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27 Mayis Darbesi 1960, relancer la Révolution kémaliste (4/6). Le Comité d’Union Nationale, la nouvelle garde kémaliste
Article publié le 09/04/2018

Par Gilles Texier

L’après fait débat

Le dispositif est fin prêt et n’attend que le signal pour s’enclencher. Cependant, les leaders du CUN ne sont pas d’accord sur les buts ultimes du coup d’État. Que faire ?

Un premier groupe sous la tutelle d’Alparslan Türkeş prône le renversement de Menderes et l’instauration d’un régime militaire puissant en Turquie. Les arguments avancés rendent compte du fait que la Turquie est un pays d’arrière-cour et que la révolution d’Atatürk est inachevée et incomplète. Par conséquent, les problèmes sociaux et économiques du pays ne peuvent trouver leur résolution que dans un régime radical soulagé d’un système électoral bien trop pesant pour la continuité politique. Les membres du premier groupe désirent une « nouvelle culture » ainsi qu’un système politique populiste sans partis, en d’autres termes l’instauration d’une « dictature militaire de type totalitaire » (1). Vis-à-vis de Menderes, les reproches des officiers concernent sa volonté de devenir un dictateur civil. Malgré cela, les officiers acceptent volontiers de remplacer le régime personnel de Menderes par un autre type d’autocratie.

Au sein même du volet libéral, les divisions règnent également. Certains désirent uniquement supprimer Menderes et redonner le pouvoir au parti unique CHP. D’autres sont en faveur d’une période intermédiaire courte constituée par un régime militaire pendant laquelle une nouvelle constitution serait mise en œuvre, des élections libres organisées et le pouvoir confié au parti gagnant. Cependant, ce dernier point demeure suspendu au postulat que les fondements de ce parti se trouvent en adéquation avec les principes défendus par les militaires. Il faut, à tout prix, empêcher de donner le pouvoir à un parti démocrate bis.

Ces discussions ne sont pas une priorité par rapport au coup d’État en lui-même mais continueront à avoir une incidence sur les gouvernements successifs post-coup. Le général Gürsel, désirant assumer pleinement son poste de commandant des forces terrestres, ne joue pas le rôle d’arbitre politique durant les réunions. En effet, pour éviter tout risque de « sauter » sous l’ère Menderes, il n’est pas très proche des évolutions internes au CUN. La conséquence de cette prise de distance est l’installation d’un brouillard opaque autour de l’identité du leader au sein même du CUN lors de la réalisation du coup d’État.

Derniers préparatifs

Cristallisation de l’opposition

Si, au cours des dernières années, Ismet Inönu a développé une pléthore d’ennemis potentiels, il demeure une figure respectée dans les armées, demeurant en effet Ismet Pacha, le compagnon du « Père des Turcs ». Figure charismatique de la République, il dispose d’un grand renom national : « Quant à l’armée, enfin plutôt à ses cadres, car le soldat anatolien ne réfléchit pas plus sous l’uniforme que dans son village, ils manifestent quelques inquiétudes. Ils n’aiment pas se voir impliquer dans les luttes intestines […] ils restent très attachés à la personne d’Ismet Inönü » (2).

Cependant, en 1959 au cours de la « Grande Offensive » du CHP, Inönu se retrouve blessé à la tête des suites d’un jet de pierre par un sympathisant démocrate au cours d’une manifestation à Uşak. La colère monte en Turquie, tant chez les civils que les militaires. A son retour d’Izmir, il échappe de peu et à plusieurs reprises à un lynchage collectif dans les rues d’Istanbul, sauvé de justesse par une section de soldats en patrouille s’interposant. Il se retrouve grandement limité au cours d’un déplacement en train à Kayseri. Le gouverneur de la ville, pro-Démocrate, envoie l’armée pour immobiliser le train. Malgré l’interdiction donnée, les militaires en poste aident Inönü, certains démissionnent même en signe de protestation. Par cette intervention, Menderes se rend pleinement compte qu’il ne peut pas compter sur l’armée. Pour l’ambassadeur britannique en poste, c’est « un sérieux coup porté au crédit du gouvernement » (3). L’incident de Kayseri incarne un tournant qui permet le rapprochement entre l’armée et l’opposition. Suite à cet incident, le 17 avril, Inönü rassemble chez lui des anciens officiers généraux en comité restreint en leur indiquant que le temps est venu de protéger l’idéal du progrès turc.

Au printemps 1960, la dérive autoritaire du gouvernement DP va crescendo au travers de lois de plus en plus draconiennes (4). La loi martiale est instaurée le 28 avril suite aux manifestations étudiantes réclamant la démission de Menderes à Istanbul et Ankara. Début mai, le Président Bayar donne l’ordre au ministre de l’Intérieur Namik Gedik d’ouvrir le feu sur les manifestants. L’ordre n’est pas suivi par les forces de l’ordre mais montre la détermination des Démocrates. Les conséquences directes de ces actes se traduisent par la mise en sursis de Menderes par les commandants supérieurs (5), mais également le ralliement des officiers et cadets de l’École de guerre d’Ankara aux conspirateurs. Le 21 mai, au cours de la visite du Premier ministre indien Jawaharlal Nehru, 1000 officiers et cadets de l’École de guerre d’Ankara défilent devant le manoir présidentiel de Cankaya pour protester contre l’arrestation arbitraire de plusieurs officiers en fonction. Pour Cihat Göktepe, c’est une tentative d’intimidation sérieuse dirigée contre le gouvernement démocrate. En outre, Menderes, ne lésinant pas sur les moyens, prend soin de congédier les militaires trop gênants à son pouvoir et de confier les postes vacants à des officiers de réserves, qui ne sont que des civils.

De manière générale, l’emploi de l’armée pour la répression des manifestations étudiantes a très mauvaise presse au sein des militaires turcs. Ces derniers désirent « garder l’armée en dehors des opinions politiques et conserver ses liens étroits avec le peuple » (6). Désormais, l’ensemble de l’armée se rassemble contre le gouvernement DP et contre Adnan Menderes en particulier.

Double complication

A la veille du coup d’État, les choses se corsent. Le général Gürsel arrive en limite d’âge et doit bientôt partir en retraite. Le 3 mai, il donne son discours d’adieu aux troupes dans lequel il déclare : « Sachez vous protéger des effets nuisibles de l’actuelle politique de haine qui souffle sur le pays. Restez éloignés de la politique à quelque prix que ce soit. Mes paroles ont une importance vitale en ce qui concerne notre armée et la destinée de notre pays » (7). Malgré de nombreuses pressions du CUN pour qu’il reste en poste, il préfère plier bagage et rentre chez lui à Izmir. Toutefois, il reviendra à Ankara lors du coup.

D’un autre côté, l’état de siège à Istanbul et Ankara oblige le CUN à entrer en contact avec les deux gouverneurs militaires (8). Le général Fahri Özdilek (Ankara) est un homme complètement dévoué à la cause de Menderes et n’a pas hésité à lancer les policiers montés charger sabre au clair sur les étudiants. Le général Namık Argüç (Istanbul) n’est pas un fervent partisan du gouvernement en poste mais refuse de jouer un rôle dans le coup d’état à venir. Si cette prise de contact demeure un échec, elle permet néanmoins le ralliement d’unités clés aux insurgés (9). De nouveaux recrutements de poids sont également effectués comme le chef de la logistique à l’EMG (le Major Général Cemal Madanoğlu), le commandant de l’École de guerre d’Ankara (le Brigadier-Général Sıtkı Ulay) ou encore le chef-assistant au personnel à l’EMG (Brigadier-Général İrfan Baştuğ). A l’inverse, le chef d’État-major général (CEMG) de l’époque, Rüştü Erdelhun, est connu pour s’être opposé à toute intervention contre le gouvernement de Menderes. Au cours d’une action de prévention anti-coup, une vingtaine de généraux viennent rendre visite au Premier ministre et assurent la loyauté de l’armée au pouvoir politique. Ainsi, le gouvernement Démocrate s’appuie sur le respect de la hiérarchie et de la discipline, inhérent au monde militaire. La possibilité d’une conspiration issue de jeunes officiers subalternes n’est même pas envisagée par Menderes.

Dans cette perspective, un nouveau dilemme apparaît : faut-il lancer une insurrection qui s’opposerait tant au gouvernement qu’au haut-commandement, au risque de déclencher une guerre civile en Turquie qui frapperait également en interne l’armée. De plus, en cas de dissensions au sein de l’armée, quelle autorité serait suffisamment compétente pour intervenir en secours et pour rétablir l’ordre ? En outre, les officiers généraux mis dans la confidence insistent pour limiter au minimum l’action de l’armée, argumentant que l’armée ne fait pas de politique.

Action

Dans un mémorandum adressé au ministre de la Défense début mai 1960, Cemal Gürsel décrit le mécontentement des forces armées turques vis-à-vis des politiques menées par le gouvernement Démocrate et demande sa démission. Il s’agit d’un message clair, véritable ultimatum ante-coup, que le gouvernement ne désire pas prendre en considération, à tort. En effet si l’on reprend la chronologie, le ministre de la Défense Ethem Menderes transmet cette remontrance des forces armées au Premier ministre Adnan Menderes qui décide de démissionner. Cependant, le Président Bayar refuse cette démission et lui apporte tout son soutien. Face au soutien présidentiel, A. Menderes change d’avis, et, ceint d’une auréole populaire plus que fictive, se sent en capacité de redresser la Turquie au bord du précipice. Or, erreur de communication, le Président Bayar n’a pas été informé du mémorandum ni par le Premier ministre, ni par le ministre de la Défense (10). Il n’a réagi qu’à la lettre de démission.

Au départ prévu pour le 25 mai, le coup de force se voit décalé à la nuit du 26 au 27 mai. La date est en effet calée sur la visite protocolaire du Premier ministre turc à Athènes. Le 25 matin, les membres du CUN apprennent que cette visite diplomatique est annulée et que Menderes se rend à Eskisehir. Le 26, il prononce un discours dans lequel il promet des élections anticipées. Cependant le fil des haut-parleurs est coupé au préalable, et personne n’entend ses paroles. Il ne fait plus aucun doute : « Les jours du gouvernement Menderes sont comptés … l’armée est entrée en scène » (11). Le 27 à 4h00, son secrétaire le réveille avec la nouvelle du coup d’État en cours.

Un coup de colonels camouflé

En définitive, c’est un petit groupe de jeunes officiers subalternes qui se trouve à l’origine du coup d’Etat. Ils n’entrainent que très tardivement quelques rares officiers supérieurs dans le complot. Pour George Harris, le coup d’État du 27 mai 1960 se singularise comme « un coup de colonels dans son essence, avec simplement une façade d’officiers supérieurs recrutés par leurs cadets, pour profiter du fort sens hiérarchique de la profession militaire en Turquie » (12).

Lire également :
- 27 Mayis Darbesi 1960 : relancer la Révolution kémaliste (1/6). Quel sens donner à la révolution kémaliste ?
- 27 Mayis Darbesi 1960 : relancer la Révolution kémaliste (2/6). Quel sens donner à la révolution kémaliste ?
- 27 Mayis Darbesi 1960, relancer la Révolution kémaliste (3/6). Le Comité d’Union Nationale, la nouvelle garde kémaliste

Notes :
(1) HALE W, Turkish Politics and the Military, Londres, Routledge, 1994, p. 104.
(2) Service historique de la Défense (SHD – Vincennes), Rapport sur la situation en Turquie (2ème Partie : Politique étrangère), n°299, 2 mai 1960, Ankara, in Archives des Attachés de Défense, in GR 10 R 551 SDECE, Bulletin de renseignement politique : politique intérieure (octobre 1946-décembre 1958), politique extérieure (novembre 1946-décembre 1958). 1946-1958.
(3) Foreign Office, 371/153032, RK1015/10, Burrows to FO (Selweyn Lloyd), Ankara, 22 April 1960.
(4) Mise en œuvre, le 18 avril, d’un Comité d’enquête sur les activités du CHP ainsi que les sections de presse, ainsi que toutes autres réunions. Cf. Service historique de la Défense (SHD – Vincennes), Rapport sur la situation en Turquie (2ème Partie : Politique étrangère), n°299, 2 mai 1960, Ankara, in Archives des Attachés de Défense, in GR 10 R 551 SDECE, op. cit.
(5) Idem.
(6) Foreign Office – 371/153034, RK 1015/33, Burrows to Ankara, 3 June 1960, Cité par GÖKTEPE Cihat, « 1960, Revolution in Turkey and The British policy towards Turkey », in Turkish Yearbook of International Relations, 2000, n°30, p. 139-189.
(7) Service historique de la Défense (SHD – Vincennes), Rapport sur la situation en Turquie (2ème Partie : Politique étrangère), n°299, 2 mai 1960, Ankara, in Archives des Attachés de Défense, in GR 10 R 551 SDECE, op. cit.
(8) Cf. Idem.
(9) Notamment pour Ankara : la 28eme Division stationnant dans la capitale, le 48ème régiment de cavalerie et un bataillon de char d’assaut du Centre d’entraînement blindé, les cadets de l’École de guerre d’Ankara et le bataillon de garde de l’EMG, sans oublier le bataillon de la garde présidentielle sous les ordres de Köksal. Pour Istanbul, la Ier Armée, avec la 3éme Brigade blindée, des personnels de l’École militaire et potentiellement le commandement de l’état de siège. Cf. Idem.
(10) GÖKTEPE Cihat, op. cit.
(11) OLIVIER-LACAMP Max, op. cit.
(12) HARRIS George, The Causes of the 1960 Revolution, pp. 438-454. Cité par GÖKTEPE Cihat, op. cit.

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