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La situation en Syrie (2/4). Qui constitue l’opposition syrienne, caractérisée par sa fragmentation ?

Par David Rigoulet-Roze
Publié le 26/04/2013 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 17 minutes

SYRIA, DAMASCUS : An image grab taken from the Syrian Al-Ikhbariya television station on April 17, 2013, shows Syrian President Bashar al-Assad speaking during an interview to be aired later on this evening.

AFP PHOTO/AL-IKHBARIYA

Sur le plan politique, l’opposition syrienne souffre depuis le début de la contestation d’un handicap majeur qui tient au fait que le régime était parvenu, jusqu’en 2011, à empêcher l’apparition de la moindre forme d’opposition organisée. Cette opposition syrienne peut aujourd’hui être divisée en trois branches : opposition extérieure, opposition intérieure et opposition armée, cette dernière recoupant peu ou prou l’opposition extérieure.

Ces variables expliquent largement les affres de la gestation d’une opposition unifiée et le fait qu’elle soit encore aujourd’hui très divisée. Et ce, en dépit de tous les efforts qui ont pu être tentés, notamment en créant le 11 novembre 2012, à Doha au Qatar, une instance supposément représentative, la « Coalition nationale syrienne des forces de l’opposition et de la révolution » (CNS), avec à sa tête Moaz al-Khatib, un ancien imam sunnite de la mosquée des Omeyyades à Damas, qualifié de « modéré ». Cette nouvelle structure a englobé le Conseil National Syrien (CNS) initialement lancé à Istanbul le 2 octobre 2011 et dirigé, depuis son élection le 9 novembre 2012, par le chrétien Georges Sabra - en remplacement de Burhan Ghalioun critiqué pour n’avoir pas su résister suffisamment à l’« entrisme » des « Frères musulmans » au sein du CNS - et a intégré d’autres petits partis et/ou personnalités indépendantes demeurés jusque-là à l’extérieur.

Cependant, l’opposition politique dite « de l’intérieur », comme celle du « Comité national de coordination pour le changement démocratique » (CNCD) présidé par Hassan Abdel-Azim mais largement incarné par Haytham Manna [1], fondé le 26 juin 2011 en rassemblant des Nationalistes arabes et Nasséristes, et proche de ligne russe par son refus de la contestation « militarisée » [2], et ou celle du « Forum démocratique syrien » fondé par l’opposant historique, le chrétien Michel Kilo, le 15 avril 2012 au Caire, ont choisi de ne pas intégrer cette structure, leur paraissant embolisée par les « Frères musulmans ». Une critique qui n’est pas nécessairement dénuée de tout fondement, compte tenu de la démission, à dessein spectaculaire, de Moaz al Khatib [3], le 24 mars 2013, au motif officiel qu’il voulait « pouvoir œuvrer avec une liberté » qu’il estimait ne pas avoir. En réalité, Moaz al-Khatib entendait protester contre la mainmise de certains acteurs extérieurs sur le CNS en fustigeant « la tentative de certains pays de contrôler l’opposition syrienne » - le Qatar pour ne pas le nommer -, qui serait parvenu à imposer le 19 mars 2013 un Premier ministre, Ghasan Hitto issu des « Frères musulmans ». Un succès qatari qui n’aurait d’ailleurs pas été spécialement apprécié l’Arabie saoudite qui, après la réunion d’Istanbul (18-19 mars 2013), a laissé entendre qu’elle était « mécontente du choix de Hitto », allant jusqu’à pousser l’Armée syrienne libre (l’ASL) - pourtant plus « nationaliste » qu’« islamiste » - « à rejeter ce choix » [4]. L’ALS avait d’ailleurs annoncé son refus de reconnaître sa nomination controversée. Pour Haytham Manna, avec cette démission, « les masques sont tombés » [5]. Des contacts avaient de fait été noués depuis plusieurs semaines entre le CNCD et Moaz al-Khatib afin de créer un front politique élargi de l’opposition, susceptible de regrouper toutes les factions résolument opposées à la mainmise des « Frères musulmans ».

Les divisions politiques entre « islamistes » et « nationalistes » ou « laïcs » trouvent leur traduction sur le terrain avec la fragmentation militaire entre l’ASL et la nébuleuse de groupes radicaux islamistes : le Soukour ash-Sham (« Faucons de Syrie ») [6] implanté dans le djebel Zawiya (province d’Idlib) ; le Ahrar ash-Sham (« Les Hommes libres de Syrie ») fortement présent à Idlib et ouvertement salafiste ; le Jahbat al-Nosra, dont l’appellation complète est Ansar al-Jahbat al-Nosra li-Ahl ash-Sham (signifiant « Le Front pour l’aide aux peuples du Levant ») constitue le groupe djihadiste le plus emblématique et de plus en plus hégémonique dans l’Est et le Nord-Ouest de la Syrie.
Apparu début janvier 2012 et inscrit depuis le 11 décembre 2012 sur la liste noire des organisations terroristes par les Etats-Unis [7], le Jabhat Al-Nosra, dirigé par Abou Mohammad al-Joulani [8], a la réputation, du fait de sa discipline inhérente à son dogmatisme religieux, non seulement d’avoir les combattants (estimés à entre 5 000 et 8 000 début 2013) les plus performants dans les opérations militaires, c’est-à-dire à la fois les plus aguerris et les mieux équipés grâce à l’armement fourni par les pays du Golfe, mais également d’être moins exposé à la tentation de la corruption, voire à celle du recours à l’arbitraire dans les territoires dits « libérés ». A Alep, la population d’un quartier de la ville était allée jusqu’à manifester pour réclamer l’aide contre l’ASL [9]. Le « Front » bénéficie, en outre, d’une confiance croissante de la population car il parvient à assurer la satisfaction des premières nécessités, comme à Alep qui manque de tout, notamment pour l’approvisionnement en pain, éminemment stratégique. C’est d’ailleurs ce qui pousse les troupes loyalistes à Bachar al-Assad à bombarder systématiquement les boulangeries encore en activité. Le fait est que lorsque les rebelles de l’ASL avaient pris le contrôle des entrepôts de blé de la ville, la farine avait cessé d’arriver. La population avait alors ouvertement accusé des membres de l’ALS de piller les entrepôts et de voler le blé pour le revendre. Le Jabhat Al-Nosra avait alors chassé les groupes rebelles liés à l’ASL qui avaient la mainmise sur les entrepôts et mis sur pied un système de distribution équitable de pain dans les zones rebelles. Les directeurs de boulangerie appartiennent désormais quasiment tous au Jabhat al-Nosra, ce qui a, de fait, considérablement limité les dérives précitées attribuées aux autres groupes de rebelles [10]. Le Jabhat Al-Nosra dispose, en outre, d’une branche humanitaire, le Qism al-Ighata (« L’organisme du secours »), explicitement dédiée aux activités d’aide sociale sur le terrain dans les territoires dits « libérés ».

C’est tout le dilemme des Occidentaux qui ont la hantise de la montée en puissance des groupes djihadistes en Syrie et qui souhaiteraient soutenir - éventuellement en les armant - les rebelles relevant de l’ASL, jugée plus « laïque » ou plus « nationaliste ». Gerhard Schendler, le chef du service extérieur de renseignement allemand, le BND (Bundesnachrichtendienst), a d’ailleurs signalé fin mars 2013 au journal Bild que l’influence de la mouvance d’al-Qaïda s’accroît dans les rangs des insurgés syriens et tout spécialement celle des milliers de combattants du Jabhat al-Nosra [11]. Ce dilemme est d’autant plus important que l’ASL n’échappe pas totalement à l’emprise d’une forme d’« entrisme islamiste ». Le nouveau « commandement militaire unifié » de la rébellion syrienne créé le 11 octobre 2012 donnait une large place aux responsables financés par le Qatar ainsi que l’Arabie saoudite mais à destination de récipiendaires plutôt « fréristes » pour le Qatar - il existerait d’ailleurs sur le terrain une modeste Liwa (« Brigade ») Hamad bin Jassim, du nom du ministre des Affaires étrangères du Qatar - et plutôt « salafistes » pour l’Arabie saoudite, les officiers jugés trop « laïcs » ayant été écartés [12]. La nouvelle direction, d’une soixantaine de membres, comprend plusieurs figures clés de l’ASL, comme le commandant Riad al Asaad - grièvement blessé le 24 mars 2013 dans un attentat à la bombe aux commanditaires obscurs qui lui a coûté une jambe, qui a déclaré le 26 mars sur You Tube que les combattants du Jahbat al-Nosra sont « nos frères en islam » [13] - le général Moustafa Al-Cheikh, ainsi que le général Mohammed Hadj Ali qui a fait défection en 2012, mais surtout les dirigeants de conseils militaires rebelles provinciaux basés en Syrie, comme Kassem Saad Eddine, fortement implanté à Homs et porte-parole de l’ASL de l’intérieur.

Finalement, la « coalition syrienne » a annoncé le 10 décembre 2012 la création d’un conseil militaire suprême. La composition de cet état-major restreint est le résultat de longues tractations qui se sont tenues à Antalya (Turquie) début décembre. Le général Selim Idriss, un ingénieur militaire, est devenu le chef du nouvel état-major. Le commandement compte 30 personnes, 10 officiers et 20 civils, parmi lesquels le colonel Kassem Saad Eddine, chef du conseil militaire de Homs et porte-parole de l’ASL à l’intérieur et Abdel Qader Saleh, influent chef de la célèbre Liwa al-Tawhid (« Brigade de l’Unicité ») d’Alep qui compte environ 10 000 hommes, et qui en devient le sous-chef d’état-major. L’organisation de cette dernière, résolument « islamiste », voire à orientation « salafiste », bénéficie néanmoins d’un financement « frériste » tout comme la Liwa Al-Farouk (la « Brigade Al-Farouk » [14], très active à Homs et Hama) ou Ansar al-Islam (« l’Armée des partisans de l’islam », opérant dans les environs de Damas). Un effet sans doute de la concurrence qataro-saoudienne pour assurer son hégémonie sur l’échiquier « islamiste » syrien. Toujours est-il que les participants ont décidé, à cette occasion, de créer cinq régions militaires (Nord, Sud, Est, Ouest, Centre). C’est désormais à cet unique état-major que sont censés parvenir les fonds et partir les décisions, la distribution des munitions et définition de la stratégie militaire sur le terrain. Rien n’est moins sûr cependant tant sont profondes les divergences idéologiques au sein de la rébellion et les interrogations relatives au contrôle des transferts d’armes aux différents groupes combattants.

Il est d’ailleurs notable que les Occidentaux viennent de revoir drastiquement les modalités de transfert d’armes à l’ASL. Cela fait suite aux informations des services de renseignements selon lesquelles une partie des armes destinées aux rebelles syriens de l’ASL se sont trouvées revendues au Jahbat al-Nosra, qui n’était pas le destinataire privilégié [15]. Et ce d’autant moins que le chef d’Al-Qaïda en Irak vient de confirmer, dans un message publié le 9 avril 2013, que le Jahbat al-Nosra constitue bien - comme on le supposait - une branche de l’entité terroriste qu’il dirige, et que son objectif est d’instaurer un « Etat islamique » en Syrie. « Il est temps de proclamer aux Levantins et au monde entier que le Jahbat al-Nosra est en réalité une branche de l’Etat islamique d’Irak » (ISI), la principale organisation irakienne affiliée à Al-Qaïda, déclare ainsi Abou Bakr al-Baghdadi dans ce message publié sur des sites djihadistes. Les deux groupes, ajoute-t-il, seront désormais fédérés sous l’appellation d’« Etat islamique en Irak et au Levant [« pays de Sham »] ». Dans son message, al-Baghdadi se dit encore prêt à s’allier à d’autres groupes djihadistes « à condition que le pays [la Syrie] et les citoyens soient gouvernés selon les préceptes dictés par Allah ». Et de préciser, pour lever toute ambiguïté : « La démocratie ne doit pas être la récompense après la mort de milliers d’entre vous ».

Cette déclaration venait comme en écho à celle du chef de l’organisation terroriste Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, qui avait appelé les rebelles, en guerre contre le régime de Bachar al-Assad, à instaurer un Etat islamique en Syrie [16], dans un message sonore mis en ligne le 7 avril sur des sites islamistes. « Déployez tous vos efforts pour que le fruit de votre djihad soit, avec la volonté de Dieu, un Etat islamique djihadiste […], une étape sur la voie du rétablissement du califat islamique », avait proclamé l’actuel numéro un d’Al-Qaïda à l’adresse des rebelles en Syrie, au premier rang desquels les islamistes djihadistes. Le régime de Bachar al-Assad « a commencé à chanceler et à s’effondrer », avait-il ajouté, en mettant en garde les islamistes contre « les complots de l’Amérique, des Etats arabes […] qui veulent voler vos sacrifices et votre djihad ». Ayman al-Zawahiri, dont c’était le premier message cette année, s’en était par ailleurs pris à l’Iran et au Hezbollah chiite libanais, soutiens importants du régime de Damas depuis le début du soulèvement en Syrie. « Les masques sont tombés […]. L’Iran et le Hezbollah ont dévoilé leur vrai visage et montré leur horrible vérité sur le champ du djihad » en Syrie en se plaçant du côté du « régime baasiste, laïc, confessionnel et criminel », avait-il violemment dénoncé.

Il se trouve que, dans le prolongement de cette déclaration, le Front Al-Nosra a annoncé le 10 avril 2013 qu’il prêtait allégeance au chef d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri [17], mais entendait garder son identité en refusant le parrainage de la branche irakienne du réseau extrémiste. « Nous, le Front Al-Nosra, prêtons allégeance à cheikh Ayman al-Zawahiri », a dit le chef d’Al-Nosra, Abou Mohammed al-Joulani, dans un message audio diffusé sur des forums djihadistes. Il s’est dans le même temps démarqué de l’annonce prématurée de parrainage faite par la branche irakienne du réseau, la veille. « Nous informons que ni le commandement d’Al-Nosra, ni sa Choura [conseil consultatif, NDA], ni son responsable général n’étaient au courant de cette annonce. Elle leur est parvenue via les médias et si le discours attribué est authentique, nous n’avons pas été consultés », assure ainsi son chef. Abou Mohammed al-Joulani a, certes, reconnu le soutien militant et financier d’Al-Qaïda en Irak qui « a approuvé le projet proposé par Al-Nosra pour venir au secours de nos frères opprimés en Syrie et nous a donné une partie de l’argent de l’Etat islamique d’Irak ». Mais il entendait préciser : « Nous ne voulions pas précipiter les choses avec l’annonce d’un Etat islamique, car dans les régions libérées, se réalisent déjà la charia, la résolution des conflits, l’aspiration à la sécurité entre musulmans. Le fait d’annoncer cela n’était pas nécessaire ». Et d’ajouter : « Nous avions reporté l’annonce d’adhésion [à Al-Qaida] en raison de la particularité de la Syrie ». Avant de conclure : « En tout cas, l’Etat islamique en Syrie sera construit par tout le monde, sans exclusion d’aucune partie ayant participé au djihad et au combat en Syrie ». Il s’agit manifestement pour lui de faire en sorte que l’image du Front Al Nosra ne soit pas affectée par les dérives qui avaient pu être celles d’Al-Qaïda en Irak à l’encontre des civils jugés trop indécis pour la cause djihadiste. Le Front al-Nosra semble donc avoir tiré les leçons de l’Irak, où la violence dont a fait preuve Al-Qaïda en Irak après 2003 lui avait finalement aliéné une bonne partie de sa base sunnite. A contrario, en Syrie, al-Nosra s’efforce ainsi de n’attaquer que les soldats et les responsables du régime. Pour son chef, « l’Etat islamique sera construit par tout le monde, sans exclusion d’aucune partie ayant participé au djihad », a martelé Joulani dans son message audio. Alors que dans la province d’Alep, dans le Nord, mariages, héritages et contrats commerciaux sont contrôlés par une alliance de mouvements djihadistes et salafistes [18], al-Nosra ne tient pas à apparaître comme plus radical qu’il n’est déjà, en hypothéquant la bonne réputation dont il jouit auprès d’une population qui se sent de plus en plus abandonnée par les Occidentaux. Il n’en demeure pas moins que son allégeance officielle à Al-Qaïda ne fera qu’aggraver la défiance qu’al-Nosra suscitait déjà parmi les soutiens internationaux à la rébellion.

Cette affiliation « qaïdiste » constitue une aubaine pour Bachar al-Assad qui a trouvé avec le Front Al-Nosra une sorte d’« allié objectif » en tant que « meilleur ennemi » qui lui permet de légitimer le discours qu’il tient, depuis le début de la militarisation du conflit, sur le danger représenté par Al-Qaïda en Syrie et, par-là, d’hypothéquer toute tentative sérieuse de renversement son régime. Ce n’est pas un hasard si les autres groupes islamistes se sont immédiatement insurgés de l’initiative du Front Al-Nosra : « En Syrie, nous avons lancé le djihad contre le régime […], pas pour prêter allégeance à X ou Y ni pour qu’on impose à nos frères et notre peuple des choses malgré eux », a tenu à fait savoir le « Front islamique de libération de la Syrie » (FILS) [19], qui constitue la plus importante coalition islamiste. Comptant dans ses rangs des Frères musulmans mais aussi des Salafistes, le FILS regroupe une vingtaine de Katabb (« bataillons » en arabe) sous la tutelle formelle mais largement théorique de l’Armée syrienne libre (ASL), comme le Liwa Al-Tawhid, Liwa Al-Islam ou les brigades Al-Farouk. Le communiqué du FILS s’en prend même, implicitement, au chef d’Al-Qaïda, en déclarant que « faire allégeance à quelqu’un qui ne comprend pas notre réalité ne sert ni notre peuple ni notre nation ». Si les Salafistes du Front islamique syrien (FIS) [20], dont la principale composante se trouve être Ahrar al Cham, n’a pour sa part pas réagi officiellement, leur « mentor idéologique », Abou Bassir al-Tartousi, a estimé qu’annoncer son rattachement à Al-Qaïda était rien moins qu’une provocation qui allait porter préjudice à la rébellion. « Nous défendons les principes de l’islam, à savoir l’Etat islamique, le combat au nom de Dieu et de son prophète Mahomet, la charia, mais il faut éviter toutes référence à certains noms qui suscitent une vive réaction du monde contre le peuple de Syrie », avait-il ainsi déclaré le 10 avril 2013. « Tu n’as pas besoin de dire que tu est affilié à ce nom [Al-Qaïda], ou que tu es en train de combattre sous cette bannière. Personne ne t’y oblige : ni la charia, ni le bon sens, ni la politique, quand tu sais que cela va faire du tort au peuple de Syrie et que cela aidera le tyran » [Bachar al-Assad], avait-il même ajouté. L’une des principales divergences entre le FIS et le Front al-Nosra est l’hostilité déclarée d’Abou Bassir al-Tartousi aux attentats-kamikazes qui sont la marque de fabrique d’Al-Qaïda.

Le 16 avril 2013, James R. Clapper, directeur du renseignement national (DNI), dans son audition à la Commission du Sénat sur le renseignement, s’est ouvertement inquiété du fait que si les forces qui cherchent à renverser le régime de Bachar al-Assad s’affirment sur le terrain, l’opposition armée demeure néanmoins très fragmentée et les djihadistes étrangers gagnent en influence et en force. Il y a « littéralement des centaines » de cellules de combattants de l’opposition dont les chefs s’efforcent d’imposer une chaîne de commande plus centralisée, a-t-il ajouté. Par ailleurs, il a souligné que « l’Iran continue à être une force de déstabilisation dans la région fournissant des armes et de l’entraînement aux forces syriennes et entretenant une milice là-bas pour lutter contre l’opposition syrienne ».

Le lendemain, 17 avril 2013, conforté dans la grille de lecture qui a toujours été la sienne, le président Bachar al-Assad intervenait sur al-Ikhbariya, une chaîne officielle, pour stigmatiser l’aide supposée apportée par les Occidentaux aux insurgés syriens qui ont d’emblée été qualifiés par le régime de « terroristes » et qui ne seraient que des extrémistes : « Al-Qaïda domine [la rébellion] ». En ajoutant habilement : « L’Occident a déjà payé très cher le fait d’avoir financé à ses débuts Al-Qaïda en Afghanistan. Aujourd’hui il fait la même chose en Syrie, en Libye et dans d’autres endroits et il paiera cher au cœur de l’Europe et des Etats-Unis ».

Voir également :
- La situation en Syrie (1/4). La situation du régime syrien aujourd’hui
- La situation en Syrie (3/4). Les soutiens du gouvernement syrien et de l’opposition, les raisons historiques et/ou stratégiques. La Syrie est-elle devenue un théâtre d’affrontement confessionnel sunnites-chiites et d’une guerre par procuration ?
- La situation en Syrie (4/4). La problématique du gaz interfère-t-elle dans la situation syrienne ?

Publié le 26/04/2013


David Rigoulet-Roze est enseignant et chercheur, consultant en relations internationales, spécialisé sur la région du Moyen-Orient.
Auteur de nombreux articles, il est rattaché à l’Institut d’Analyse Stratégique (IFAS) où il est en charge depuis 2006 d’une veille stratégique entre l’Iran et les pays arabes particulièrement préoccupés de l’éventuelle accession de l’Iran au statut de puissance nucléaire.
Il est également chercheur associé à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE) ainsi qu’à l’Institut européen de recherche sur la coopération méditerranéenne et euro-arabe (MEDEA) de Bruxelles.
Il a publié Géopolitique de l’Arabie saoudite : des Ikhwans à Al-Qaïda (Armand Colin, 2005) et L’Iran pluriel : regards géopolitiques (l’Harmattan en 2011). Il enseigne régulièrement dans plusieurs Ecoles Supérieures de Commerce.


 


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