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Les Kurdes, d’un statut de peuple marginalisé à celui d’acteurs stratégiques incontournables. Un peuple stratégiquement incontournable (2/2)

Par Emile Bouvier
Publié le 13/06/2019 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 5 minutes

Les victoires contre Daech à l’origine de l’assise géopolitique des Kurdes

Les YPG (Unités de protection du peuple), bras armé du Parti de l’Union démocratique (PYD) kurde, se sont très vite imposées comme le meilleur allié de la Coalition internationale dans la lutte contre Daech, et surtout comme le meilleur moyen d’éviter d’avoir à envoyer des forces régulières au sol et risquer ainsi des pertes, fortement impopulaires auprès des opinions publiques occidentales. Les YPG ont ainsi été massivement soutenues financièrement, militairement et matériellement, dès la bataille de Kobané en juillet 2014.

A partir de là, les victoires s’enchaînent : Tell Abyad, Tell Rifaat, puis, en 2016, un premier point d’orgue : la ville de Manbij, l’un des premiers fiefs de l’Etat islamique, est libérée. L’année suivante, les djihadistes sont chassés de Raqqa et, ce, malgré l’offensive « Bouclier de l’Euphrate » lancée à l’été 2016 par l’armée turque afin d’empêcher l’unification des cantons kurdes d’Afrin et Kobané. L’offensive kurde se poursuit ensuite tout le long de l’Euphrate, à l’est. En 2018, une nouvelle offensive turque, « Rameau d’olivier », visant à chasser les YGP du canton d’Afrin, viendra ralentir l’offensive kurde contre Daech sans pour autant l’arrêter : le 23 mars 2019, le village de Baghouz, dernier bastion de Daech en Syrie, tombe aux mains des YPG.

Aujourd’hui, un tiers du territoire syrien est aux mains des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition arabo-kurde dominée par les YPG. Ils contrôlent également des champs d’hydrocarbures hautement stratégiques dans la région de Deir Er Zor, ainsi que l’intégralité de la frontière avec l’Irak du nord jusqu’à l’Euphrate. Ils sont parvenus également, malgré la violence des combats et des bombardements, à conserver leur contrôle du quartier kurde à Alep lorsque les forces gouvernementales ont repris la ville en décembre 2016. Un accord de bonne entente entre le régime syrien et les forces kurdes, quelquefois transgressé mais globalement respecté (1), a permis aux forces de Bachar el Assad de conserver le contrôle de certaines enclaves stratégiques, notamment l’aéroport international de Qamishli, une base militaire à proximité de Hassaké et plusieurs bâtiments gouvernementaux dans la ville.

Alors que l’Etat islamique est défait et que seule subsiste une large poche de rebelles syriens autour de la ville d’Idlib, la question de l’avenir de ces territoires kurdes se pose ; le régime syrien a déjà annoncé sa volonté de les récupérer, mais n’est pas en mesure, pour le moment, de s’opposer aux FDS. Le PYD a ainsi créé, en 2016, une entité administrative autonome dénommée la Fédération démocratique de Syrie du nord (FDSN), appelée également, par métonymie, « Rojava » (2). Ces territoires, dotés d’une constitution, se basent sur l’aboutissement de l’évolution idéologique d’Abdullah Öcalan, leader emprisonné du PKK, dont la pensée est passée du marxisme-léninisme au confédéralisme démocratique.

Le Kurdistan irakien n’a, en revanche, pas autant bénéficié du conflit contre l’Etat islamique que les Kurdes de Syrie ; alors qu’il était parvenu à prendre possession de riches champs d’hydrocarbures autour de Kirkouk, également appelée la « Jérusalem des Kurdes », ainsi que de vastes portions de territoires non peuplés de Kurdes, le gouvernement central irakien a lancé une offensive en octobre 2017 afin de récupérer une partie de ces territoires, au premier rang desquels ceux situés entourant la ville de Kirkouk. Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), les deux principales forces politiques légales au Kurdistan, s’accusent mutuellement d’être à l’origine de cette privation territoriale majeure et de la perte de Kirkouk notamment, au pouvoir symbolique et économique très fort pour les Kurdes.

Le PKK et le PDKI, deux forces insurrectionnelles majeures

Le PKK est sans conteste le mouvement kurde dominant au Moyen-Orient. Fondé en 1978 par Abdullah Öcalan, cette organisation initialement marxiste-léniniste est devenue au fil des années le groupe armé kurde de référence. Basé en Irak où il est très présent, le PKK mène l’essentiel son activité militaire en Turquie mais également en Syrie de façon indirecte à travers le PYD, son avatar syrien. Il possède également une branche iranienne, le PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan), peu active toutefois.

Le mouvement kurde dominant en Iran est actuellement le PDKI. Ce mouvement, fondé en 1945, a connu une longue histoire politique et militaire avant de devenir le mouvement politique et armé qu’il est aujourd’hui. Sous l’impulsion de son Secrétaire général Mostafa Hejrie, les Peshmergas du PDKI ont lancé depuis 2016 une vague d’attaques, notamment des embuscades, contre les forces iraniennes ; les Aigles de Zagros, unité des forces spéciales du PDKI, lancent en parallèle des actions en profondeur dans le territoire iranien (3). Dans le même temps, le PDKI multiplie les initiatives politiques et s’est imposé comme chef de file de l’opposition iranienne non-persane (4) ; il se fait également courtiser par un nombre croissant de chancelleries occidentales, en particulier les Américains, qui voient en ce mouvement un proxy idéal dans une potentielle guerre avec la République islamique d’Iran (5).

Conclusion

Ainsi, les Kurdes tiennent actuellement une place stratégique majeure au Moyen-Orient, au croisement de problématiques différentes mais toutes hautement sensibles : de la résolution du conflit en Syrie à une potentielle guerre contre l’Iran en passant par les enjeux pétroliers en Irak, le peuple kurde est devenu incontournable pour les grandes puissances. Leurs divisions restent toutefois très nombreuses et les empêche de s’unir ou d’opposer un front commun efficace face à leurs adversaires, comme cela sera traité dans de prochains articles entièrement consacrés à la question des différents mouvements kurdes et à leurs relations entre eux.

De plus, les Kurdes, malgré leur rôle géopolitique majeur, restent toutefois particulièrement exposés au jeu des grandes puissances : le retrait surprise annoncé par le Président Donald Trump des troupes américaines stationnées en Syrie en février 2019 par exemple, leur aura rappelé qu’en définitive, et malgré les cinq dernières années passées aux côtés de la Coalition internationale en Syrie et en Irak, les montagnes sont peut-être, bel et bien, les seules amies des Kurdes.

Lire la partie 1 : Les Kurdes, d’un statut de peuple marginalisé à celui d’acteurs stratégiques incontournables. Un peuple concentré dans les montagnes mais disséminé à travers le Moyen-Orient (1/2)

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :
- Entretien avec Jordi Tejel - Le facteur kurde en Syrie : retour sur une histoire conflictuelle et perspectives d’avenir dans le cadre de la crise en cours
- Le Kurdistan irakien, îlot de tolérance religieuse au Moyen-Orient
- L’islam politique au Kurdistan irakien, un acteur marginal mais en relatif progrès
- Kurdistan d’Irak : crise politique à l’heure de la guerre contre Daesh
- Entretien avec Frédéric Tissot – Chroniques du Kurdistan et regard sur l’actualité (1/2) : la création du consulat Général de France au Kurdistan irakien
- Les peshmergas du Gouvernement Régional du Kurdistan irakien sont-ils une nouvelle force conventionnelle au Proche-Orient ?
- Entretien avec Fabrice Balanche : « La reprise totale d’Idleb est inévitable »
- Bookchin, Öcalan et Rojava
- Kirkouk au cœur de la nouvelle crise irakienne

Notes :
(1) Cet accord officieux a été établi dès le début du confit. A plusieurs reprises, les deux parties se sont « testées » en attaquant des positions adverses, comme en avril 2016 par exemple, mais sans opération de grande envergure et sans que cela ne remette en question l’accord.
(2) Le Rojava est le terme kurde pour désigner le Kurdistan de l’ouest, c’est-à-dire la Syrie. Le Bakûr désigne le nord, autrement dit la Turquie, tandis que Bashur désigne le sud et donc l’Irak ; le Rojhilat désigne enfin l’Iran, à l’est.
(3) A titre d’exemple, une attaque à Baneh le 17/11/2018 : http://www.rudaw.net/english/middleeast/iran/17112018
(4) Cf. notamment la création de la Coalition des groupes d’opposition iraniens, dont une conférence s’est tenue en juillet 2018 à Cologne : https://unpo.org/article/20963
(5) Le PDKI a été invité à Washington en juillet 2018 afin d’y rencontrer certains haut dignitaires américains du Secrétariat d’Etat et de l’armée. Voir : https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/07/iran-trump-pressure-campaign-kdpi-pjak-fagin-irgc-erbil.html

Bibliographie :
- La révolution kurde : le PKK et la fabrique d’une utopie, GROJEAN Olivier, La Découverte, 2017.
- Atatürk’ün bütün Eserleri, Kaynak Yay ?nlar ?, 1924.
- Géopolitique des Kurdes, BOULANGER Philippe, Ellipses Marketing, 2006.
- Le peuple kurde, clé de voûte du Moyen-Orient, PIOT Olivier, Les petits matins, 2017.
- La question kurde : passé et présent, GORGAS Jordi Tejel, l’Harmattan, 2014.
- The Kurds of Syria : Political Parties and Identity in the Middle East, ALLSOPP Harriet, Broché, 2015.
- Les Kurdes en 100 questions - Un peuple sans Etat, JAMES Boris, Broché, 2018.
- Children of the Jinn : in search of the Kurds and their country, KAHN Margaret, Penguin Group, 1980.
- Irénées.net, 2006. L’élaboration et l’utilisation de l’identité dans la construction d’un conflit : la question Kurde en Turquie.
- Anatoli - numéro 8 ; Les Kurdes : puissance montante au Moyen-Orient ? (08) Broché – 28 septembre 2017.

Sitographie :

- Les Kurdes, un peuple éclaté entre quatre pays : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/09/09/qui-sont-les-kurdes_4484311_4355770.html :
- ACLED : https://www.acleddata.com (recensement des attaques, des zones d’opération, etc.)
- Bundeszentrale für Politische Bildung, Siedlungsgebiete der Kurden, dpa27.827 (pour les zones de peuplement kurde notamment) : https://www.t-online.de/nachrichten/deutschland/id_83121144/tuerkische-offensive-im-syrien-krieg-schande-fuer-deutschland-und-die-nato.html
- Fondation Institut kurde de Paris, « La population kurde » : https://www.institutkurde.org/info/la-population-kurde-1232550992

Publié le 13/06/2019


Emile Bouvier est étudiant à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, où il prépare les concours de la fonction publique. Diplômé d’un Master 2 en Géopolitique, il a connu de nombreuses expériences au Ministères des Armées, notamment au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), à l’Etat-major des Armées dans une cellule d’analyse géopolitique, ou encore en Mission de Défense (MdD) en Turquie. Son grand intérêt pour la Turquie et la question kurde l’ont amené à voyager à de nombreuses reprises dans la région et à travailler sur les problématiques turques et kurdes à de multiples occasions.


 


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