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« La chouette aveugle », retour sur la vie de l’écrivain iranien Sadegh Hedayat (1903-1951)

Par Florence Somer Gavage
Publié le 30/12/2019 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

Sadegh Hedayat

Hedayat arrive pour la première fois en France en 1926. Elevé dans une famille de dignitaires iraniens, la littérature classique persane lui est directement accessible. En étudiant le français, il fréquente la bibliothèque de l’Alliance française de Téhéran et tombe amoureux de la littérature française, allemande, russe et anglaise de son temps. Ses écrits futurs puiseront aux sources de Maupassant, Sartre, Baudelaire, Kafka, Rilke, Schopenhauer, Schnitzler, Poe, Woolf, Hesse, Faulkner, Tchékhov ou Dostoïevski. Il traduit en persan La Métamorphose, comprenant à merveille les sentiments kafkaïens, quelques nouvelles de Tchékov et Schnitzler et édite les quatrains d’Omar Khayyām (1048-1131), l’astrologue, mathématicien, philosophe mais aussi poète dont il se sent, à juste titre, si proche. Habité d’un amour profond pour sa terre natale, il mélangera ces influences à sa passion pour les religions de l’Iran ancien, le folklore, la magie populaire, le merveilleux et l’insolite. Ses personnages, s’ils commencent par exister dans le temps et l’espace ordinaires, s’en détachent inexorablement, cherchant à échapper, comme celui qui les fait naître, aux lois impénétrables du monde. Le rêve s’insinue dans la réalité mais, loin de permettre l’envolée lyrique promise, magnifie ce qu’elle possède de plus sombre : le sentiment d’être en trop, seul face à la mort et au néant. Devant le pessimisme existentiel, l’espoir ne sert à rien, ni dans cette vie, ni dans une autre.

De retour à Téhéran après son premier séjour français, Hedayat, en esprit libre, partage avec ses proches et un nombre croissant d’intellectuels iraniens, parfois autour d’un verre au café Ferdowsi à Téhéran, sa verve poétique, ses visées philosophiques, sociales, religieuses ou politiques et son refus de la systématisation. Il trouve Freud ou Marx inspirants mais prévient contre le danger d’adhérer à une idéologie quelle qu’elle soit. Ni le parti communiste Toudeh, très actif à l’époque, ni la formalisation de l’esprit humain prônée par les psychanalystes ne l’émeuvent. Être au monde inclut une implication personnelle qui ne souffre pas d’être édictée par des dogmes. Cette indépendance de caractère lui voudra de se fâcher avec tout son entourage : sa famille composée de dignitaires du régime, ses connaissances, les milieux gauchistes qui l’avaient pourtant encouragé.

Alors qu’il est invité en Ouzbékistan, Hedayat déclare à sa traductrice russe, Madame Rosenfield :
« Je déteste mon autobiographie autant que les réclames américaines. À qui peut servir ma date de naissance ? S’il s’agit de dresser mon horoscope, ça me regarde. Pourtant, pour ne rien vous cacher, j’ai consulté maintes fois les astrologues et leurs prédictions ne m’ont jamais révélé une seule vérité. Et si cela est destiné au public, il faudrait commencer par lui poser la question, car si je me mets en avant, j’aurais l’air de prêter une grande valeur aux détails imbéciles de ma vie. »

N’y voyons nulle fausse modestie ; Hedayat trouvait son existence insignifiante dans ce monde où rien, ou presque, ne le mettait délibérément en joie. Les détails de sa vie n’ont, par ailleurs, pas été collectés par cette traductrice mais glanés auprès de sa famille, au fil de sa correspondance notamment par un de ses traducteurs et ami, Maxime Féri Farzaneh, également écrivain et cinéaste.

La chouette aveugle

L’auteur a outrancièrement sublimé le sentiment de solitude existentielle dans ses essais, ses nouvelles et ses romans dont le plus connu porte le titre de Bouf-é Kour, la chouette aveugle. Le héros, opiomane, est poursuivi par des hallucinations émanant, lui semble-t-il, d’une vie antérieure. Incapable de vivre dans son environnement situé dans le sud de Téhéran, dans l’antique citée de Rey, il reste dans sa chambre où l’extérieur apparaît dans le hublot d’une fenêtre, à la fois proche et lointain. Ce personnage est le prolongement de son créateur, un ravisseur qui se serait emparé de son âme comme Faust l’aurait fait avec celle de Goethe. Une échappatoire, toutefois, si mince ou illusoire s’invite parfois : l’instant où apparaît la Beauté comme un vision idéale, mais très vite éludée par la couleur sombre et la nuit.

L’ici

Bien qu’il ait détruit une grande partie de sa production littéraire, envolée avec lui, d’autres titres méritent néanmoins qu’on y attarde sa lecture.
Traduits par Gilbert Lazard : Trois gouttes de sang, Hādji Agha, La Griffe et Lāleh, L’homme qui tua son désir.
Le premier est un recueil de dix nouvelles acerbes, amères et affreusement lucides, critiques de l’Iran de son époque. Des contes qui tournent au cauchemar, insidieusement. Un homme devient fou en trouvant trois gouttes de sang dans son jardin, une mission archéologique reconstitue la recette d’un sortilège découverte dans un sarcophage, une jeune fille épouse un homme violent qui la bat et fini par aimer la douleur infligée par le fouet. En fond sonore, des chants enfantins qui tournent en boucle ; en arrière-plan, des arbres anthropomorphes et des ombres plus libres que les corps qu’elles dessinent. Critique de la société de son temps, les considérations de Sadegh Hedayat sont toujours aussi contemporaines, preuve qu’il avait en partie raison : l’âme humaine, dans ce qu’elle possède d’abnégation, dans son manque de courage et dans son inclinaison au conformisme, même le plus morbide, ne change pas.
Le second, dédié à un homme dont le pèlerinage à La Mecque va effacer toutes les actions douteuses, est une critique virulente et impertinente du pouvoir du clergé musulman sous Reza Shah. Son actualité nous rappelle combien les événements ont tendance à se répéter tant qu’une problématique, qu’elle soit personnelle ou sociale, n’a pas été analysée puis solutionnée en profondeur.

Maxime Féri Farzaneh se charge de faire connaître au public francophone les oeuvres Madame Alavieh, L’eau de jouvence et autres récits ou encore l’étude critique sur les chants d’Omar Khayyām
Traduite par son ami Roger Lescot et parue en 1953 aux éditions José Corti, La chouette aveugle, saluée par André Breton et Henry Miller, enthousiasmera les Surréalistes, et sera adaptée au cinéma de multiple fois : par Masoud Kimiaï en 1971, par Kioumars Derambakhsh en 1975, en 1987 par Raoul Ruiz et récemment en 2018, par Mazdak Taebi. La notoriété de l’oeuvre et de son auteur seront également salués par des films documentaires rétrospectifs : Le sacré et l’absurde de Ghasem Ebrahimian en 2004, Goftegou ba sayeh (discussion avec une ombre) de Khosrow Sinaï en 2005 et Az shoumareh 37 (du numéro 37) de Mohsen Shahrnazdar et Sam Kalantari en 2009.

Il faut également mentionner, à côté de l’œuvre littéraire d’Hedayat, sa contribution aux études philologiques et anthropologiques iraniennes par le biais de traductions de textes moyen-perse, langue apprise lors de son séjour en Inde auprès des Parsi de Mumbai, et de travaux sur le folklore iranien.

L’ailleurs

Malgré un humour grinçant, une vivacité d’esprit et de répliques cinglante, le génial écrivain ne trouvera pas dans ses écrits l’effet cathartique suffisant pour supporter la douleur que l’intensité de l’exister fait subir aux êtres sensibles et trop conscients de leur implication. La traduction des quatrains d’Omar Khayyam, avec qui il partageait l’amour de la philosophie et du vin, ne lui aura pas permis de voguer sur l’écume des vagues sans faire naufrage. Après des années d’errance entre Téhéran et Paris, et poussé à l’exil par son entourage, il reviendra en novembre 1950 dans la capitale française, écœuré, disait-il, par la politique de son pays et du pouvoir des mullah surnommés « tête de choux ». Le rejet de son roman par la critique iranienne, très peu encline à apprécier ses accents kafkaïens, accentuera l’amertume et le désamour. Cette fuite aurait pu être salutaire mais pourtant, 5 mois plus tard, Sadegh Hedayat n’est plus. La dépouille de Sadegh est enterrée à Paris, au cimetière du père Lachaise, dans le carré musulman de la division 85 alors qu’il semblerait que l’écrivain se soit converti au bouddhisme. Sa tombe noire, de forme pyramidale, est protégée par une chouette, à jamais aveugle, elle aussi.

Quelques liens :
Sadegh Hedayat, La Chouette aveugle, traduit du persan par Roger Lescot, éditions José Corti, 1953.
- - Enterré vivant, traduit du persan par Derayeh Derakhshesh, éditions José Corti ,1986.
- - L’Abîme et autres récits, traduit par Derayeh Derakhshesh, éditions José Corti,1987 
- - Les Chants d’Omar Khayam, édition établie par Sadegh Hedayat, traduit par M.F. Farzaneh et Jean Malaplate, éditions José Corti, 1999
- - L’Eau de jouvence et autres récits, traduit par M.F. et Frédéric Farzaneh, éditions José Corti,1996
- - Madame Alavieh et autres récits, traduit par M.F. et Frédéric Farzaneh, éditions José Corti,1997
- - Trois gouttes de sang, traduit du persan par Gilbert Lazard, Phébus, 1989
- - Hâdji Agha, traduit du persan par Gilbert Lazard, Phébus, 1996
- - La Griffe, suivi de Lâleh, traduit du persan par Gilbert Lazard, éditions Novetlé, 1996
- - L’Homme qui tua son désir, traduit du persan par Christophe Balaÿ, Gilbert Lazard et Dominique Orpillard, Phébus, 1998
Daryush Shayegan, Un romancier de l’entre-deux, La Quinzaine littéraire, 1/15 mai 1988.
https://www.jose-corti.fr/PDF-TEXTES/un-autre-sadegh-hedayat.pdf
http://stuff.jworld.ch/farsi/uzh/literatur/modern/hedayat/jose-corti.fr-titresetrangers-chouette-aveugle.pdf
https://www.unifrance.org/film/8094/la-chouette-aveugle

Publié le 30/12/2019


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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