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Entretien avec Pierre-Jean Luizard - La discorde entre chiites et sunnites

Par Mathilde Rouxel, Pierre-Jean Luizard
Publié le 10/04/2018 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 5 minutes

Pierre-Jean Luizard

En quoi peut-on dire que le clivage chiite/sunnite est de nature plus politique que religieuse ?

Le politique et le religieux sont intimement liés au Moyen-Orient et il semble superflu de tenter de démêler l’un de l’autre. Les clivages sociaux et politiques trouvent leur légitimation dans des dogmes religieux divergents et dans des conceptions du pouvoir opposées selon qu’on est sunnite ou chiite. L’autorité religieuse elle-même n’a pas les mêmes fondements : les sunnites ont longtemps reconnu des autorités religieuses liées aux Etats qu’ils dominaient, à l’époque ottomane puis à l’ère des Etats-nations arabes ; les chiites ont un clergé tout-puissant et qui fut longtemps indépendant des pouvoirs en place, jusqu’à la révolution islamique en Iran qui a porté au pouvoir une partie de ce clergé. Les Etats du Moyen-Orient trouvent leur légitimité dans l’islam, sunnite pour l’Arabie saoudite ou l’Egypte, chiite pour l’Iran. Là où il y a des constitutions, l’islam est systématiquement mentionné comme la religion de l’Etat.
Seules deux exceptions : la Turquie kémaliste et le Liban. Toutefois, la Turquie kémaliste et laïque ne sépare pas la religion de l’Etat et l’islam sunnite hanafite y fait figure de religion nationale turque ; quant au Liban, il est organisé en fonction du confessionnalisme politique où l’Etat disparait derrière 18 communautés confessionnelles en rivalités permanentes. Aujourd’hui, l’influence chiite prépondérante au Liban, à travers le Hezbollah, est surtout contestée par les sunnites, qu’ils soient pro-saoudiens ou salafistes. Le conflit entre sunnites et chiites est aussi un conflit entre Etats, souvent pour le leadership musulman.

Au regard des conflits en cours, notamment en Syrie et en Irak, peut-on encore parler de « croissant chiite » (Iran, Irak, Syrie, Hezbollah libanais) et quelle réalité recouvre-t-il ?

Le « croissant chiite » est une expression utilisée par les sunnites pour dénoncer ce qu’ils voient comme une menace : le mouvement d’émancipation de communautés chiites, notamment arabes, qui ont souvent été dominées socialement et politiquement par des pouvoirs sunnites. Il désigne l’alliance entre Téhéran, Bagdad et Damas avec le Hezbollah et, désormais, de façon présumée, avec le Yémen zaydite.

Pendant longtemps, ce « croissant chiite » était plus un phantasme qu’une réalité (même si l’alliance de Damas avec Téhéran au moment de la guerre Iran-Irak en fut les prémisses), mais la dégénérescence confessionnelle des Printemps arabes lui a donné corps. Des coalitions militaires illustrent cette radicalisation : dès fin 2015, la Russie s’est engagée en soutien au régime syrien de Bachar al-Assad, avec l’aide de l’Iran et du Hezbollah libanais. Et en mars 2015, une coalition sunnite dirigée par l’Arabie saoudite s’est formée avec d’autres pays sunnites pour faire la guerre à la rébellion houthiste (zaydite) au Yémen. En 2011, une autre coalition sunnite menée par l’Arabie saoudite avait réprimé brutalement le Printemps bahreïni où l’opposition chiite menait les revendications citoyennes.

Face à cette réaction brutale du « camp sunnite », l’alliance des acteurs chiites s’est renforcée : les milices chiites, irakiennes, libanaises et syriennes, ont joué un rôle décisif dans la récupération d’Alep (2016) et de Mossoul (2017) par les armées « officielles ». Les rapports de force se sont inversés : le parrain syrien du Hezbollah libanais que figurait le régime de Bachar al-Assad est devenu l’obligé de la milice chiite libanaise qui l’a sauvé. Des communautés qui ne sont pas duodécimaines, comme les Alaouites de Syrie et les zaydites au Yémen, ont été à leur tour entraînées dans la spirale de la nouvelle fitna (discorde) qui oppose sunnites et chiites à une échelle globale.

Divisé par l’apparition ou la persistance de groupes extrémistes comme l’État islamique ou Al-Qaïda, comment se définirait l’« axe sunnite », s’il y en a un ?

Face au « croissant chiite », « l’axe sunnite » a du mal à asseoir son unité. Cela s’explique en particulier par les rivalités entre Etats (Arabie saoudite, Turquie, Egypte, Qatar) à un moment où l’autorité religieuse sunnite n’a jamais été autant remise en question avec l’irruption d’un salafisme-djihadiste conquérant. Qu’il s’agisse des Frères musulmans ou des salafistes, l’Arabie saoudite et le Qatar ont perdu leur relais traditionnels dans le monde musulman. La Turquie donne la priorité à sa lutte contre les Kurdes aux dépens de celle contre l’Etat islamique ou Al-Qaïda. Quant à l’Egypte du maréchal Sissi, elle tente d’occuper le vide laissé par le leadership saoudien en matière religieuse. Les coalitions militaires sunnites engagées à Bahreïn et au Yémen ne semblent pas en mesure de l’emporter de façon décisive.

Qui tire le plus profit de ces divisions confessionnelles en Irak, en Syrie ou encore au Yémen ?

À court terme, on peut dire que la Russie sort grand vainqueur du chaos moyen-oriental dans la mesure où elle retrouve un statut de grande puissance. Les hésitations occidentales ont par ailleurs permis l’affirmation d’Etats de la région qui, à l’instar de la Turquie ou de l’Iran, jouent désormais sur le terrain un rôle décisif. Mais le consensus qui se dégage en faveur de la restauration des Etats en faillite, notamment en Irak et en Syrie, est un danger que ne semblent pas mesurer les différents acteurs qu’ils soient régionaux ou internationaux. A moins de miser de façon cynique sur la perpétuation du chaos, le seul espoir de stabilisation dans la région ne peut provenir que des sociétés civiles elles-mêmes, même si elles sont actuellement divisées.

Les Etats en place dont la genèse est mandataire sont les principaux responsables de la descente aux enfers du Moyen-Orient : construits en 1920 contre leur société, ils n’ont jamais permis l’émergence d’une citoyenneté commune ni un espace public partagé. L’alliance du courant sadriste (chiite) et du parti communiste pour le boycott des prochaines élections en Irak représente dans cette optique une lueur d’espoir de voir les sociétés locales récupérer une part de leur droit à la souveraineté et que celle-ci ne soit plus confisquée par des ambassades étrangères. Après des hésitations, l’alliance entre le parti communiste et le courant sadriste a finalement décidé de participer aux élections.

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Pierre-Jean Luizard est directeur de recherche au CNRS. Il a séjourné plusieurs années dans la plupart des pays arabes du Moyen-Orient, particulièrement au Qatar, en Syrie, en Irak et en Egypte. Historien de l’islam contemporain dans ces pays, il s’est particulièrement intéressé à l’histoire du clergé chiite en Irak. Il est aujourd’hui affecté au Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL) à Paris.


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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