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Bientôt quatre ans après la défaite territoriale de Daech, que deviennent ses plus de 12 000 combattants et leurs proches détenus dans le nord-est de la Syrie ? (2/3)

Par Emile Bouvier
Publié le 24/02/2023 • modifié le 27/02/2023 • Durée de lecture : 7 minutes

Lire la partie 1 : l’évasion des djihadistes emprisonnés, une priorité pour l’Etat islamique
 

Deuxième partie : des lieux de détention où règne encore l’État islamique

 

1. Les lieux de détention, véritables bouillons d’endoctrinement et de radicalisation

 
Les lieux de détention des combattants de Daech et de leurs familles en Syrie se caractérisent par la situation humanitaire et sécuritaire critique y régnant, en particulier dans le camp d’Al-Hol qui, de par son ampleur démographique exceptionnelle et sa composition essentiellement féminine et infantile, a été le plus documenté par les ONG et autres organisations ou institutions internationales. Les autres prisons, en très grande majorité peuplées de combattants de Daech, sont, de fait, moins documentées et rendues moins accessibles par les forces kurdes [1] ; dans le cas de la prison d’Al-Sina’a, l’argument sécuritaire a par exemple été avancé aux journalistes de Brut India [2] afin d’expliquer pourquoi ces derniers étaient parmi les premiers reporters à être autorisés à pénétrer l’enceinte carcérale.
 
Les lieux de détention tenus par les forces kurdes s’avèrent être, de fait, de véritables bouillons doctrinaux de l’État islamique, où ses militants et sympathisants s’organisent afin de faire perdurer l’idéologie du groupe, la transmettre aux enfants et l’imposer aux adultes la refusant ou l’ayant reniée [3]. Des cas de torture - voire de meurtres, comme il sera vu infra - de prisonniers commis par d’autres codétenus pour des raisons idéologiques sont ainsi régulièrement signalés : lors d’une opération conduite en septembre 2022 dans le camp, les forces kurdes ont libéré quatre femmes retrouvées enchaînées dans un tunnel et dans des tentes par des sympathisants de l’État islamique ; elles portaient en outre des traces de sévices physiques [4]. Lors de la même opération de sécurité, l’une des plus grandes réalisées par les forces kurdes -dans une volonté, visiblement, que ne se répètent pas d’incidents comme la tentative d’évasion de la prison d’Al-Sina’a en janvier 2022 -, ces dernières libéreront par ailleurs une jeune Yézidie enlevée et asservie par Daech en 2014, sur le mont Sinjar en Irak [5].
 
Les enfants - qui représentaient la moitié des résidents du camps d’Al-Hol en 2022 selon le Département d’Etat américain [6] - sont parmi les cibles prioritaires de cet endoctrinement ; en mai 2020, des journalistes de l’Associated Press se trouveront ainsi pris à partie par des mineurs qui leur jetteront des pierres, l’un d’eux leur déclarant que « nous vous tuerons parce que vous êtes des infidèles, vous êtes des ennemis de Dieu. Nous sommes l’État islamique. Vous êtes le démon, et je vous tuerai avec un couteau. Je vous exploserai avec une grenade ! » [7].
 
Un grand nombre de femmes militantes de Daech - dont ce dernier avait d’ailleurs créé de véritables brigades, notamment la Brigade Al-Khansaa [8] - s’emploieraient par ailleurs, au sein même du camp, à marier de force entre eux les enfants des unes et des autres afin de former de nouveaux couples fidèles à l’État islamique et, en conséquence, des parents de futurs enfants loyaux au groupe terroriste [9]. Les femmes du camp s’avèrent, de fait, parmi les plus ferventes défenseuses et promotrices de l’État islamique, voire parmi les plus violentes ; afin de s’assurer du bon respect de l’idéologie de Daech dans le camp, des brigades « hesba » (police religieuse) auraient ainsi été formées [10]. Par ailleurs, les femmes ne sont pas en reste avec leurs homologues masculins en matière d’évasion : en octobre 2020, les forces de sécurité intérieures kurdes (les Asayish) déjouaient par exemple une tentative d’évasion de plus de 200 femmes du camp d’al-Hol [11].
 

2. Un avant-poste de la résurgence de Daech ?

 
Sans surprise, l’insécurité apparaît par ailleurs rampante dans ces lieux de détention. Dans le camp d’Al-Hol, une mission de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en décembre 2021 avait établi que si 54% des morts de prisonniers durant l’année 2021 pouvaient être attribuées à des raisons médicales (arrêts cardiaques, COVID-19, mortinaissances…), 38% étaient liées à un crime, 17% à des incendies (de tentes la plupart du temps, dont une partie à dessein [12]) et 9% à des blessures (accidentelles ou causées par l’homme). Ainsi, de janvier 2021 à juin 2022, autrement dit en un an et demi, plus d’une centaine de personnes ont été assassinées dans le camp d’Al-Hol [13] - parfois par décapitation [14] -, souvent sur fond d’imposition par la violence et la terreur de l’idéologie de l’État islamique aux autres détenus par un grand nombre de femmes du camp, en dépit des fouilles et des opérations de sécurité régulièrement conduites par les forces kurdes [15]. De tous les détenus morts dans le camp de mars 2019 à novembre 2022, 35% étaient des enfants selon l’ONG française Médecins sans frontières [16].
 
Les prisonniers djihadistes ne se contentent pas, de fait, de faire vivre l’idéologie d’Abou Bakr al-Baghdadi : ils organisent l’après, autrement dit leur libération et le retour de l’État islamique en Irak et en Syrie. Comme vu précédemment, les tentatives d’évasion sont aussi nombreuses que régulières et organisées tant de l’extérieur que de l’intérieur des lieux de détention. Des images tournées par Brut India en 2021 montrent, par exemple, les prisonniers d’Al-Sina’a redoubler d’ingéniosité pour leurrer les gardes kurdes et lancer des évasions de masse [17]. Lors de l’opération de ratissage initiée par les FDS dans le camp d’Al-Hol en septembre dernier évoquée précédemment, les combattants kurdes ont arrêté 300 militants de Daech en raison de leur prosélytisme ou leur implication dans diverses activités clandestines au profit de l’organisation terroriste, et saisi 25 kilogrammes d’explosifs et autant de grenades à main [18] ; deux membres des Unités de protection du peuple (YPG) perdront la vie lors d’affrontements armés dans le camp avec des militants daechis durant cette opération [19].
 
Les résidents du camp et les forces kurdes ne sont pas les seules victimes de la violence répandue par les militants de Daech ; les employés des ONG ou organisations internationales y opérant en sont de plus en plus la cible aussi, comme le montre la hausse de près de 72% des attaques à leur encontre depuis 2020 [20] ou encore le meurtre, par exemple, d’un médecin de 26 ans tué par balles le 16 janvier 2022 [21]. Preuve de l’escalade sécuritaire dans le camp, sur le seul deuxième trimestre 2022, le nombre d’incidents sécuritaires a cru de 250% comparé au trimestre précédent [22].
 
Le camp d’Al-Hol présente, de fait, une équation sécuritaire très complexe ; certaines parties en sont incontrôlables et les forces kurdes n’y pénètrent que lors d’opérations de sécurité de grande ampleur soutenues par la Coalition internationale. Daech y a établi une forme d’emprise politique et sociale sur ses habitants, comme l’a par exemple illustré le hissage du drapeau de l’État islamique en haut d’une citerne à eau en septembre dernier [23] ; une prisonnière australienne déclarant avoir renié son allégeance à Daech affirmait le 5 octobre 2019 que « [le camp d’al-Hol] est un petit État islamique, vous êtes avec les mêmes personnes [qui] essayent d’imposer leurs lois dans le camp » [24]. Les lois et l’idéologie sont en effet bien présentes dans le camp : en août 2022, une opération de ratissage initiée par les Forces démocratiques syriennes aboutissait au démantèlement de 33 tentes utilisées comme « centres d’endoctrinement et tribunaux extrajudiciaires » [25] à l’encontre des habitants du camp refusant d’adhérer aux préceptes de l’État islamique [26].
 
La propagande en ligne, qui avait fait en grande partie le succès de Daech, est également déployée autant que possible au sein des emprises carcérales kurdes. Des vidéos prises à l’intérieur du camp d’Al-Hol sont régulièrement exploitées par les différents organes de propagande de l’État islamique, à l’instar d’une vidéo en 2019 montrant des femmes menaçant de commettre des attentats et appelant al-Baghdadi et ses combattants à venir les libérer [27] ou de celle, publiée en octobre de la même année, d’un garçon affirmant son aspiration à devenir un inghimasi, un kamikaze, afin de « tuer des apostats » [28].
 
Cette escalade sécuritaire au sein du camp d’Al-Hol et la tentative d’évasion de la prison d’al-Sina’a en janvier 2022 ont toutefois poussé l’administration Biden à se pencher à nouveau sur le phénomène Daech et à faire du rapatriement des combattants étrangers et de leur famille l’une de leurs solutions pour endiguer la possible résurgence du groupe terroriste [29].

Lire la partie 3 : Le rapatriement dans leur pays d’origine des combattants étrangers : un sujet politique et humanitaire controversé

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
 En lien avec l’actualité en Irak : qui sont les Yézidis ?
 Les Yézidis du Sinjar, une communauté convoitée
 Glossaire des groupes révolutionnaires turco-kurdes et de leurs satellites, de 1919 à nos jours

Bibliographie :
 RANSTORP, Magnus, AHLERUP, Linda, et AHLIN, Filip (ed.). Salafi-Jihadism and Digital Media : The Nordic and International Context. Routledge, 2022.
 SPECKHARD, Anne et SHAJKOVCI, Ardian. Waiting for the return of the Islamic state Caliphate among ISIS enforcers in Syria’s al Hol, Ain Issa and Roj Camps. International Center for the Study of Violent Extremism (ICSVE), 2019.
 
Sitographie :
 Inside a secret ISIS prison where guards deradicalize fighters with painting exercises, prisoners are piled on top of one another, and buckets are used as toilets, Insider, 15/12/2019
https://www.businessinsider.com/a-secret-isis-prison-deradicalizes-prisoners-by-making-them-paint-2019-12?r=US&IR=T
 Four women freed after being kept in chains by ISIS at Syria’s Al Hol Camp, MENA, 07/09/2022
https://www.thenationalnews.com/mena/syria/2022/09/07/four-women-freed-after-being-kept-in-chains-by-isis-at-syrias-al-hol-camp/
 Asayesh forces liberate Yazidi girl from al-Hol Camp, Kurd Press, 02/10/2022
https://kurdpress.com/en/news/2972/Asayesh-forces-liberate-Yazidi-girl-from-al-Hol-Camp/
- Resolving the Detainee Dilemma : What Next for the Men, Women & Children of the Islamic State, US Department of State, 13/07/2022
https://www.state.gov/resolving-the-detainee-dilemma-what-next-for-the-men-women-children-of-the-islamic-state-2/
 In Syria Camp, IS Ideology Molds Forgotten Children, VOA News, 03/06/2021
https://www.voanews.com/a/middle-east_syria-camp-ideology-molds-forgotten-children/6206549.html
 How All-Female ISIS Morality Police ’Khansaa Brigade’ Terrorized Mosul, NBC News, 20/11/2016
https://www.nbcnews.com/storyline/isis-uncovered/how-all-female-isis-morality-police-khansaa-brigade-terrorized-mosul-n685926
 The Women of ISIS and the Al-Hol Camp, The Washington Institute, 02/08/2021
https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/women-isis-and-al-hol-camp
 Several tents burned in al-Hol camp by ISIS women, ANHA, 12/01/2020
https://hawarnews.com/en/haber/several-tents-burned-in-al-hol-camp-by-isis-women-h13749.html
 More than 100 murders in 18 months in Syria’s al-Hawl camp, UN says, The Guardian, 28/06/2022
https://www.theguardian.com/world/2022/jun/28/more-than-100-murders-in-18-months-in-syrias-al-hawl-camp-un-says
 Two girls found beheaded, dumped in Syrian detention camp, charity says, Washington Post, 16/11/2022
https://www.washingtonpost.com/world/2022/11/16/syria-al-hol-camp-egyptian-girls/
 SDF and Asayish Launch Security Operation, Syrian Democratic Times, 12/09/2022
https://www.syriandemocratictimes.com/2022/09/12/sdf-and-asayish-launch-security-operation/
 Between two fires – Danger and desperation in Syria’s Al-Hol camp, novembre 2022
https://www.msf.fr/sites/default/files/2022-11/Between-Two-Fires.pdf
 Statement regarding Syrian Democratic Forces security operation in al-Hol camp, CENTCOM, 18/09/2022
https://www.centcom.mil/MEDIA/STATEMENTS/Statements-View/Article/3161976/statement-regarding-syrian-democratic-forces-security-operation-in-al-hol-camp/
 US-backed Kurdish forces detain 300 ISIS fighters in al-Hol camp raid operation, Fox News, 18/09/2022
https://www.foxnews.com/world/us-backed-kurdish-forces-detain-300-isis-fighters-al-hol-camp-raid-operation
 Aid workers in Syria’s Al-Hol camp at risk after IS murder medic, France24, 16/01/2022
https://www.france24.com/en/live-news/20220116-aid-workers-in-syria-s-al-hol-camp-at-risk-after-is-murder-medic
 North east Syria : Rise in killings ‘terrifying’ children in Al Hol camp, says Save the Children, OCHA Services, 29/06/2022
https://reliefweb.int/report/syrian-arab-republic/north-east-syria-rise-killings-terrifying-children-al-hol-camp-says-save-children
 Australian woman recounts her mental anguish in Syria, SBS News, 05/10/2019
https://www.sbs.com.au/news/article/australian-woman-recounts-her-mental-anguish-in-syria/1l05ohn67
 Asayish clears 33 tents in al-Hol camp used as ISIS indoctrination centers, Kurdistan24, 27/08/2022
https://www.kurdistan24.net/en/story/29343-Asayish-clears-33-tents-in-al-Hol-camp-used-as-ISIS-indoctrination-centers
 Online jihadist propaganda – 2019 in review, EUROPOL, 2019
https://www.europol.europa.eu/sites/default/files/documents/report_online_jihadist_propaganda_2019_in_review.pdf

Publié le 24/02/2023


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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