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Le PKK, un mouvement résolument transfrontalier. Partie 1 : l’Irak, une base arrière majeure pour le PKK
Article publié le 04/07/2019

Par Emile Bouvier

Un prisonnier surveillé 24h/24 par 165 caméras de vidéosurveillance, gardé par un millier de soldats, eux-mêmes encadrés par 250 officiers sur une île déclarée zone militaire, et à la surveillance duquel l’Etat turc consacre plus de 20 000 euros par jour : Abdullah Öcalan, surnommé « Apo » par ses fidèles, est en effet le prisonnier le plus surveillé de Turquie, en raison de son rôle de fondateur et dirigeant pendant plus de vingt ans du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK - Partiya Karkerên Kurdistan).

Le PKK est un groupe armé kurde initialement marxiste-léniniste qui, à sa création en 1978, s’était fixé comme but d’obtenir l’indépendance des territoires turcs peuplés à majorité de Kurdes. Depuis, ses objectifs et son architecture idéologique ont évolué, mais les actions armées contre les forces de sécurité turques, initiées officiellement le 15 août 1984, ont persisté de façon quasi-ininterrompue (1), provoquant la mort d’approximativement 50 000 personnes en l’espace de 35 ans.

Aujourd’hui, malgré les appels à la reprise des négociations de paix lancés par Abdullah Öcalan depuis sa cellule de l’île-prison d’Imrali, le conflit entre le PKK et Ankara reste très intense : après plusieurs offensives en Syrie en 2016 et 2018 contre la filiale syrienne du PKK, le Parti de l’union démocratique (PYD-Partiya Yekîtiya Demokrat), les forces armées turques ont lancé une nouvelle opération, dans les montagnes du nord de l’Irak cette fois, visant à toucher au cœur le PKK dont le QG est situé au mont Qandil, dans les montagnes frontalières de l’Iran et de l’Irak.

Le PKK est, de fait, un mouvement résolument transfrontalier, comme cet article va s’attacher à le détailler : si la Turquie est la principale cible des attaques du PKK, la base arrière de ce dernier est avant tout située en Irak (première partie) depuis laquelle officie également sa filiale iranienne ; son excroissance syrienne a quant à elle grandement profité de la guerre en Syrie, dont le PYD contrôle désormais, directement ou indirectement, près d’un tiers du territoire, et où le mouvement kurde s’implante dans la durée (deuxième partie).

Le PKK en Irak : un mouvement à l’organisation éprouvée et maîtresse de son terrain

S’il est considéré comme une nuisance présentant de sérieuses menaces pour l’intégrité de la Région autonome du Kurdistan (RAK), celle-ci ne considère pas le PKK comme une organisation terroriste et le tolère sur son territoire, moins par bienveillance que faute de réels moyens politiques et militaires pour le contrer.

Fort de cette situation, et jouissant dans certains cas de la coopération bienveillante de certaines autorités locales (2), le PKK s’est fortement implanté en Irak et notamment dans le nord du pays, dans la chaîne montagneuse du Zagros, où le mouvement kurde a la pleine maîtrise opérationnelle et tactique du terrain, comme évoqué dans un précédent article.

Au fil des années, le PKK a ainsi développé un réseau très important d’abris, de caches d’armes ou encore de camps d’entraînement et/ou de formation idéologique. Le relief particulièrement accidenté de ces montagnes et la très faible densité de populations octroie aux combattants du PKK une liberté d’action et de déplacement dont ces derniers savent très bien tirer profit. La nature du terrain rend également le contrôle de la frontière irako-turque particulièrement difficile pour les autorités concernées ; celle-ci s’avère ainsi notoirement poreuse et profite autant aux infiltrations de combattants du PKK et au transit de matériel qu’au trafic d’armes et de drogue, sur lequel le mouvement kurde s’est positionné comme un acteur en situation de quasi-monopole.

Le PKK étant initialement un parti politique, il s’est doté très rapidement de branches armées en Turquie, Irak, Syrie (3) et Iran (4), à travers ses filiales locales - le Parti pour une solution démocratique au Kurdistan (PÇDK-Partî Çareserî Dîmukratî Kurdistan) en Irak, en l’occurrence - parler du PKK comme d’un groupe armé est donc, en quelque sorte, un raccourci. En Turquie, tout comme en Irak, ces branches armées s’appellent les Forces de défense du peuple, les HPG (Hêzên Parastina Gel), créées en 2000 en remplacement de l’Armée populaire de libération du Kurdistan.

Il est impossible de déterminer exactement les effectifs de cette force, les estimations oscillant aisément entre 5 000 et 40 000 combattants (5). L’estimation de l’ampleur des HPG est d’autant plus compliquée que la porosité notoire des différentes forces nationales du PKK au Levant, qu’il s’agisse de celles actives en Iran, en Syrie, en Turquie ou en Irak, rend impossible une évaluation précise.

Sans mentionner la branche syrienne qui constitue un cas relativement singulier, et qui sera abordée en deuxième partie, les branches turque et irakienne du PKK sont nettement plus actives que la branche iranienne, qui parvient bien moins facilement à mobiliser les populations locales et qui doit faire face à la concurrence d’autres groupes kurdes iraniens d’opposition, au premier rang desquels le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI). De fait, le PJAK, malgré certains affrontements notables avec les forces de sécurité iraniennes et une participation centrale dans les trafics illégaux transfrontaliers, reste une émanation relativement discrète du PKK.
Le mouvement d’Abdullah Öcalan s’entoure également de milices mineures ou de groupes partageant des desseins similaires au sien ; par exemple, étant donné le rôle majeur joué par le PKK dans l’évacuation de milliers de Yézidis persécutés par Daech à Sinjar en 2014, des membres de cette minorité religieuse ont créé les Unités de résistance de Sinjar (YBŞ - Yekîneyên Berxwedana Şengalê) avec le soutien du mouvement kurde afin de protéger leurs coreligionnaires contre de nouvelles exactions. Les YBŞ, composées d’environ 2 000 combattants, constituent un relais du PKK à Sinjar, dont ce dernier s’était retiré après que les armées turques et irakiennes aient menacé d’intervenir en 2018 si le mouvement kurde n’en retirait pas ses forces.

L’Irak, une clé de voûte du dispositif politico-militaire du PKK dans la ligne de mire d’Ankara

Le « pays des deux fleuves » se révèle donc être la base arrière du PKK par excellence. Ce statut explique l’attention toute particulière qu’Ankara porte au nord de l’Irak : depuis l’échec des négociations de paix à l’été 2015 et la reprise des hostilités, l’armée turque (Türk Silahli Kuvvetleri - TSK) a entrepris une campagne de frappes aériennes intenses contre les positions du PKK dans les montagnes du Kurdistan irakien. Ces frappes causent régulièrement la mort de civils parmi les populations locales (6). De nombreux villages ont également été vidés de leurs habitants en raison des bombardements, soit parce que leurs occupants ont préféré fuir d’eux-mêmes, soit parce que les autorités kurdes irakiennes les ont évacués préventivement (7).

Les bombardements turcs créent un vif ressenti au sein des populations locales, qu’elles soient pro-PKK ou non, et dont la rancœur s’est traduite, le 26 janvier 2019, par l’attaque d’une base turque au Kurdistan irakien : la mort de deux civils quelques heures plus tôt à la suite d’une frappe aérienne turque a conduit plusieurs centaines de Kurdes irakiens à s’en prendre aux installations militaires turques, brûlant des camions et des tentes. Pris de panique, un soldat turc a ouvert le feu et tué l’un des attaquants, tandis que de nombreux autres ont été blessés.

De fait, depuis le début de l’année 2018, l’armée turque s’est positionnée dans le nord de l’Irak et a installé de nombreuses bases ainsi que des avant-postes dans les montagnes afin de surveiller et contrer les activités du PKK avec davantage d’efficience. De nombreuses opérations menées par les forces spéciales turques dans les montagnes ont ainsi permis la neutralisation de combattants et d’installations du PKK. Ankara a par ailleurs lancé le 27 mai une offensive plus large, l’opération « Griffe » (« Pence Harkâti »), dans la zone trifrontalière irako-irano-turque, dans une perspective cette fois d’occupation du terrain (8).

La guérilla et la résilience comme armes de choix du PKK

Le PKK, quant à lui, oppose à l’armée turque une résilience toute particulière, acquise grâce à des décennies de lutte dans les montagnes. Les bombardements turcs ne permettent pas d’entamer sérieusement le potentiel militaire du mouvement, qui s’adapte très rapidement aux stratégies de son adversaire turc : désormais bien plus imprévisibles, davantage furtifs, les déplacements des combattants s’adaptent à la campagne turque de bombardements aériens et visent ainsi à obliger Ankara à réviser sa stratégie de bombardements statiques. L’opération « Griffe » s’inscrit ainsi dans cette optique.

Les modes opératoires d’attaque du PKK n’ont jamais réellement changé depuis sa création : à l’exception de certains cas d’attentats suicides, davantage le fait d’actions isolées désapprouvées par le parti, les HPG ont toujours non seulement privilégié des tactiques de guérilla classiques (embuscades, « hit-and-run », etc.), mais ont toujours cherché à limiter le risque de victime civiles (9) - ou du moins celles qu’ils jugeaient innocentes. C’est ainsi que certains civils ont fait l’objet de campagnes d’assassinat (magistrats turcs, maires…). La plupart des victimes civiles sont ainsi le fait de morts collatérales, à l’exception notable des attentats spectaculaires commis par les Faucons de la liberté (TAK - Teyrênbazê Azadiya Kurdistan) : ce groupe, dont l’existence très obscure est entourée d’un grand nombre d’interrogations pour le moment restées sans réponse fiable (10), a fait parler de lui à plusieurs reprises en réalisant des actions armées hautement meurtrières pour les civils, à l’instar de l’attentat du 13 mars 2016 à Ankara, au cours duquel l’explosion d’une voiture piégée dans un des quartiers les plus fréquentés de la capitale avait provoqué la mort 37 personnes. En-dehors du TAK, le PKK tente au maximum, aujourd’hui, de limiter les pertes parmi les civils et ciblent exclusivement les forces de sécurité turques (policiers, militaires, mais également gardiens de villages collaborant avec Ankara).

L’Irak constitue ainsi la base arrière incontournable du PKK pour ses opérations au Moyen-Orient. Sa filiale iranienne projette de là ses opérations en Iran quand elle n’est pas déployée dans le sud-est anatolien ou dans les montagnes du Kurdistan, tandis que les forces engagées en Turquie bénéficient du soutien logistique en provenance de l’Irak ainsi que des combattants qui y ont été équipés et formés. Les opérations militaires turques en cours témoignent du rôle central du pays des deux fleuves dans le dispositif politico-militaire du PKK. Toutefois, à la faveur du conflit en Syrie, le mouvement kurde est parvenu à fonder un nouveau bastion, qui sera l’objet de la deuxième partie de cet article.

Notes :
(1) Plusieurs tentatives de négociations de paix ont été initiées sans succès entre le PKK et Ankara, notamment en 2013 et 2015.
(2) Un article sera prochainement écrit dans les Clés du Moyen-Orient sur les relations entre mouvements et partis kurdes.
(3) Les Unités de protection du peuple (YPG) à partir de 2011.
(4) Le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) s’est dotée des Unités du Kurdistan oriental (YRK).
(5) Le chiffre de 40 000 combattants est avancé par le ministère turc de la Défense.
(6) Des chiffres publiés par le Gouvernement régional du Kurdistan fin 201 affirmaient que les frappes avaient tué 12 personnes en 11 mois, par exemple.
(7) Citons l’exemple du sous-district de Sidakan, où, selon le gouverneur local, près de 140 villages auraient été évacués.
(8) Un article sera prochainement consacré aux opérations extérieures turques menées en Syrie et en Irak.
(9) Cette volonté d’épargner les civils n’est pas forcément le fruit de considérations humanistes, mais avant tout une stratégie visant à donner une légitimité au PKK et à faire de lui une force de « résistance » et non terroriste.
Beaucoup de questions se posent sur l’existence réelle de ce groupe, qui n’agit que très ponctuellement, mais pour des actions toujours très spectaculaires et/ou meurtrières. D’aucun indique qu’il s’agit d’un groupe dissident du PKK, d’autres d’une force spéciale qui n’est activée par le PKK que pour les actions de grande envergure. Le manque d’informations rajoute au mystère de ce groupe, dont le nom est associé, en Turquie, à un terrorisme extrémiste similaire à celui de l’Etat islamique.

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- Bookchin, Öcalan et Rojava
- Les Kurdes, d’un statut de peuple marginalisé à celui d’acteurs stratégiques incontournables. Un peuple stratégiquement incontournable (2/2)
- Kurdistan d’Irak : crise politique à l’heure de la guerre contre Daesh
- Entretien avec Jordi Tejel - Le facteur kurde en Syrie : retour sur une histoire conflictuelle et perspectives d’avenir dans le cadre de la crise en cours

Bibliographie :
- Narcoterrorism in Turkey : The Financing of PKK-KONGRA GEL From Illicit Drug Business (From Understanding and Responding to the Terrorism Phenomenon : A Multi-Dimensional Perspective, P 140-152, 2007, Ozgur Nikbay and Suleyman Hancerli, eds. — See NCJ-225118
- Ozhan Hancilar, 2014. "PKK Suicide Attacks in Turkey," Proceedings of International Academic Conferences 0701696, International Institute of Social and Economic Sciences.
- Renard, T. (2008). PJAK in Northern Iraq : Tangled Interests and Proxy Wars. Terrorism Monitor, 6(10).
- Sinkaya, B. (2012). Rationalization of Turkey-Iran Relations : Prospects and Limits. Insight Turkey, 14(2), 137.
- White, D. P. (2015). The PKK : Coming down from the Mountains. Zed Books Ltd..
- Acun, C., & Keskin, B. (2016, February). PKK’nın Kuzey Suriye Örgütlenmesi : PYD-YPG. SETA.
- Karaca, A. (2010). Disrupting Terrorist Networks : An Analysis of the PKK Terrorist Organization. NAVAL POSTGRADUATE SCHOOL MONTEREY CA.

Sitographie :
- Peeping into Öcalan’s ward, Hürriyet Daily News, 30/032012 http://www.hurriyetdailynews.com/opinion/ertugrul-ozkok/peeping-into-ocalans-ward---17221
- Turkey’s PKK Conflict : The Death Toll, ReliefWeb, https://reliefweb.int/report/turkey/turkey-s-pkk-conflict-death-toll
- Operation Claw aims to eradicate PKK dominance in northern Iraq, Daily Sabah,13/06/2019
https://www.dailysabah.com/war-on-terror/2019/06/13/operation-claw-aims-to-eradicate-pkk-dominance-in-northern-iraq
- Party of Free Life of Kurdistan (PJAK), Terrorism Research & Analysis Consortium
https://www.trackingterrorism.org/group/party-free-life-kurdistan-pjak
- Turkish airstrikes killed 12 in Duhok over 11 months of 2018 : officials, Rudaw, 19/11/2018
http://www.rudaw.net/english/kurdistan/191120183
- Protesters storm Turkish base after civilian deaths in airstrikes, Rudaw, 26/01/2019
http://www.rudaw.net/english/kurdistan/260120192
- In 24 hours, Turkey stations troops atop 8 mountains in Kurdistan Region, Rudaw, 04/06/2018
http://www.rudaw.net/english/kurdistan/060420186
- Kurdish PKK and YPG’s Hidden Notorious Crimes : Kidnapping, Murder, and Narcotics Trafficking, Sarah ABED, GlobalResearch, 26/09/2017
https://www.globalresearch.ca/kurdish-pkk-and-ypgs-hidden-notorious-crimes-kidnapping-murder-and-narcotics-trafficking/5610540
- SDF clash with Syrian regime forces in Deir ez-Zor, Rudaw, 29/04/2018
http://www.rudaw.net/english/middleeast/syria/290420183
- Kurdish fighters raise flag of PKK leader in centre of Raqqa, Middle East Eye, 19/10/2017
https://www.middleeasteye.net/news/kurdish-fighters-raise-flag-pkk-leader-centre-raqqa

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