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La situation en Syrie (4/4). La problématique du gaz interfère-t-elle dans la situation syrienne ?
Article publié le 03/05/2013

Par David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze est enseignant et chercheur, consultant en relations internationales, spécialisé sur la région du Moyen-Orient.
Auteur de nombreux articles, il est rattaché à l’Institut d’Analyse Stratégique (IFAS) où il est en charge depuis 2006 d’une veille stratégique entre l’Iran et les pays arabes particulièrement préoccupés de l’éventuelle accession de l’Iran au statut de puissance nucléaire.
Il est également chercheur associé à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE) ainsi qu’à l’Institut européen de recherche sur la coopération méditerranéenne et euro-arabe (MEDEA) de Bruxelles.
Il a publié Géopolitique de l’Arabie saoudite : des Ikhwans à Al-Qaïda (Armand Colin, 2005) et L’Iran pluriel : regards géopolitiques (l’Harmattan en 2011). Il enseigne régulièrement dans plusieurs Ecoles Supérieures de Commerce.

Si elle n’en constitue pas nécessairement le facteur nécessaire et suffisant pour expliquer l’évolution, sinon l’origine, de la crise syrienne, elle n’en demeure pas moins une variable importante qui ne saurait être sous-estimée dans le « nouveau Grand jeu énergétique » du début du XXIème siècle.

On peut d’abord relever que la Syrie de Bachar al-Assad n’a pas toujours été vouée aux gémonies, y compris par ceux-là mêmes - comme la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite - qui semblent aujourd’hui les plus empressés à hâter sa chute. Elle fut même un partenaire économique courtisé par le fait que le pays constitue, à bien des égards, une sorte de hub entre le Machrek et l’Europe, en termes énergétiques notamment. Le fait est que le Qatar, qui partage avec l’Iran l’un des plus grands champs du monde - appelé North Dome du côté qatari et South Pars du côté iranien - n’était pas satisfait de se trouver a priori plus ou moins contraint, pour exporter son gaz [1], de passer par le détroit ultra-sensible d’Ormuz largement sous la surveillance de l’Iran. Doha avait donc éprouvé la tentation de trouver une autre voie moins soumise aux aléas géopolitiques induits par la crise sur le nucléaire iranien. Sans parler des tensions existant entre les deux pays relatives au partage parfois inéquitable de cette manne gazière, le Qatar pompant le champ commun au détriment de l’Iran qui se trouve pénalisé par les sanctions internationales pour exploiter ce qui lui revient [2]. En 2009, le Qatar avait, de fait, envisagé le tracé d’un gazoduc « sunnite » terrestre courant du Golfe Persique jusqu’à la Turquie et susceptible de se raccorder in fine au projet du Nabucco afin d’exporter ce gaz vers l’Europe [3], un tracé transitant d’abord par l’Arabie saoudite, puis par la Jordanie, enfin par la Syrie. C’est sans doute d’ailleurs une des raisons qui avaient conduit Doha à se rapprocher du régime de Damas avec lequel les relations n’avaient pas toujours été aisées [4]. Rappelons qu’en février 2010, le Qatar avait même été jusqu’à signer un éphémère pacte de défense avec la Syrie.

Or, Bachar al-Assad avait finalement refusé de signer ce projet, privilégiant un accord avec son allié régional iranien, et aussi pour ménager les intérêts, entre autres énergétiques, de son vieil allié russe, premier fournisseur gazier de l’Europe qui se trouve, de fait, en situation de dépendance prononcée en cas de crise comme en janvier 2009 avec l’interruption des livraisons de gaz à l’Ukraine, qui sert depuis l’époque soviétique de hub continental de redistribution pour le compte de Gazprom à destination de nombreux pays européens [5]. Toujours est-il qu’en juillet 2011, était formalisé un contrat entre l’Iran perse chiite, l’Irak post-Saddam et la Syrie alaouite en vue d’établir un gazoduc « chiite » ou IGS (Islamic Gas Pipeline) à horizon de 2016 [6].

Cela ne saurait faire les affaires du Qatar. Et ce, d’autant moins que les Saoudiens n’ont pas validé le projet qatari de transit via l’Arabie saoudite pour rejoindre le Nabucco qui avait pourtant été mis à l’étude. Riyad en effet, irritée par son turbulent voisin, a finalement fait obstruction à tout développement terrestre du pipeline envisagé [7].

Le Qatar a donc sans doute son propre agenda qui converge peut-être avec celui de la Turquie sur cette question. On comprend alors peut-être mieux les soutiens affirmés à l’option « frériste » sur l’échiquier syrien dans la perspective de l’après-Bachar. Et aussi peut-être le positionnement de certains acteurs européens, dont la France, d’autant plus en pointe sur le dossier syrien que les relations avec le Qatar sont relativement étroites depuis l’« affaire libyenne ».

Lire les parties précédentes :
- La situation en Syrie (1/4). La situation du régime syrien aujourd’hui
- La situation en Syrie (2/4). Qui constitue l’opposition syrienne, caractérisée par sa fragmentation ?
- La situation en Syrie (3/4). Les soutiens du gouvernement syrien et de l’opposition, les raisons historiques et/ou stratégiques. La Syrie est-elle devenue un théâtre d’affrontement confessionnel sunnites-chiites et d’une guerre par procuration ?

[1L’actuel émir du Qatar a compris très tôt que le Gaz naturel liquéfié (GNL) était un produit d’avenir. Le Qatar est ainsi devenu le 1er exportateur de GNL (Gaz naturel liquéfié). Extrait du gisement off-shore de North Dome, le plus vaste du monde, situé à quelque 80 kilomètres au large des côtes qatariennes, l’émirat produit 77 millions de tonnes de GNL par an via 14 trains de production.

[2Comme le soulignent Christophe Ayad et Benjamin Barthe dans leur périple autour des frontières iraniennes : « Il est notoire que, du fait de ses capacités d’extraction et de transformation largement supérieures, le Qatar empiète plus ou moins volontairement sur les réserves de son voisin. ‘C’est comme si deux hommes se partageaient un verre de Coca-Cola, chacun avec sa paille, et que l’un d’eux rigolait en son fort intérieur parce qu’il s’est aperçu que la paille de l’autre est percée’ sourit un diplomate en poste à Doha. Mais ‘comme l’homme avec la bonne paille n’est pas le plus fort des deux, poursuit-il, il doit faire gaffe à ne pas aspirer trop vite’. La métaphore résume bien la nature des relations qataro-iraniennes, tout en calculs et en contorsions », « Autour du pays mystérieux. 3. Riches et rusés face à l’Iran », Le Monde, 26 juillet 2012, p. 14. En 2004, des forces spéciales iraniennes avaient déjà détruit une plate-forme de forage qatari parce que l’Emirat puisait de manière excessive dans le champ gazier. Cf. Mehdi Lazar, « Axe sunnite et gazoduc : quand les Qataris interviennent en Syrie pour le plus grand bonheur des Occidentaux », Atlantico.fr, 26 août 2012 (http://www.atlantico.fr/decryptage/axe-sunnite-et-gazoduc-quand-qataris-interviennent-en-syrie-pour-plus-grand-bonheur-occidentaux-mehdi-lazar-460320.html?page=0,1).

[3Le projet Nabucco est censé concurrencer les projets russes de South Stream via la Mer Noire. Initialement prévu pour 2014, il a dû être repoussé à 2017 du fait de « difficultés techniques ». Le consortium Nabucco est constitué de plusieurs sociétés : la RWE allemande (Rheinisch-Westfälisches Elektrizitätswerk AG), l’OML autrichienne, la Botas Petroleum Pipeline Corporation turque, l’Energy Company Holding, la Transgaz roumaine. Les coûts initiaux du projet étaient estimés à 11,2 milliards de dollars, mais ces coûts ont été réévalués à hauteur de 21,4 milliards de dollars d’ici 2017. Ce projet Nabucco a été conçu pour transporter 31 milliards de m3 de gaz par an sur 3 900 kilomètres à partir du Moyen-Orient et la Caspienne vers les marchés européens via la Turquie. Cf. Imad Fawzi Shueibi, « Gas Ranks First in Middle East Struggles », on dissidentvoice.org, 30 avril 2012 (http://dissidentvoice.org/2012/04/gas-ranks-first-in-middle-east-struggles/). Trad. par Mouna Alno-Nakhal, « Syrie : la guerre du gaz », Mondialisation.ca, 30 avril 2012 (http://www.mondialisation.ca/syrie-la-guerre-pour-le-gaz/30652).

[4Il faut préciser que les relations entre Damas et Doha ont souvent été chaotiques. On peut rappeler à cet égard l’altercation violente entre Walid al-Mouallem, l’inamovible ministre des Affaires étrangères syrien et Cheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani lors d’une audience à Washington en juin 1997. Cf. « Menaces syriennes contre le Qatar », Le Monde du Renseignement, n°314, 26 juin 1997.

[5Cf. Roland Lombardi, « Guerre en Syrie et géopolitique du gaz », blog de la Chaire de Mangement des Risques Energétiques de l’ESG Management School, 5 mars 2013 (http://www.riskenergy.fr/2013/03/guerre-en-syrie-et-geopolitique-du-gaz.html).

[6Ce gazoduc « chiite », d’un coût prévu de quelque 10 milliards de dollars, a l’ambition de fournir l’Europe en gaz liquéfié via les ports méditerranéens de Syrie (Lattaquié et Tartous). Long de 5 600 kilomètres, il devrait transporter 35 milliards de m3 de gaz par an une fois sa mise en service effective.

[7On peut souligner que le marché du gaz risque d’arriver peu ou prou à saturation avec la mise en service de huit nouvelles infrastructures australiennes entre 2014 et 2020 dont la production est surtout destinée au marché asiatique. Avec un marché américain lui-même déjà saturé - du fait de l’explosion de la production de gaz de schiste - le Qatar n’a plus réellement que l’Europe comme débouché. La découverte de nouveaux champs d’hydrocarbures off-shore en Méditerranée ouvre de nouvelles perspectives pour contourner l’Arabie saoudite et ouvrir de nouvelles opportunités commerciales. Les tronçons des gazoducs sont déjà dessinés. Le dernier obstacle à leur réalisation demeure le régime de Bachar al-Assad. Cf. Felix Imonti, « Qatar : Rich and Dangerous », Oilprice.com, 17 septembre 2012 (http://oilprice.com/Energy/Energy-General/Qatar-Rich-and-Dangerous.html). Cf. pour la traduction « Pour quelques centaines de milliards », Le Courrier international, n° 1172, 18-24 avril 2013, p. 28.

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