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Entretien avec Sébastien Jallaud et Nicolas Filicic - « La chouette aveugle » de Sadeq Hedāyat : nouvelle édition critique française

Par Florence Somer
Publié le 12/04/2024 • modifié le 12/04/2024 • Durée de lecture : 8 minutes

L’entreprise était non seulement chronophage mais risquée car « La chouette aveugle » (en persan : būf-e kūr) est connue du public français par la traduction qu’en a faite Roger Lescot (1914-1975), un diplomate et orientaliste français qui a rencontré Sadeq Hedayat à Téhéran. Même s’il a connu et travaillé avec Hedayat, la publication de cette traduction française n’a été proposée à la « Revue du Caire » sous forme de 5 livrets qu’à partir de 1952, alors que Hedayat s’était éteint sous l’effet du gaz dans son appartement parisien l’année précédente. Les éditions Corti ont ensuite assuré la diffusion de cette version en France. Au-delà d’une minutieuse édition critique basée sur trois manuscrits originaux, la nouvelle édition de « La chouette aveugle » propose une plongée dans le temps et l’univers de Sadeq Hedayat entre Téhéran, Paris et Bombay.

Au-delà du roman qui nous occupe, ces voyages ont également nourri une littérature dramatique, satirique ou folklorique où l’Iran ancien côtoie le monde de la nuit, de l’opium et de l’étrange.

Sébastien Jallaud, l’auteur de cette édition commentée et de l’histoire de « La chouette aveugle », et Nicolas Filicic, responsable éditorial pour le domaine Inde/Proche et Moyen-Orient aux Belles Lettres, nous racontent l’aventure de cette nouvelle version du célèbre roman traduit du persan en français.

Florence Somer : Comment cette histoire avec Hedayat a-t-elle commencé ?

Sébastien Jallaud : J’ai rencontré Sadeq Hedayat à l’âge de 17 ans avec ce roman, justement, dans la traduction française de Lescot. Le livre m’a beaucoup plu, j’ai aimé l’atmosphère et le style.
Huit ans plus tard, j’ai appris le persan. Rapidement, je me suis confronté aux textes, même aux moins faciles comme celui de « La Chouette aveugle ». Et là, en essayant de le lire en persan, je me suis aperçu qu’il y avait des choses qui différaient, surtout dans le style, sans doute pour correspondre au goût littéraire de l’époque.

F.S. Pourquoi avez-vous voulu apprendre le persan ?

SJ. Ma mère est iranienne mais elle ne m’a pas parlé persan quand j’étais petit. J’avais appris le chinois, le japonais mais pas dans un but pratique. Donc, sans pratique, j’ai rapidement tout oublié. C’est différent avec le persan car j’ai encore de la famille en Iran. Cela m’a permis de me reconnecter avec eux et de pratiquer. Et avec ce projet, cette pratique a pris une tournure concrète car, pour moi, apprendre une langue, c’est rencontrer une littérature, se confronter à un monde différent via l’écriture.

F.S. Puis le projet commence à naître. Quelles sont les phases par lesquelles vous êtes passé pour arriver à cet ouvrage ?

SJ. Il y a dans ce texte une voix narrative, un rythme, des longueurs, une ponctuation et une violence que je ne retrouve pas en français et auxquels j’ai dû m’adapter pour pouvoir proposer une traduction. Au début, il s’agissait pour moi d’un exercice. J’ai commencé par traduire 30 pages puis, quand le projet de traduire tout le livre m’a traversé l’esprit, est devenu concret, j’ai étudié la première traduction de Hedayat par Lescot, son histoire, sa réception afin de pouvoir justifier d’une nouvelle édition et de me positionner par rapport au travail qui avait déjà été entrepris.

Je voulais comprendre pourquoi Lescot avait lissé le texte, pourquoi il y avait été en quelque sorte obligé pour que puisse paraître la première traduction d’une œuvre de littérature contemporaine iranienne. Je me suis demandé si Hedayat, qui connaissait parfaitement le français, avait approuvé la traduction ? Mais on ne sait rien de définitif à cet égard.

D’un autre côté, la traduction de Lescot est très célèbre donc il me fallait en analyser tous les aspects et argumenter pour justifier d’une nouvelle version, au plus proche du texte.

Enfin, je me suis aussi interrogé sur le texte persan dont je devais partir et le contexte d’écriture du roman. Les trois premières éditions du texte de Hedayat en persan n’avaient pas été étudiées comparativement. Donc j’ai effectué des recherches à Paris et à Téhéran pour retrouver ces documents, retracer la chronologie des évènements de la vie de l’écrivain, et établir une bibliographie de ses publications. Ce travail de recherche m’a pris beaucoup de temps.

F.S. Une nouvelle traduction d’un roman contemporain aux Belles Lettres semble un choix étonnant. Quelles en sont les raisons ?

Nicolas Filicic : En effet, Les Belles Lettres n’ont pas l’habitude de publier des romans contemporains. Mais le travail de Sébastien va au-delà ; il s’agit d’une analyse critique et historique qui nous a semblée intéressante et tout à fait inédite, surtout en français. Quand j’ai reçu le manuscrit de Sébastien je lui ai tout de suite répondu, même si j’étais un peu dubitatif en recevant un mail d’un traducteur du persan vivant à Lisbonne, dont je n’avais jamais entendu parler. Il ne s’agit pas seulement d’une traduction de littérature contemporaine mais de la traduction d’une œuvre mythique, déjà classique. A certains égards, on peut rapprocher cette publication de la traduction du Shāhnāmeh en vers par Pierre Lecoq que nous avons publiée il y a quelques années.

F.S. A côté du travail de traduction, il y a un immense travail de documentation que vous avez effectué

SJ. Quand j’ai commencé, je ne savais pas que j’allais me documenter autant. Au fil du temps j’ai noté toutes les informations biographiques qui se trouvaient dans les documents d’époque. Au terme de toutes ces recherches, le livre faisait plus de 700 pages ! Il a donc fallu élaguer.

J’aurais voulu faire une analyse plus libre du contenu, des idées, de la relation avec le reste de l’œuvre d’Hedayat, mais j’ai préféré me concentrer sur les considérations historiques qu’il fallait traiter pour donner un contexte à l’œuvre.

NF. À un certain moment, nous avons aussi dû convenir d’une date pour la parution de l’ouvrage, ce qui a aussi contraint à laisser de côté certaines investigations complémentaires : il y avait tellement de documents, cela aurait pu prendre un temps invraisemblable ! Pratiquement, plus de deux ans de travail de Sébastien presque à plein temps n’aurait pas été raisonnables, même d’un point de vue économique.

F.S. Quelles ont été les réactions du public à la sortie de l’ouvrage et lors des différentes présentations que vous en avez fait dans les villes de France ?

NF. Les réactions des lecteurs ont été très enthousiastes. Tout le monde est évidemment impressionné par le travail de recherche effectué par Sébastien même si certains s’interrogent parfois sur les choix de traduction. Et suite à la parution, certains compléments d’information relatifs à Sadeq Hedayat nous ont été livrés par des personnes dont la famille avait connu Hedayat.

SJ. Oui, cela a libéré la parole ici. Mais une fois qu’on aura amené le livre en Iran, je suis certain que plusieurs choses importantes ressortiront et qu’on arrivera à combler des manques dans la biographie et surtout pour comprendre l’évolution du style littéraire, la composition de cet ouvrage et les sources d’inspiration de Sadeq Hedayat.

A ce stade, j’ai dû formuler beaucoup d’hypothèses car les trois éditions diffèrent notamment par la ponctuation, qui est un élément très important. C’est difficile de savoir si c’est Hedayat qui l’a amendée, si ce sont les éditeurs qui voulaient simplifier, ou si c’est le résultat des deux. Faute d’une édition plus cohérente réalisée du vivant de Hedayat, j’ai décidé de suivre dans ma traduction la première version de 1936 ronéotypée à Bombay.

NF. La question de la datation de l’œuvre est également d’importance, or il n’existe pas d’informations de l’auteur à ce sujet. La fourchette se situe entre 1926 et 1937.

SJ. C’est la partie la plus spéculative car les témoignages des proches et les avis des chercheurs ne sont pas concordants. J’ai comparé la langue de tous les textes écrits pas Hedayat avant 1937. Dans les années 1920, le lexique qu’il utilise est érudit alors qu’après, il est plus vernaculaire. Il fallait considérer plusieurs variantes possibles : style plus ou moins direct, oral, occidentalisé ou non, ponctuation occidentale ou non.

Certains thèmes comme le double ou la jeune femme, reviennent dans plusieurs œuvres. Selon moi, on peut dater l’écriture du roman entre 1933 et 1936. Il n’a donc été écrit ni en Inde, ni à Paris mais bien en Iran, à Téhéran.

F.S. Une partie importante de l’introduction aborde ce séjour en Inde de Hedayat, pendant lequel il a fait imprimer la première édition du roman. Que savons-nous, à travers ses œuvres ou ses correspondances, du milieu qu’il y a fréquenté ?

SJ. Sadeq Hedayat était pour partie lié à une aristocratie iranienne néo-nationaliste qui, pendant l’entre-deux-guerres, prône un retour à la culture pré-islamique, zoroastrienne, qui s’intéresse au Pahlavi et au persan « pur » dépossédé des mots d’origine arabe. On peut le voir dans ses premières œuvres, notamment sa pièce « Parvin dokhtar-e Sassani ». Il a par ailleurs été très lié à certains membres fondateurs d’une organisation iranienne de gauche naissante, le futur parti « Tudeh », dont une frange se rallierait plus tard aux Soviétiques.

Lors de son séjour à Mumbai, à propos duquel nous disposons de quelques documents, on voit qu’il témoigne de son admiration pour Bahramgore Tahmuras Ankleseria (1873-1944), un érudit parsi spécialiste de la langue pahlavi et de l’histoire zoroastrienne auprès duquel il apprend le moyen-perse. Il a également pu se rapprocher de plusieurs intellectuels parsis, surtout pour des motifs économiques (il avait besoin d’argent) mais se moquait de leur volonté d’établir à tout prix des liens avec le régime des Pahlavi au nom d’une prétendue union historique indo-iranienne (« aryenne »). Il est également contre les intellectuels iraniens nationalistes proches du régime pahlavi, contre le nazisme alimenté par l’idéologie « aryenne », et garde ses distances avec le communisme de plus en plus affirmé du parti Tudeh.

F.S. Comment avez-vous procédé pour effectuer l’édition du texte ?

SJ. La traduction est la partie centrale de ce travail et la plus difficile, celle où j’ai pris le plus de risque et celle où il y a un réel apport personnel.
De manière générale, j’ai un certain plaisir à traduire des textes difficiles qui peuvent remettre en cause nos habitudes linguistiques. Parfois, j’ai été un peu trop loin et Nicolas, qui connaît également le persan, a été de bon conseil.
J’ai travaillé avec les dictionnaires courants en m’imposant la règle, même face aux répétitions, de toujours garder la même traduction pour le même mot. J’ai voulu donner du crédit aux choix d’Hedayat à tous les niveaux : qu’il s’agisse des phrases en suspens, de l’usage des tirets, de la phraséologie à rallonge et labyrinthique ou, au contraire, recourant des agencements très abruptes, des mots au sens obscur. Alors que les précédents traducteurs ont voulu lisser le texte, j’ai voulu créer une traduction plus fidèle à l’original.
En tout, j’ai réalisé six ou huit versions. Les personnes qui ont lu le texte à la fin du processus m’ont beaucoup aidé à l’améliorer.

F.S. Quels ont été les passages les plus rétifs à la traduction ?

SJ. Particulièrement l’incipit, ainsi que certaines images m’ont donné du fil à retordre. Il y a, par exemple, à la page 192, dernière ligne, une mise en abîme de la voix narrative où l’auteur se décrit comme une gorge, comme une voix qui sort de nulle part, comme un organe perdu au milieu du vide.
Un autre problème tient au vocabulaire en tant que tel. Par exemple, il y a plein de « trous » différents, tous désignés par un mot différent : la lucarne de la chambre, le trou qu’il creuse pour la valise, etc. Pour décrire le « cadavre » aussi, il y avait énormément de mots qu’il fallait rendre.

Le texte ne suscite pas une impression de confort en persan donc s’il ne le fait pas en français non plus, c’est normal. Lescot, dans sa traduction, s’était appuyé sur l’univers du « conte oriental », avec l’accent mis sur le cadre, le visuel. J’ai porté cette étrangeté dans la langue elle-même.

Lire également :
 « La chouette aveugle », retour sur la vie de l’écrivain iranien Sadegh Hedayat (1903-1951)
 Le Shāhnāmeh : nouvelle édition française

Bibliographie :
Sadêq Hedâyat, La Chouette aveugle, Édition, traduction et dossier critique de Sébastien Jallaud. Introduction de Homa Katouzian, Les Belles Lettres, 2024.

Publié le 12/04/2024


Florence Somer est docteure en anthropologie et histoire religieuse et chercheuse associée à l’IFEA (Istanbul). Ses domaines de recherche ont pour cadre les études iraniennes, ottomanes et arabes et portent principalement sur l’Histoire transversale des sciences, de la transmission scientifique, de l’astronomie et de l’astrologie.


 


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