposant les houthis au gouvernement. Les houthis appartiennent à une tribu chiite et disent être de la religion zaydite. Ils souhaitent préserver leurs caractéristiques religieuses, qu’ils estiment menacées, et accusent le pouvoir en place d’être trop proche des Etats-Unis et d’Israël. De son côté, le gouvernement sunnite en place estime qu’ils cherchent à restaurer l’imamat zaydite, qui a régné dans le nord du Yémen jusqu’en 1962, et qu’ils reçoivent le soutien de l’Iran.

La crise débute en juin 2004, menée par Hussein al-Houthi, leader des houthis. Lui et ses partisans s’opposent à l’armée yéménite début juillet. Depuis 2004, les combats se poursuivent, en dépit des cessez-le-feu et des médiations régionales répétées. En 2009, l’opération « Terre brûlée » est lancée par le gouvernement yéménite, qui propose en septembre un cessez-le-feu. Mais celui-ci n’est pas respecté et les combats entre l’armée et les houthis se poursuivent. Selon les estimations de l’ONU, les populations en fuite depuis août 2009 s’élèveraient à 55 000.

En outre, comme l’analysent plusieurs auteurs, la lutte contre le terrorisme menée par les Etats-Unis et par l’Europe donne l’occasion au président yéménite de combattre les houthis [1].

Ce conflit civil apparaît comme une des causes du durcissement du régime du président Ali Abdallah Saleh, qui prend dès 2004 des mesures anti-démocratiques.

En outre, le Yémen est confronté au terrorisme : en octobre 2000, un attentat est perpétré contre le destroyer américain USS Cole dans le port d’Aden ; en octobre 2002, un attentat est mené contre le pétrolier français Limburg. Al-Qaida est également impliqué dans les années 2007-2008 dans des attentats contre des intérêts occidentaux et yéménites. Ainsi, 13 touristes espagnols sont attaqués en juillet en 2007 et 15 touristes belges en 2008, par des groupes qui appartiendraient au réseau al-Qaida. Cette même année, un attentat est mené le 17 septembre contre l’ambassade des Etats-Unis à Sanaa, faisant 17 morts, revendiqué par le Djihad islamique du Yémen. A la suite de cet attentat, le Yémen, engagé aux côtés des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme, demande qu’une collaboration internationale se mette en place au Yémen afin de l’aider dans sa lutte contre le terrorisme.

Le Yémen est également devenu ces dernières années le lieu de regroupement des branches d’al-Qaida du Yémen et d’Arabie saoudite : en février 2009, al-Qaida pour la péninsule Arabique (AQPA) est constitué, et mène des attentats contre des cibles yéménites ou occidentales. A la suite de la tentative d’attentat sur le vol Amsterdam-Detroit du 25 décembre 2009 revendiqué par l’AQPA, une conférence internationale est organisée à Londres le 27 janvier 2010, à l’initiative du Premier ministre Gordon Brown. Réunissant les représentants de 21 pays, le FMI et la Banque mondiale, la conférence décide d’aider le Yémen dans sa lutte contre le terrorisme. Des aides ont déjà été versées, notamment en 2006, pour aider le Yémen dans sa lutte contre la pauvreté, terreau favorable à la propagande d’al-Qaida dans le pays.

La crise actuelle

La population du Yémen est estimée à 23,8 millions d’habitants en 2010 et le PIB par habitant à 1267 dollars en 2009. 42% de la population vit avec moins de deux dollars par jour, et 1/3 des enfants de 6 à 14 ans ne sont pas scolarisés [2]. Selon les derniers chiffres (qui remontent à 2003), 35% de la population serait au chômage. L’économie yéménite repose sur l’agriculture, mais celle-ci ne couvre qu’un quart des besoins de sa population, et sur le pétrole (production de 300 000 barils par jour), qui représente 90% des exportations et 70% des recettes budgétaires en 2009. Le Yémen a bénéficié ces dernières années de la hausse des cours des hydrocarbures, mais la production de pétrole recule depuis 2001. Sur le plan politique, il est prévu que le fils du président Ali Abdallah Saleh, Ahmad Ali Saleh, actuel chef des forces spéciales et de la garde républicaine, lui succède. En outre, un projet est actuellement en discussion au Parlement : l’amendement de la Constitution afin de permettre à Ali Abdallah Saleh de rester président à vie.

Dans ce contexte de tensions économiques, sociales et politiques, la crise se déclenche le 27 janvier. Des milliers de Yéménites manifestent à Sanaa, réclamant le départ du président Ali Abdallah Saleh. Le 31 janvier, Ali Abdallah Saleh annonce la création d’un fonds destiné aux demandeurs d’emploi diplômés et l’extension de la protection sociale à 500 000 personnes.

Le 2 février, le président annonce devant le Parlement, réuni en session extraordinaire, trois points : il renonce à se présenter à un nouveau mandat, dit être « contre la transmission héréditaire du pouvoir » et annonce que le projet d’amender la Constitution afin de permettre l’élection à vie du président est reporté. Il demande alors à la population de mettre fin aux manifestations et à l’opposition de débuter des négociations afin de former un « gouvernement d’union nationale ».

En dépit de ces annonces, les manifestations se poursuivent à Sanaa le 3 et le 4 février (100 000 manifestants le 4), place Tahrir. Les manifestants réclament toujours le départ du président Ali Abdallah Saleh. Une contre manifestation est également organisée le 4 février, à l’appel du parti au pouvoir, le Congrès populaire général. Le 5 février, les partisans du régime actuel poursuivent leurs manifestations place Tahrir, où des tentes ont été dressées, et où ils sont de plus en plus nombreux.

Bibliographie :
André Bourgey, « Yémen », Encyclopédie Universalis, 2009.
Alain Gresh, Dominique Vidal, Les 100 clés du Proche-Orient, Paris, Hachette, 2003, 607 pages.
Site de La Documentation française
Site du ministère français des Affaires étrangères
Presse : Le Figaro, Le Monde, Le Monde diplomatique, L’Orient le Jour.

Publié le 07/02/2011


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


 


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