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Les réfugiés syriens en Jordanie (1/2)
Article publié le 29/01/2018

Par Laura Monfleur

Alors que les médias et les politiques occidentaux s’intéressent particulièrement à ce qu’ils appellent la « crise des réfugiés » en Europe, la majorité des flux de réfugiés syriens s’est dirigée vers les pays voisins. Sur les plus de 13 millions de Syriens ayant fui leur pays, environ 5,45 millions recensés en décembre 2017 par le Haut Commissariat au Réfugiés (HCR) ont trouvé refuge au Liban, en Turquie, en Jordanie et en Irak. La Jordanie fait partie des principaux pays récepteurs des réfugiés syriens depuis le début du conflit en 2011.

I. Le statut et la localisation des réfugiés syriens en Jordanie

La Jordanie est une monarchie constitutionnelle dont la stabilité contraste avec les conflits dans les pays voisins. Du fait de cette stabilité, la Jordanie est un pays d’accueil des réfugiés palestiniens à partir de 1948 et des réfugiés irakiens dans les années 1990. L’arrivée des réfugiés syriens s’inscrit donc dans cette histoire longue mais se caractérise par une ampleur sans précédent. Ainsi, le HCR recense plus de 655 000 réfugiés syriens en décembre 2017. Cependant, ce chiffre ne prend en compte que les réfugiés syriens enregistrés auprès de cette organisation. Selon le recensement mené par le gouvernement jordanien en novembre 2015, il y aurait 1,3 million de réfugiés syriens soit 20% de la population jordanienne.

La difficulté de recenser les réfugiés syriens s’explique par leur statut en Jordanie. Ce pays n’est pas signataire de la Convention de Genève de 1951 qui définit le statut des réfugiés. Les syriens arrivés sur le sol jordanien sont considérés comme des « visiteurs » ou des « invités » (Ababsa, 2015 ; Doraï, 2016 ; Achilli, 2016). Il n’y a pas de procédure d’asile nationale et c’est le HCR qui s’occupe de ces procédures. Le ministère de l’Intérieur délivre une carte de service spécifique pour la communauté syrienne qui doit être renouvelée tous les ans et ne donne donc accès aux services et aux infrastructures que de manière temporaire. Les réfugiés installés dans des camps doivent avoir un garant pour obtenir une carte de séjour et s’installer en dehors des camps (Doraï, 2016). Enfin, les permis de travail sont distribués à condition que l’employeur paye une taxe et que l’employé ait un passeport valide (Achilli, 2016).

De plus, l’évaluation du nombre de réfugiés syriens est rendue difficile par leur localisation géographique dans le pays. Seuls 21% des réfugiés syriens enregistrés vivent dans l’un des trois camps du pays (HCR, décembre 2017). La majorité est donc située de manière plus diffuse dans les espaces urbains en particulier au nord du pays dans les districts de Mafraq, d’Irbid et d’Amman (cf. carte 1). Si les réfugiés venaient principalement des villes de la région sud de la Syrie au début de la guerre civile en 2011, l’origine de ces réfugiés syriens s’est diversifiée dans le temps. Les principaux lieux d’origine aujourd’hui sont Dera’a au Sud de la Syrie, Homs et la région rurale de Damas (HCR, décembre 2017).


II. La gestion des flux de réfugiés en Jordanie : d’une aide humanitaire à une politique sécuritaire (cf. Carte 2)

La localisation des réfugiés syriens s’explique en partie par la gestion des flux migratoires par le gouvernement jordanien et le HCR. Cette gestion est emprunte de l’expérience passée de gestion des réfugiés palestiniens et irakiens. Les réfugiés palestiniens ont été majoritairement installés dans des camps tandis qu’il n’y a pas eu de politique de cantonnement pour les réfugiés irakiens. Cette différence résulte de la crainte des autorités à voir les réfugiés s’installer de manière pérenne comme dans le cas des Palestiniens, crainte qui persiste dans les premiers temps de la gestion des flux des réfugiés syriens, selon Kamel Doraï (2016).


1. Un accueil humanitaire et informel (2011-2012)

De 2011 à 2012, l’accueil des réfugiés syriens se caractérise par la solidarité, l’hospitalité et la tolérance, selon Luigi Achilli (2016). Myriam Ababsa (2015) parle même d’une « politique d’accueil généreuse ». Cet accueil est avant tout informel. Les réfugiés syriens s’installent principalement dans les villages et les petites villes des districts de Mafraq et d’Irbid car s’y trouvent des réseaux familiaux ou de connaissance. Les liens culturels, sociaux et économiques étaient en effet très importants des deux côtés de la frontière syro-jordanienne avant le conflit (Roussel, 2015 ; Ababsa, 2015). Les réfugiés syriens s’installent également de manière diffuse dans des camps informels.

Jusqu’en 2012, les réfugiés syriens traversaient la frontière principalement par les postes frontières au Sud de Dera’a : les réfugiés qui passaient par les deux postes officiels, Jaber et Ramtha, devaient payer des bakchichs aux employés syriens, tandis qu’il existait des postes frontières informels et donc gratuits (Ababsa, 2015).

2. Une politique des camps à partir de 2012

Cependant, à partir de 2012, une « politique de cantonnement » (Ababsa, 2015) est mise en place dans le nord du pays par le gouvernement jordanien. Il existe plusieurs types de camps dans le nord du pays :

- des camps de transit construits à partir de 2012 pour les réfugiés en attente d’être relogés : le King Abdullah Park est un camp composé de tentes, Cyber City est un immeuble réservés aux réfugiés palestiniens de la Syrie.
- des camps où sont logés de manière plus pérennes les réfugiés : le camp de Zaatari administré par le HCR et construit en juillet 2012 compte aujourd’hui environ 79 000 réfugiés ; le camp d’Azraq administré également par le HCR et mis en place en 2014 compte 53 500 réfugiés ; le camp géré par les Emirats arabes unis regroupe 7 000 réfugiés (HCR, décembre 2017). Dans ce derniers, seules les familles sont acceptées. Le financement de ce camp fait partie de la politique d’aide humanitaire des Emirats arabes unis qui souhaitent se positionner stratégiquement comme un des principaux bailleurs de fonds dans la « crise syrienne » et montrer ainsi leur générosité en faveur des Syriens qui partagent leur même religion (Ababsa, 2015).
- les camps de rétention de Hadalat et de Rukban à la frontière nord-est mis en place depuis juillet 2014, où sont regroupés les réfugiés entrés irrégulièrement sur le territoire jordanien. A partir de mai 2015, les réfugiés du camp de Rukban ont été redirigés vers celui d’Azraq.

Pour Myriam Ababsa, la politique de cantonnement a semblé nécessaire au vu de l’ampleur de l’arrivée des réfugiés pour faciliter la visibilité de cette « crise » afin de récolter l’aide des bailleurs internationaux.

3. La croissance des enjeux sécuritaires et des contraintes à la mobilité pour les réfugiés syriens, et les réfugiés palestiniens et irakiens de Syrie

Mais pour cette chercheure ainsi que pour Cyril Roussel (2015), ces camps témoignent également d’une sécurisation grandissante de la gestion des flux de réfugiés. Les différents camps permettent de contrôler l’identité des réfugiés syriens. Dès 2013, les postes frontières à l’Est ont été progressivement fermés excepté celui de Jaber, obligeant les réfugiés syriens à entrer dans le pays à l’Est de la frontière. Si la Jordanie est censée respecter le principe de non-refoulement des réfugiés, certains Syriens ont été renvoyés dans leur pays à la suite d’un séjour dans les camps de rétention de Hadalat ou de Rukban. Les frontières avec la Syrie et l’Irak puis avec la Jordanie sont progressivement fermées et sécurisées par des barrières financées par les Etats-Unis (Ababsa, 2015). Dès 2014, les camps informels sont démantelés et une interdiction d’entrer en Jordanie par l’aéroport d’Amman est mise en place.
Cette gestion sécuritaire s’explique par la peur de voir arriver sur le territoire jordanien des réfugiés radicalisés et s’est accentuée à la suite de l’assassinat d’un pilote jordanien par l’Etat islamique en janvier 2015.

Les Palestiniens de Syrie sont particulièrement touchés par ces contraintes à la mobilité. Dès 2013, les réfugiés palestiniens et irakiens de Syrie ne peuvent pas entrer en Jordanie. Ils ne peuvent pas avoir accès au logement dans un camp. Pour Myriam Ababsa (2015) et Kamel Doraï (2016), il s’agit de montrer à Israël que la Jordanie n’est pas une « patrie de substitution » pour les Palestiniens.

III. Les départs des réfugiés syriens de Jordanie

1. Un sentiment d’hostilité croissant dans la population et le gouvernement jordanien

La solidarité et l’accueil des réfugiés ont laissé place progressivement à des sentiments plus mitigés envers les réfugiés syriens et à un discours sur le coût de leur accueil, selon Luigi Achilli (2016). La « crise syrienne » aurait coûté au pays 1,2 million de dollars, selon les estimations du Conseil Social et Economique Jordanien. Les réfugiés se voient attribuer la cause des dysfonctionnements des infrastructures et des services sur le territoire national. L’arrivée des réfugiés génère des débats sur la concurrence sur le marché du travail, l’augmentation des prix du marché du logement, sur l’augmentation de la criminalité ou encore sur la hausse de la demande des services (Doraï, 2016). Dans certains secteurs du marché du travail, le chômage des Jordaniens a augmenté (Doraï, 2016) tandis que les prix des loyers ont augmenté dans des régions où se trouvent de fortes densités de réfugiés (Achilli, 2016). Cependant, les réfugiés sont souvent stigmatisés pour des dysfonctionnements d’infrastructures (l’approvisionnement en eau, en nourriture) et une économique stagnante qui préexistaient à leur arrivée (Achilli, 2016).

De plus, ce discours occulte les apports financiers positifs de cette « crise des réfugiés » : en effet, des entrepreneurs syriens ont investi dans le pays et l’aide humanitaire internationale contribue au financement de certaines infrastructures qui sont utilisées aussi bien par les réfugiés syriens que par les populations locales. (Doraï, 2016). Mais ces investissements ne profitent pas à tous les secteurs d’activité ni à tous les acteurs : ce sont surtout les ONG et les classes entrepreneuriales qui en bénéficient (Doraï, 2016) tandis que les classes les moins aisées et donc aussi les réfugiés syriens pâtissent d’une hausse des prix sur le marché locatif (CARE, 2012).

Les effets de la « crise syrienne » sur la société et l’économie jordanienne sont donc difficiles à évaluer : des facteurs multiples et entremêlés peuvent entrer en cause, les effets sont contrastés selon les acteurs, les secteurs d’activité et les territoires.

2. Des conditions de vie difficiles

Cependant, les chercheurs s’accordent tous pour dire que ces aides internationales contribuent à maintenir les réfugiés dans une situation d’assistance d’autant plus que le marché du travail ne leur est accessible qu’après une longue procédure administrative et un coût financier élevé pour obtenir un permis de travail. Contrairement au discours dominant, les réfugiés sont cantonnés à un marché du travail informel. Seul 1% des familles de réfugiés affirme avoir un membre de leur famille qui dispose d’un emploi légal (Ababsa, 2015). Selon Achille Luigi (2016), 47% des revenus des foyers des réfugiés viennent du travail des enfants, ce qui contribue à la faible scolarisation des enfants réfugiés. La réduction de l’aide alimentaire ainsi que la fin de l’aide médicale gratuite pour les réfugiés hors des camps (Ababsa, 2015) renforcent également la précarisation des réfugiés.

3. La Jordanie, un espace de transit vers l’Europe ?

Face à ces conditions de vie difficiles, de nombreux réfugiés expriment le souhait de quitter la Jordanie. Mais à l’inverse du discours dominant des médias et des politiques en Europe, tous ne souhaitent pas rejoindre les pays européens, selon Achille Luigi (2016). Les réfugiés savent que le trajet est long et coûteux pour s’y rendre. Seuls les réfugiés les mieux lotis venant principalement des quartiers riches de Damas envisagent ce parcours tandis que les réfugiés venant des régions rurales et ayant été agriculteurs ou fermiers dans la région de Dara’a souhaiteraient retourner en Syrie. D’autres choisissent d’aller en Turquie.

Le nombre d’arrivée des réfugiés syriens en Jordanie s’est raréfié. En effet, si en 2013, le HCR enregistrait plus de 270 000 arrivées, il n’en compte que 2000 en 2017 (HCR, décembre 2017). Le nombre d’arrivées est même plus faible que le nombre de retours (Luigi, 2016). Les camps émirien et de Zaatari perdent des habitants depuis 2014 (Ababsa, 2015).

Lire la partie 2 : Les réfugiés syriens en Jordanie (2/2) : le camp de Zaatari

Bibliographie :
ABABSA M., 2015, « De la crise humanitaire à la crise sécuritaire. Les dispositifs de contrôle des réfugiés syriens en Jordanie (2011-2015) », Revue européenne des migrations internationales, Vol. 31, n°3 et 4, p. 73-101.
ACHILLI L., 2016, « Back to Syria ? Conflicting patterns of mobility among Syrian refugees in Jordan », Orient, Vol. 57, n°1, p. 7-13.
CARE, 2012, « Syrian Refugees in urban Jordan report », http://www.care.org/syrian-refugees-urban-jordan.
DORAI K., 2016, « La Jordanie et les réfugiés syriens », La Vie des idées [en ligne], http://www.laviedesidees.fr/La-Jordanie-et-les-refugies-syriens.html.
ROUSSEL C., 2015, « La frontière syro-jordanienne dans le conflit syrien : enjeux sécuritaires, gestion frontalière », L’Espace Politique [en ligne], Vol. 27, n°3, http://journals.openedition.org/espacepolitique/3658.
Site de l’UNHCR : http://www.unhcr.org/. Pour une vision d’ensemble à l’échelle du Moyen-Orient : http://data.unhcr.org/syrianrefugees/regional.php.

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