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Entretien avec Jordi Tejel - Le facteur kurde en Syrie : retour sur une histoire conflictuelle et perspectives d’avenir dans le cadre de la crise en cours
Article publié le 19/09/2012

Propos recueillis par Allan Kaval

Jordi Tejel est professeur boursier au département d’histoire internationale de l’Institut de hautes études internationales et du développement, Genève. Le professeur Tejel est un spécialiste de la question kurde. Parmi ses ouvrages figurent Syria’s Kurds : History, Politics and Society, London, Routledge, 2011.

Perçus depuis le début de la crise comme tenant une position ambiguë face au régime et à l’opposition, les Kurdes de Syrie, qui composent environ 15% de la population du pays, s’affirment comme une donnée déterminante du conflit en cours. C’est notamment le cas depuis le retrait amorcé par l’armée syrienne de certaines zones kurdes qui s’administrent désormais de manière autonome. Historiquement marginalisée en Syrie, la scène kurde est cependant traversée par des antagonismes puissants entre les partisans du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et ceux du Conseil national kurde de Syrie, une formation d’opposition proche du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) au pouvoir dans la Région autonome kurde d’Irak. Son évolution immédiate est par ailleurs intimement liée à l’enlisement du conflit kurde en Turquie ainsi qu’aux dynamiques d’autonomisation du Kurdistan irakien vis-à-vis de Bagdad.

Pourriez-vous remettre dans sa perspective historique la question kurde telle qu’elle se pose actuellement en Syrie ? Doit-on remonter jusqu’au mandat français ?

La prise en considérations des événements survenus sous le mandat français offre certains éclairages mais il convient d’abord de préciser que les populations kurdes historiquement établies sur le territoire syrien présentent des différences importantes. Il faut ainsi distinguer les importantes communautés kurdes arabisées d’Alep et de Damas des populations tribales kurdes et kurdophones du nord de la Syrie. Nomades ou semi-nomades, ces dernières n’ont en effet que peu, voire pas de contacts avec les Kurdes urbanisés.

Le facteur kurde commence à intervenir dans la politique syrienne dans le contexte du mandat français et du litige frontalier qui oppose les autorités mandataires à la jeune république turque. La chute de l’Empire ottoman a en effet entraîné une recomposition territoriale de la région. Encore poreuses et floues, les frontières sont soumises à des rapports de force dans lesquels les populations kurdes établies aux confins du mandat français et de la Turquie vont être impliquées. Ainsi la politique kurde de la France va consister à attirer dans le territoire qu’elle contrôle des populations kurdes mais également syriaques originaires de la région de Mardin, côté turc, de leur offrir des terres ainsi que certaines prérogatives sociales et religieuses. Elles devront en échange assurer la protection de la nouvelle frontière contre d’éventuelles incursions turques.

Cette politique permet également au haut-commissariat français de gagner la loyauté de populations périphériques susceptibles de contrebalancer l’émergence à Damas du nationalisme arabe dont elle observe les progrès avec méfiance. C’est ainsi que se développe dans la région du Djezireh un mouvement autonomiste réunissant, avec l’appui de la France, Kurdes sédentarisés et chrétiens orientaux (assyriens et arméniens) rattachés à l’Eglise de Rome. Cependant la réalité kurde en Syrie ne se limite pas à la Djezireh dont le particularisme continuera à s’affirmer jusqu’à nos jours. La situation est différente dans le Kurd Dagh, plus à l’ouest où les Kurdes, déjà sédentaires, montrent des velléités d’autonomie moins fortes et ne sont pas les obligés de la France.

Dès lors, comment les constructions progressives du nationalisme arabe et de l’Etat syrien vont-elle appréhender le fait kurde ?

Au départ, les nationalistes syriens et les panarabistes ne sont pas nécessairement hostiles aux aspirations formulées par certains kurdes. Le litige commence avec le mouvement régionaliste de la Djezireh. Il est perçu comme une tentative masquée de faire durer le mandat français et occasionne du côté des nationalistes des discours anti-kurdes et anti-chrétiens. Les bouleversements liés à la Seconde Guerre mondiale en Syrie en viendront finalement à bout. Les élites kurdes qui ont perdu le soutien des chrétiens dans la Djezireh se trouvent en effet marginalisées sur le plan politique et économique dans la deuxième moitié des années 1940.

Cette dynamique se poursuit à l’échelle de la Syrie avec les trois coups d’Etat qui se succèdent entre 1949 et 1953. Les officiers et fonctionnaires kurdes sont progressivement remplacés par des Arabes dans l’armée et dans l’administration, et les années 1950 voient se développer au niveau de l’Etat un discours « agressif » à l’encontre des minorités en général et des Kurdes en particulier. Par la suite, la lutte menée à partir de 1961 par le leader kurde Mollah Mustapha Barzani contre l’Etat irakien (http://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Barzani.html) accroit la méfiance de l’autorité arabe à l’égard des Kurdes et en particulier à l’égard de ceux qui peuplent la Djezireh. Frontalière de l’Irak, la Djezireh est non seulement dépositaire d’un héritage autonomiste mais aussi contiguë à la zone d’influence de la famille Barzani dans le Badhinan (région de Dohuk, d’Amedi et de Zakho, au nord de Mosul) et ses habitants ont des liens tribaux et familiaux avec les acteurs de la révolte kurde-irakienne.

Aussi dès avant l’arrivée des baathistes au pouvoir à la Damas, des rapports sur les Kurdes de la Djezireh sont commandés par l’Etat syrien. Ils sont le prélude des politiques d’arabisation ultérieures et notamment du recensement spécial de 1962. Les habitants kurdes de la Djezireh auront alors une journée pour prouver l’établissement de leur famille sur le territoire syrien depuis une date antérieure au début de la Seconde Guerre mondiale faute de quoi ils perdront leur citoyenneté. Ces mesures interviennent dans la période de chaos que traverse la Syrie après la dissolution en 1961 de la République arabe unie formée avec l’Egypte nassérienne en 1958.

C’est avec l’arrivée au pouvoir du parti Baath et d’Hafez el-Assad en 1971 que les mesures d’arabisations des zones de peuplement kurde vont prendre toute leur ampleur et c’est encore la Djezireh qui sera touchée en priorité. De 1974 à 1976, les terres appartenant à des Kurdes sont confisquées par l’Etat et des populations arabes sont déplacées dans les régions kurdes afin de former une « ceinture arabe » le long de la frontière nord du pays, séparant les Kurdes de Syrie de leurs compatriotes de Turquie. Par ailleurs, la langue kurde, contrairement à d’autres langues minoritaires, n’est pas admise dans l’enseignement. On refuse également aux Kurdes qui ont été privés de citoyenneté par le référendum de 1962 l’accès à la propriété foncière, à la fonction publique ou à l’armée.

Le régime d’Hafez el-Assad n’hésitera pas cependant à utiliser le facteur kurde dans ses rapports avec la Turquie…

C’est là que se trouve tout le paradoxe de la politique kurde menée par la Syrie. Répressive sur le plan intérieur, elle ne néglige pas les avantages que peut présenter l’instrumentalisation des acteurs kurdes d’Irak mais surtout de Turquie dans les conflits qui l’opposent à ces deux voisins. Ainsi à partir de 1978, le PKK [1] peut agir librement en Syrie. Il dispose de camps d’entrainement et du soutien du régime qui l’utilise notamment dans le conflit latent qui l’oppose à la Turquie (http://www.lesclesdumoyenorient.com/Historique-des-relations-entre-la.html).

La présence de nationalistes kurdes sur le sol syrien provoque cependant des conséquences inattendues par le régime. Bien que soutenu par l’Etat syrien, le PKK profite de la faiblesse des partis traditionnels kurdes de Syrie pour attirer à lui de nombreux sympathisants. Aussi l’encrage du PKK en Syrie demeure-t-il très fort malgré les événements de 1998 et l’expulsion de son leader Abdullah Ocalan du territoire syrien sous la pression de la Turquie, Ankara et Damas étant arrivées au bord du conflit ouvert.

Liée à la politique de voisinage du régime, la présence du PKK sur le territoire syrien a donc contribué à y façonner une nouvelle scène politique kurde ?

Sans en être l’unique source, la présence du PKK a permis en tout cas de diffuser une idéologie nationaliste parmi les Kurdes de Syrie, ce dont on pu profiter l’ensemble des acteurs politiques kurdes. C’est ainsi qu’en 1992, un nouveau parti apparaît, Yekitî (Union). Il rassemble des individus issus des classes moyennes, des étudiants, des intellectuels. Le discours de Yekiti promeut l’instauration du fédéralisme en Syrie, défie le régime et innove en introduisant sur la scène kurde-syrienne de nouveaux répertoires d’action collective, des manifestations notamment, inédite en Syrie et très dangereuse.

Ces nouveaux acteurs, ces nouvelles mobilisations produisent un changement dans les perceptions des Kurdes qui tendent à craindre de moins en moins le régime. Ce phénomène culmine avec les émeutes de Qamishli et de la Djezireh en 2004. Survenues après que des heurts aient éclaté entre supporters kurdes et arabes lors un match de football, les émeutes se sont propagées dans l’ensemble de la Djezireh provoquant l’intervention de l’armée syrienne et se soldant par de nombreux morts et blessés parmi les manifestants. Ces événements présagent par plusieurs aspects de la révolte de 2011. Les jeunes se trouvent en effet au premier plan et c’est l’existence même du régime, pas seulement son traitement de la minorité kurde, qui est contestée.

Quelles évolutions a-t-on pu constater sur le terrain kurde en Syrie depuis le début de la révolte ?

Les Kurdes de Syrie ont participé à la révolte dès le départ. Des comités kurdes se sont formés et se sont coordonnés avec d’autres comités ayant vu le jour dans le reste de la Syrie. S’ils souhaitent la chute du régime, leur action a pour but l’instauration d’une nouvelle donne quant au traitement par l’Etat de la question kurde. Sous la pression des manifestants et de la jeunesse, les formations politiques kurdes existantes que séparent des enjeux de personne plus que des oppositions idéologiques se regroupent au sein du Conseil national kurde de Syrie (CNKS) pour faire entendre une voix unie favorable à la chute du régime. Cependant, le Parti de l’Union Démocratique (PYD), l’aile syrienne du PKK, ne participe pas à ce rassemblement. Le PYD est en effet dépendant de la stratégie propre à la direction centrale du PKK qui se trouve être l’allié de circonstance du régime de Damas. En effet, si le soutien de Damas au PKK a été rompu après 1998 et l’expulsion d’Abdullah Ocalan, les canaux de communication n’ont jamais été totalement rompus malgré le rapprochement syro-turc de la seconde moitié des années 2000 (http://www.lesclesdumoyenorient.com/Historique-des-relations-entre-la.html).

Avec l’insurrection de 2011, les intérêts de la formation kurde et de Damas convergent naturellement. Comme le régime syrien, le PKK se trouve en effet en grande difficulté. Des arrestations de masses dans les milieux proches du PKK en Turquie se multiplient, les négociations d’Oslo avec l’Etat turc sont rompues et le rapprochement de Massoud Barzani, président du gouvernement régional kurde en Irak, semble irrémédiable. Quand la Turquie prend nettement le parti de l’opposition, elle fait à nouveau figure d’ennemi commun aux deux parties qui reprennent leur relation historique. Ces mouvements sont source de divisions sur la scène kurde syrienne qui se trouve partagée entre des acteurs pro-PKK et des acteurs anti-régime parmi lesquels l’aile syrienne du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani tend à prendre une place prépondérante. Des réfugiés syriens sont par ailleurs entrainés dans la région d’Erbil par les forces militaires du PDK irakien.

Les divisions internes à l’ensemble kurde en Syrie auraient donc évolué vers une opposition frontale entre pro-PKK et pro-PDK ? Quel est l’état actuel de leur rapport de force ?

L’accord passé en juillet 2012 à Erbil et sous l’égide de Massoud Barzani entre le CNKS dominé par le PDK syrien et la direction politique du PYD est censé ouvrir la voie à une coopération accrue entre les deux formations. Cependant, les mois qui ont précédé ont été marqués par des tensions accrues. Certaines personnalités du CNKS ont ainsi pu accuser le PKK, à travers le PYD, d’être une force supplétive du régime et de menacer les activistes kurdes qui lui étaient hostiles.

De plus, malgré l’accord du mois de juillet, les relations restent mauvaises et déséquilibrées d’autant que le sort des zones kurdes qui échappent au contrôle de Damas depuis le retrait de l’armée syrienne vers Alep, reste extrêmement confus et que leur co-administration par le PKK/PYD et le CNKS est loin d’être une réalité. Le PKK/PYD qui contrôle certains axes routiers est hégémonique dans le Kurd dagh. S’il semble partager le pouvoir selon des modalités inconnues dans la localité de Kobane, il contrôle entièrement la ville d’Afrin, très proche d’Alep. A Amude dans la Djezireh, la coopération entre PYD et le CNKS a été rompue à l’heure qu’il est tandis qu’à Daerik, également situé dans la Djezireh, la population a élu un maire proche du PYD.

Des perspectives d’évolution peuvent-elles cependant être décelées dans le cours des événements actuels ?

La situation reste extrêmement confuse et des dynamiques contraires semblent se dessiner. Le processus de coopération entre le PYD et le CNKS n’est pas complètement rompu. Dans leurs déclarations publiques, les directions politiques des deux formations se refusent à reconnaître l’existence de rivalités inter-kurdes. A également été annoncé très récemment la constitution d’une force armée intégrée, composée des guérillas du PYD et des déserteurs pro-CNKS qui attendent toujours au Kurdistan irakien où ils ont suivi un entrainement encadré par le PDK irakien. Par ailleurs, si le PYD a été propulsé en première ligne cet été, il ne peut se permettre d’aller plus loin sans s’exposer encore plus à une intervention turque et se trouve à cet égard contraint de composer avec le CNKS et de renoncer pour le moment à une politique agressive de contrôle territorial.

Certains éléments montrent par ailleurs que l’alliance entre le PKK et le régime n’est pas inconditionnelle et dépend essentiellement du degré de faiblesse de ce dernier. Si Alep et Damas sont pacifiées par l’armée régulière, le PKK cherchera à établir un compromis avec Bachar el-Assad. S’il s’affaiblit encore, le PKK cherchera à composer avec l’opposition. C’est ce qui s’est déroulé début septembre, le PKK ayant autorisé des combattants de l’Armée libre syrienne à se réfugier dans les quartiers kurdes d’Alep encore épargnés par l’aviation militaire du régime. Ce mouvement tactique s’est soldé par un premier bombardement ayant occasionné une trentaine de victimes et auquel le PKK a répondu en abattant plusieurs soldats syriens. Quant au CNKS, il poursuit à Erbil et au Caire, ses contacts avec le CNS et a besoin de la Turquie pour équilibrer ses rapports avec le PKK.

Qu’en est-il alors d’une éventuelle autonomie kurde susceptible d’être établie après la chute du régime ?

En admettant que la situation puisse se clarifier à terme, l’obstacle essentiel à une autonomie comparable à celle qui existe en Irak reste celui de la discontinuité territoriale des zones de peuplement kurde en Syrie. Séparées par des régions où les Arabes sont majoritaires, elles n’ont pas de cohérence géographique et présentent des réalités très diverses. Par ailleurs, une zone autonome dominée par le PKK n’est pas envisageable dans la durée. Seule la Djezireh, frontalière des bastions du PDK irakien, pourrait prendre son autonomie mais seulement pour se rapprocher d’avantage d’Erbil dont elle pourrait intégrer l’aire d’influence.

A cet égard, il est important de nuancer la position turque. Recep Tayip Erdogan a bien dit que la Turquie n’accepterait pas l’existence d’un territoire autonome kurde contrôlé par des « terroristes » à ses frontières. C’est bien le PKK qui est ici visé et non les autres formations kurdes en mesure de réclamer un certain degré d’autonomie. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’autonomie du Kurdistan d’Irak dépend de ressources énergétiques abondantes et dont les zones kurdes de Syrie ne disposent pas.

[1Créé en 1978 pour se lancer dans la lutte armée en 1984, le PKK est la formation politique et militaire dominante de la scène kurde en Turquie. Originellement d’obédience marxiste-léniniste, elle a longtemps défendu l’indépendance du Kurdistan avant de se replier plus récemment vers la revendication de droits culturels d’une autonomie administrative plus large pour les Kurdes de Turquie sans pour autant abandonner la lutte armée. Le PKK est considéré comme une organisation terroriste par l’Union européenne et les Etats-Unis.

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