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Syrie : huit ans après le début de la guerre, une partie de la population syrienne reste mobilisée contre le régime

Par Léa Masseguin
Publié le 04/04/2019 • modifié le 22/04/2020 • Durée de lecture : 4 minutes

Syrian youths walk past a portrait of President Bashar al-Assad in the southern town of Daraa, 100 kms (60 miles) south of Damascus, on March 21, 2011. Daraa has become the unexpected nerve centre of anti-regime protests in Syria, with protesters holding daily demonstrations since Friday despite a huge deployment of security forces and a heavy-handed crackdown on protests that left five dead.

AFP PHOTO/ LOUAI BESHARA

« Ton tour arrive, docteur »

« Jay alek el ddor ya doctor » (« Ton tour arrive, docteur ») : c’est par ce slogan devenu tristement célèbre qu’a débuté le conflit syrien, le 15 mars 2011. Alors qu’un mouvement de protestation sans précédent agite le monde arabe, un groupe d’adolescents inscrit ce graffiti sur le mur d’une école de Deraa, située dans l’une des zones les plus pauvres du pays. Ces mots ciblent directement Bachar al-Assad, ophtalmologue de formation, dont le père est arrivé au pouvoir en 1970. Pour avoir écrit ce slogan, ces adolescents sont arrêtés et torturés, ce qui déclenche les premières manifestations contre le pouvoir (4).

Avant son élection, Bachar al-Assad est présenté comme « l’homme de la modernisation » et de « la garantie et l’espoir » (5). Pourtant, lorsque le mouvement est déclenché, il le réprime de la même manière que son père l’avait fait en 1982 à Hama. « Lorsqu’ils se sont soulevés en 2011, les Syriens étaient loin de s’imaginer qu’ils allaient se retrouver dans la situation dans laquelle ils se trouvent actuellement », analyse Ziad Majed.

Après huit ans de conflit, la Syrie est méconnaissable. Près de 500 000 personnes y ont perdu la vie et plus de la moitié de la population est déplacée à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Le nombre de détenus et de disparus se compte par milliers : jusqu’à août 2017, plus de 80 000 personnes étaient toujours disparues, selon l’ONG Human Rights Watch (6). Des villes entières sont détruites et de nombreux territoires sont occupés par des forces étrangères, plusieurs pays étant aujourd’hui, de près ou de loin, impliqués dans le conflit.

Documenter ce qui se passe dans le pays

Depuis le début du conflit, le président Bachar al-Assad a été accusé à de multiples reprises de crimes contre l’humanité par l’ONU et par les organisations de défense des droits humains.

Dans un rapport publié le 28 mars, Amnesty International dénonce une nouvelle fois les attaques délibérées par Damas contre des civils, y compris des hôpitaux et autres installations médicales, les qualifiant de « crimes de guerre » (8). Malgré ces accusations, les vetos de la Russie ont paralysé le Conseil de sécurité des Nations unies depuis 2011, bloquant ainsi toute tentative de saisir la Cour pénale internationale (9).

Déjà, en janvier 2014, les 55 000 photographies représentant environ 11 000 personnes tuées en détention nourrissaient un rapport accusant le régime syrien d’avoir torturé et tué à « l’échelle industrielle » (7). A l’origine de ces clichés, un homme sous le pseudonyme de « César » (voir note n°7), un photographe de la police militaire syrienne, qui avait fait défection en 2013. Comme lui, d’autres activistes continuent aujourd’hui de demander la fin de l’impunité malgré les risques qu’ils encourent. Même dans les zones contrôlées par les forces pro-régimes, des groupes continuent clandestinement de documenter les violations et de diffuser des photos témoignant de la situation et du quotidien de la population en Syrie. A cet égard, selon Ziad Majed, « dans les régions du nord contrôlées par les rebelles et leurs alliés turcs, des activistes, comités locaux et associations de la nouvelle société civile née après 2011 gèrent des services de santé, d’éducation et de solidarité ». Parfois, à plusieurs milliers de kilomètres du pays qu’ils ont fui, les Syriens en exil sont également mobilisés. Fondé en 2011, le Réseau syrien des droits de l’Homme (SNHR) tente par exemple de documenter les violations des droits de l’homme en Syrie. Contacté par téléphone, son directeur Fadel Abdoul Ghani, basé à Londres, affirme travailler en collaboration avec des milliers de contacts à l’intérieur de la Syrie : « Nous travaillons avec des chercheurs dans chaque province de Syrie afin de dénoncer les abus » (10).

Si des actes violents sont perpétrés par toutes les parties du conflit, en particulier les groupes islamistes armés, les forces loyales à Bachar al-Assad seraient responsables, selon le SNHR, de la mort de 93% des civils tués entre 2011 et mars 2018 (11). Pourtant, le gouvernement syrien bénéficie toujours de l’impunité judiciaire, la perspective d’un jugement pour les graves actes commis par le régime depuis huit ans semblant très éloignée. Cependant, plusieurs juridictions au sein des pays européens mènent actuellement des enquêtes sur les violations des droits de l’homme en Syrie (12). En février 2019, trois membres des services de renseignement du régime de Bachar al-Assad, soupçonnés de crimes contre l’humanité, ont été interpellés en Allemagne et en France, dans le cadre d’une enquête conjointe des deux pays (13). Reste à savoir si le temps de l’impunité est réellement révolu.

Notes :
(1) https://www.reuters.com/article/us-mideast-crisis-syria-statue/new-assad-statue-triggers-protest-in-cradle-of-syrian-revolt-idUSKBN1QR0SB
(2) https://www.youtube.com/watch?time_continue=12&v=eOeR5JJ3_Q0
(3) https://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Ziad-Majed-En-Syrie-un-reveil-a-eu-lieu-malgre-la-catastrophe.html
(4) https://www.lemonde.fr/international/article/2013/03/08/les-enfants-de-deraa-l-etincelle-de-l-insurrection_1845327_3210.html
(5) MAJED Ziad, Syrie, la révolution orpheline, Actes Sud, 23 avril 2014.
(6) https://www.hrw.org/fr/world-report/2018/country-chapters/313129
(7) https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/01/23/le-recit-de-la-defection-de-cesar-photographe-de-la-barbarie-syrienne_4353005_3218.html
(8) https://www.amnesty.org/en/latest/news/2019/03/syria-unlawful-attacks-by-government-forces-hit-civilians-and-medical-facilities-in-idlib/
(9) https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/12/20/qu-a-fait-le-conseil-de-securite-de-l-onu-depuis-le-debut-du-conflit-syrien_5052133_4355770.html
(10) Entretien téléphonique réalisé le 26 mars 2019
(11) https://www.slate.fr/story/159676/guerre-syrie-bilan-humain-civils-combattants-armee-bachar-el-assad-daech
(12) https://www.lorientlejour.com/article/1161792/le-long-chemin-vers-la-fin-de-limpunite-des-criminels-syriens.html
(13) https://www.lemonde.fr/international/article/2019/02/14/crimes-contre-l-humanite-trois-syriens-arretes-en-france-et-en-allemagne_5423395_3210.html

Publié le 04/04/2019


Léa Masseguin est étudiante en Master 2 Gouvernance et Intelligence internationale dans le cadre d’un double diplôme entre Sciences Po Grenoble et l’Université internationale de Rabat. Passionnée à la fois par l’actualité et la diplomatie, elle a travaillé au sein du quotidien libanais L’Orient-Le Jour et à la Représentation permanente de la France auprès des Nations unies à New York. Elle s’intéresse à la région du Proche-Orient, en particulier la Syrie et le Liban.


 


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