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Les réfugiés syriens en Jordanie (2/2) : le camp de Zaatari
Article publié le 15/02/2018

Par Laura Monfleur

En Jordanie, seuls 21% des réfugiés, enregistrés auprès du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), vivent dans l’un des trois camps mis en place depuis 2012 (UNHCR, décembre 2017). Ouvert en juillet 2012, le camp de Zaatari, situé à une douzaine de kilomètres de la frontière syrienne, dans le gouvernorat de Mafraq (voir « Les réfugiés syriens en Jordanie (1) »), est le camp le plus grand de Jordanie avec 5,3 km2 de superficie. Le camp s’est rapidement développé dans cette région désertique. Selon les chiffres du HCR, 460 000 réfugiés sont passés dans ce camp entre juillet 2012 et août 2017. 80 000 réfugiés, venant surtout de la région de Daraa, au Sud de la Syrie et des régions rurales, y habitent encore (UNHCR, août 2017).

Si le camp de Zaatari a été pensé comme un espace temporaire de gestion des flux de réfugiés, il ne s’installe pas moins dans la durée. La vie des réfugiés est régie par des règles strictes qui conditionnent le logement, les opportunités d’emploi et la consommation de biens et d’énergie. Cependant, les réfugiés semblent s’adapter à ces règles ou les contourner, faisant du camp une véritable ville.

Lire la partie 1 : Les réfugiés syriens en Jordanie (1/2)

La gestion du camp : entre perspectives humanitaires et sécuritaires

Le camp est administré à la fois par le HCR et l’Organisation Caritative Jordanienne Hachémite jusqu’en 2013, puis par le Directorat des Camps de Réfugiés Syriens (Ababsa, 2015). La loi jordanienne s’applique dans le camp et les autorités jordaniennes fournissent les services de sécurité (Ledwith, 2014). Le fonctionnement du camp est dépendant de l’aide humanitaire étrangère et les Organisations Non-Gouvernementales y sont nombreuses.

A leur arrivée, les réfugiés reçoivent chacun des bons de nourriture, deux couvertures et des matelas (Dalal, 2015). Après leur enregistrement auprès du HCR, ils bénéficient de services gratuits qui se trouvent au sein du camp (cf. carte). Il existe un hôpital, 29 écoles, un supermarché, 27 centres communautaires qui fournissent une aide psychosociale et des activités de loisirs (UNHCR, août 2017). Le HCR fournissait au départ des tentes mais celles-ci ont été peu à peu remplacées par des caravanes : le HCR en comptait 24 000 en août 2017. Ce type d’habitat préfabriqué crée un paysage « similaire et répétitif » (Dalal, 2017). Ce dernier répond aux exigences d’une aide d’urgence qui est pensée avant tout comme « réactionnaire et temporaire », selon l’urbaniste Nada Maani (2016). La standardisation des logements permet une fabrication et une distribution plus rapide. Le plan orthogonal du camp (cf. carte) répond à des exigences fonctionnelles pour prévenir les incendies, permettre un accès et une gestion sanitaire faciles dans le camp.

Les opportunités d’emploi y sont limitées. Les réfugiés ne peuvent obtenir un emploi légal qu’avec le system de cash for work : le HCR propose quelques emplois (collecte de déchets, distribution et construction de tentes, enseignement) mais ces derniers sont peu nombreux et faiblement rémunérés. De plus, les réfugiés enregistrés ne peuvent sortir du camp qu’après avoir obtenu un permis et l’attestation d’un Jordanien qui se porte garant. Myriam Ababsa (2015) note que cette procédure de bail out est rendue de plus en plus difficile par les autorités jordaniennes : à partir de 2014, ce garant doit avoir un lien familial (de sang ou par le mariage) avec le réfugié. Ce peu d’opportunités d’emploi et la procédure de bail out renforcent et pérennisent ainsi la dépendance des réfugiés à l’aide humanitaire, qui est leur seule ressource légale.

Selon les chercheurs (Ledwith, 2014 ; Ababsa, 2015 ; Doraï, 2016), le camp répond à des impératifs d’efficacité dans l’organisation de l’aide humanitaire mais aussi à des objectifs sécuritaires de contrôle de la population des réfugiés. Pour Myriam Ababsa (2015), cela permet d’enfermer les réfugiés « hors de l’espace public jordanien », en évitant notamment une propagation du djihadisme syrien, mais aussi de rassurer les Jordaniens quant à la situation en montrant que les réfugiés ne leur feront pas concurrence dans l’accès au marché du travail et dans celui aux services scolaires et médicaux.

Jusqu’en 2013, le camp a connu des violences : vandalisme, gangs, recrutement de réfugiés dans l’Armée Libre Syrienne pour prolonger le combat (Ababsa, 2015). S’il y a un manager officiel du camp, il existe aussi une organisation politique informelle reposant sur des chefs de tribu. Les autorités formelles se sont appuyées sur ces autorités informelles pour rétablir l’ordre. A partir de 2013, une structure de gouvernance se met en place avec la création de douze districts qui ont chacun leur conseil de quartier nommé par le HCR et des forces de police ; certains réfugiés sont d’ailleurs formés pour assurer la sécurité du quartier pour compléter les forces de police jordaniennes (Ledwith, 2014). Cela s’inscrit notamment dans la stratégie du HCR de donner plus d’autonomie aux camps, notamment pour répondre à la crise financière à laquelle font face de nombreuses ONG.

La vie quotidienne dans le camp : adaptations et résistances de la part des réfugiés

Face à ces contraintes (rationnement des ressources, contrôle des mobilités, accès limité au marché du travail formel), les réfugiés ont néanmoins su s’adapter et développer des stratégies pour diversifier leurs ressources : travailler illégalement notamment dans la construction, l’agriculture et le secteurs des services, faire de la contrebande, revendre les biens de l’aide humanitaire, revendre les caravanes pour en faire des espaces de commerce, vendre ses services en tant qu’électricien pour rattacher illégalement un logement individuel au réseau d’électricité du HCR (Dalal, 2015). Des commerces se développent partout dans le camp : le HCR compte 600 restaurants et 3 000 échoppes et entreprises mises en place par les réfugiés (UNHCR, août 2017). Malgré le cloisonnement du camp par des barrières et le contrôle des réfugiés par des règles strictes, des liens entre le camp et le reste de la société jordanienne se créent par cette économie informelle : des entrepreneurs jordaniens financent des commerces (Dalal, 2015), des Jordaniens viennent acheter des produits dans le camp (Ledwith, 2014). Ces liens remettent en cause l’isolement économique du camp.

Un marché informel s’est créé autour d’une rue appelée par les réfugiés « Les Champs Elysées » (cf. carte) : on y trouve des restaurants, des boutiques de nourriture ou de vêtements, etc…. Il existe plusieurs « espaces publics non-planifiés » (Dalal, 2015) : ce marché, les espaces autour des 120 mosquées du camp, ceux autour des infrastructures de service. Les terrains de football mis en place par certaines ONG sont aussi des espaces d’interactions sociales. Pour Kamel Doraï (2016), ces espaces témoignent de l’esprit entrepreneurial des réfugiés et de la vitalité de la vie sociale tandis que pour Ayham Dalal (2015), c’est la marque de la résistance des réfugiés qui ne veulent pas être réduits uniquement au statut de victimes de guerre.

L’adaptation des réfugiés se voit également dans la transformation et la réutilisation des matériaux fournis par le HCR pour construire, par exemple, des réservoirs d’eau individuels. La trame orthogonale du camp est modifiée par les réfugiés, certains logements sont réorganisés en U pour créer une cour ou un complexe familial, les tentes sont utilisées pour couvrir des espaces extérieurs et créer des espaces privés, des formes d’habitat similaires a celles du Sud de la Syrie sont recréées (Ledwith, 2014 ; Doraï, 2016). Les réfugiés se regroupent par familles ou village d’origine. Ainsi, selon Ayham Dalal (2017), malgré une homogénéité visuelle des logements, le camp apparaît comme une « mosaïque colorée » du fait des diversités culturelles et sociales qui transparaissent dans l’adaptation des logements.

Le camp de Zaatari : une ville ?

Le camp de Zaatari semble se constituer en une véritable ville du fait de l’urbanisation rapide – le camp en 2013 comptait environ 140 :000 réfugiés et était alors la quatrième ville du pays – et de la pérennisation progressive du bâti et des infrastructures : le remplacement des tentes par des caravanes, l’adaptation des logements par les réfugiés, la diversification des sources d’énergie notamment par la mise en place fin 2017 d’une usine d’énergie solaire par le HCR. L’appropriation d’espaces, la diversification des ressources économiques par le secteur informel, la différenciation sociale sont autant de signes de la constitution d’une ville. Neda Maani (2016) parle ainsi d’une « ville informelle », Kamel Doraï (2016) d’une « véritable ville » où la société syrienne « se recompose en exil ».

Cependant, d’autres facteurs vont dans le sens inverse de la constitution d’une ville : le contrôle des mobilités, l’interdiction des élections, la réduction à une identité de réfugiés, la diminution depuis 2014 du nombre de réfugiés qui préfèrent retourner en Syrie ou s’installer dans les milieux urbains (Doraï, 2016). Ayham Dalal (2015) défend plutôt l’idée que le camp reste une « anti-ville » du faite des contraintes, de la séparation et de l’éloignement du camp mais que les pratiques des réfugiés témoignent d’une revendication du « droit à la ville » dans le camp. Pour Michel Agier (2002), tout camp n’est qu’une « ville nue », incomplète, où il n’y que des « ébauches d’urbanité ». Il mobilise ainsi le concept de « camp-ville ». Bram J. Jansen (2016) s’oppose à la théorie de Michel Agier en montrant que la camp de Zaatari n’est pas une urbanité inachevée mais une urbanité particulière, un « urbanisme humanitaire », où les réfugiés s’adaptent et remettent en cause les plans et les procédures bureaucratiques humanitaires.

Malgré les distinctions dans les termes employés, ces chercheurs montrent ainsi comment le camp de Zaatari est un « espace d’ambiguïté » (Achilli, Oesch, 2016) : entre gestion régie par des règles d’efficacité humanitaire et des préoccupations sécuritaires, entre espace d’attente pensé comme provisoire et processus de pérennisation, entre urbanisme d’urgence et exceptionnel et pratiques quotidiennes et ordinaires, entre espace d’exclusion et de contrôle et espace de transgressions, entre contraintes et adaptations.

Bibliographie :
ABABSA M., 2015, « De la crise humanitaire à lacrise sécuritaire. Les dispositifs de contrôle des réfugiés syriens en Jordanie (2011-2015) », Revue européenne des migrations internationales, Vol. 31, n°3 et 4, p. 73-101.
ACHILLI A., OESCH L., 2016, « Entre exception et ordinaire », A contrario, Vol. 2, n°23, p. 3-16.
AGIER M., 2002, « Between war and city : Towards an urban anthropology of refugee camps », Ethnography, Vol. 3, n°3, p. 317-341.
DALAL A., 2017, « Uncovering Culture and Identity in Refugee Camps », Humanities, Vol. 6, n°61.
DALAL A., 2015, « A Socio-Economic Perspective on the Urbanisation of Zaatari Camp in Jordan », Migration Letters, Vol. 12, n°3, p. 263-278.
DORAI K., 2016, « La Jordanie et les réfugiés syriens », La Vie des idées [en ligne], http://www.laviedesidees.fr/La-Jordanie-et-les-refugies-syriens.html (consulté le 10 février 2018).
JANSEN B. J., 2016, « The protracted refugee camp and the consolidation of a « humanitarian urbanism » », International Journal of Urban and Regional Research.
LEDWITH A., 2014, Zaatari : The Instant City, Publication du Affordable Housing Institute, Boston, 98 p.
MAANI N., 2016, « From Refugee Camp to Resilient City : Zaatari Refugee Camp, Jordan », Spaces of Conflict, Automne-Hiver 2016, p. 145-148.
Site du UNHCR : http://www.unhcr.org/

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