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Saadi, le vainqueur de Mossoul
Article publié le 09/10/2019

Par Samuel Forey

C’était autant une question d’honneur que de stratégie. Il fallait reprendre Baiji, la plus grande raffinerie d’Irak, aux djihadistes de l’Etat islamique. L’été 2014, ceux-ci s’étaient emparés en quelques jours de plus de 10% du territoire irakien. Dans leur offensive foudroyante, ils avaient provoqué l’effondrement de l’armée, occupé Mossoul, la deuxième ville du pays, et poussé jusqu’aux portes de Bagdad.
Près de Baiji, quelques hommes du Service antiterroriste, unité d’élite formée par les forces spéciales américaines, ont tenu bon. Plus connus sous leur acronyme anglais, CTS, pour Counter terrorism service, ce sont les mieux entraînés et les mieux équipés des forces irakiennes.

Baiji

Mais ce mois d’octobre 2014, ils ne sont pas nombreux pour une telle opération - 225, selon leur chef, le Lieutenant-Général Abdelwahab el-Saadi. C’est le commandant des opérations dans la province de Salah ed-Din, dans le centre du pays. Le grand échalas mutique, toujours coiffé d’une casquette noire « Special forces », décide de lancer l’assaut. Ils ont un char Abrams, quarante humvees, des blindés de fabrication américaine, un peu d’artillerie. Maigre, face aux milliers de djihadistes aguerris auxquels ils font face.
Les troupes négligent la route principale, truffée de mines et surveillée de près, et entament une longue odyssée à travers le désert. A chaque étape, ils élèvent une digue de terre pour se protéger des voitures-suicides. Les hommes s’enfoncent profondément en territoire ennemi. Essuient de nombreuses attaques. Au téléphone, les chefs de Saadi le pressent d’aller plus vite. Il leur répond, selon l’agence de presse AP (1) : « Je vais mener les choses à ma façon et reprendre Baiji. » « Mes supérieurs n’étaient pas contents, mais ils n’avaient pas le choix », ajoute-t-il.

L’histoire de ce soldat raconte celle, tumultueuse, de son pays. Vétéran de la longue guerre Iran-Irak, dans les années 1980, il entre dans les commandos sous le régime de Saddam Hussein. En 1996, il est admis à l’école d’état-major, une formation pour officiers, puis en devient l’un des intervenants. Il reste dans l’armée après l’invasion américaine en 2003 et intègre le Service antiterroriste en 2007-2008. Le CTS acquiert une mauvaise réputation. Placé sous l’autorité du Premier ministre, les Irakiens soupçonnent le service d’être un escadron de la mort de Nouri al Maliki, tout-puissant chef du gouvernement de 2006 à 2014. On appelle l’unité « Dirty division ».

Après trois semaines d’approche et une semaine de combats, une voix parvient de Baiji, le 14 novembre 2014. Saadi annonce que la ville est reprise. C’est la première grande victoire des forces armées irakiennes depuis les fulgurantes conquêtes de l’Etat islamique. Le triomphe est de courte durée. Conquérir est une chose, tenir en est une autre. Les djihadistes lancent une furieuse contre-attaque. Isolés, sans ressources, les troupes de Saadi opèrent une retraite en bon ordre. Mais un pays, au bord l’effondrement, se reprend à espérer ; un inconnu taciturne se fait un nom.
Un tel parcours relève du miracle pour un gamin qui a grandi dans le quartier populaire chiite de Sadr city, à Bagdad. Né au début des années 1960, sa famille est originaire de la province de Maysan, frontalière de l’Iran. Un expert irakien, fin connaisseur des affaires militaires affirme, sous couvert de l’anonymat, que le frère de Saadi a été exécuté sous l’ancien régime.
Soldat chiite sous Saddam, formé par les Américains dans le nouvel Irak, l’officier est avant tout un militaire. Dans la guerre contre l’Etat islamique, il devient un atout pour les Américains, dans leur rivalité avec les Iraniens. Notamment à l’occasion d’une autre bataille - Tikrit, mars 2015.

Tikrit

Si Baiji était pour l’honneur, Tikrit est une vengeance. La ville est célèbre pour être le berceau de Saddam Hussein - il est né à dix kilomètres de là - et l’endroit où il a été capturé par l’armée américaine, en 2003. Elle est célèbre aussi pour le massacre de Camp Speicher, une base militaire où, le 12 juin 2014, les djihadistes exécutèrent 1 700 élèves officiers chiites. Le lendemain, l’Ayatollah Sistani, une grande figure religieuse chiite, appelle à prendre les armes contre l’organisation djihadiste. En quelques semaines, des dizaines de milliers de jeunes irakiens s’enrôlent dans les forces irakiennes. Quand ils sont refusés par l’armée, ils intègrent les milices.

Elles sont toutes là, devant Tikrit, ce 2 mars 2015. Il y a l’organisation Badr, qui a combattu aux côtés de Téhéran pendant la guerre Iran-Irak, Asaib Ahl al-Haqq, l’une des plus radicales, le Hezbollah irakien, sans compter toute une nébuleuse de milices locales. Leurs drapeaux, à l’effigie de leurs saints et de leurs martyrs, dont l’imam Hussein, le petit-fils du prophète Mohamed, claquent au vent. Trente mille hommes pour laver l’affront de Camp Speicher. En face, à peine un millier de djihadistes. Les chefs l’assurent : la prise de la ville est une question de jours. Qassem Soleimani lui-même, commandant des gardiens de la révolution iraniens, grand leader chiite, est venu prêter main-forte. Mais il n’y aura pas d’appui aérien de la coalition. Washington ne veut pas reprendre l’Irak au profit de l’Iran. Qu’importe. C’est une affaire de quelques jours, clament les commandants.

La bataille commence. La ville est rapidement encerclée. Les milices prennent la ville de naissance de Saddam Hussein, Al-Awja, dont ils saccagent le tombeau. Mais à mesure qu’elles progressent vers le centre de Tikrit, les troupes sont décimées par les mines artisanales et les snipers invisibles. Un quartier vient d’être repris - et des défenseurs surgissent de nulle part comme des diables, grâce à des tunnels cachés. Les quelques jours deviennent une semaine. Puis deux semaines. Puis trois. L’offensive s’arrête. Qassem Soleimani s’éclipse discrètement le 20 mars.

Au tour du Premier ministre irakien de l’époque, Haider Al-Abadi, de jouer. Contre l’engagement des avions de la coalition, il promet à Barack Obama le retrait des milices chiites. Pour mener l’assaut, il engage le CTS. Saadi entre à nouveau en scène. Les premières frappes tombent sur Tikrit le 25 mars 2015. Moins d’une semaine plus tard, le Premier ministre marche dans la ville reprise par les hommes de ce qu’on appellera bientôt la « division dorée ».

La méthode Saadi

« Il n’était pas très connu, à l’époque. C’est l’un des rares officiers membres des forces spéciales irakiennes sous l’ancien régime », explique David Witty, ancien colonel dans les forces spéciales américaines et ex-instructeur du CTS. Ce parcours fait merveille dans la guerre contre l’EI. Le Service antiterroriste, normalement formé pour des opérations spéciales, doit se transformer en une infanterie de choc - comme les commandos irakiens de l’ère Saddam Hussein (2). Opiniâtre, économe de la vie de ses hommes dont il partage le quotidien, dormant sur le terrain, visitant volontiers la ligne de front au mépris du danger, Saadi gagne la confiance des Américains. « Il était considéré comme un homme efficace, loyal et non corrompu », poursuit David Witty. La bataille de Tikrit est un tournant. Elle permet de mettre en place l’outil qui permettra la reconquête du reste du territoire irakien, y compris Mossoul : le CTS mène l’assaut, avec l’armée pour épauler et tenir le terrain conquis, avec l’indispensable appui aérien de la coalition, dont Saadi fait grand usage. C’est peut-être grâce à lui que le CTS obtient de commander lui-même des frappes aériennes, « privilège très rare pour des forces étrangères soutenues par les Etats-Unis », explique David Witty.

Comment cet homme, soldat formé à l’ère de Saddam Hussein, pieux chiite, devient, aux yeux de ses ennemis, l’homme de Washington ? « C’est un pragmatique et un patriote. Il veut l’appui de la coalition parce que ça marche. Il se méfie des milices chiites parce qu’elles obéissent à l’Iran, mais aussi parce qu’elles ne seront jamais capables de reconquérir le pays. Il s’en sert, au besoin. Mais dans son esprit, il veut que l’Irak soit libéré par les forces armées irakiennes », explique l’un de ses officiers, sous couvert de l’anonymat.

Mossoul

La bataille de Mossoul le fait connaître auprès du public irakien et international. Saadi prend goût à cette exposition médiatique et, sans rien révéler de lui-même, incarne la reconquête de la troisième ville du pays. Il gère lui-même les accès, ouvre les portes aux médias quand la situation est favorable, les ferme quand la bataille devient plus difficile. Notamment quand le CTS commande une frappe aérienne qui tombe sur un immeuble piégé par les djihadistes, causant la mort de centaines de civils. Et pour l’assaut sur la vieille ville. Un labyrinthe de ruelles et de maisons façonné par les siècles, ultime et inexpugnable repaire des djihadistes, méthodiquement écrasé à coups de bombes. L’assaut fut un bain de sang pour les civils pris au piège et constitue la face sombre de la bataille de Mossoul.

Toujours calme, parfois arrogant, parlant d’une voix égale, Saadi fait la tournée de ses troupes chaque matin et constate les progrès accomplis. Il rend visite aux responsables locaux, prend parfois lui-même le contrôle direct des opérations. Il est aux commandes pour la bataille de l’Université, dont il fait pulvériser certains bâtiments d’autant plus volontiers qu’il sait qu’ils n’abritent pas de civils. Mais Mossoul la sunnite rend hommage à cet officier chiite, qui s’efforce de limiter le bain de sang et demande à ses troupes de se montrer exemplaires auprès de la population. Le public voit en lui un héros irakien comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. Cette figure transconfessionnelle dépasse les divisions d’un Irak qui n’en finit plus de sombrer, entre guerres civiles et violences communautaires, djihadisme mondialisé et tensions internationales. Il est surnommé « l’Incorruptible ».

Après la libération de la partie Est de Mossoul, des pancartes à son image pavoisent la cité. Pas à l’Ouest - la prise de la vieille ville a causé de nombreuses victimes civiles. Saadi est peut-être le symbole d’une bataille qui oscillera entre deux extrêmes : un effort authentique de limiter les pertes civiles et la catastrophe humanitaire, et une reconquête brutale face à un ennemi implacable, qui a élaboré une véritable stratégie d’utilisation des boucliers humains. Symbole de cette image ambivalente, une statue a été élevée en l’honneur de Saadi à Mossoul il y a un an - mais elle n’a jamais été dévoilée.

Le CTS a été durement éprouvé dans cette offensive longue de neuf mois. Selon David Witty, il n’y a pas de consensus sur le quota de pertes qu’une unité peut subir avant de devenir inopérante - mais l’estimation oscille entre 25 et 35%. L’unité d’élite des forces irakiennes a largement dépassé ce niveau - au moins 50 à 60% de pertes dans cette bataille. Mais elle a continué à attaquer - ce qui rend le CTS, selon Witty, « unique dans le contexte irakien, mais aussi exceptionnel comparé à d’autres forces dans le monde ». Dans ce contexte, Saadi restera toujours égal à lui-même - grand échalas entouré de ses hommes, à l’air toujours un peu chiffonné, toujours coiffé de sa casquette noire.

Cette popularité attise la jalousie des autres commandants et de sa hiérarchie. Il est écarté des opérations suivantes. Lui-même s’astreint à une diète médiatique et ne répond plus aux sollicitations des journalistes. Il apparaît la dernière fois sur les écrans en septembre 2019, quand le CTS attaque l’île de Qanous, sur le Tigre à mi-chemin entre Mossoul et Bagdad. Repaire de djihadistes, la petite langue de terre a été littéralement ensevelie sous 36 tonnes de bombes de la coalition - la méthode Saadi.

L’éviction

Quinze jours plus tard, Saadi est relevé de son commandement sur la demande du directeur des CTS lui-même, le général Talib Shaghati al-Kenani. Pour une source renseignée, Saadi a été écarté parce qu’il s’opposait à l’uniformisation des milices chiites sur le modèle de l’armée régulière. « C’est pire que la prison et une insulte à mon rang », dit le vainqueur de Mossoul - mais le soldat s’exécute. Le Premier ministre, Adel Abdel-Mahdi, qui a pris la décision, affirme qu’il ne peut y avoir deux chefs avec deux visions différentes dans le CTS. Pour le chercheur irakien Sajad Jiyad, Saadi aurait aussi payé pour sa lutte contre la corruption quand le CTS a assuré la sécurité de Kirkouk, cité pétrolière, l’une des villes les plus corrompues du douzième pays le plus corrompu au monde. « Ce sont des hypothèses. Ce qui est sûr, c’est qu’il y avait de fortes tensions au sein du commandement du CTS, et depuis longtemps », nuance l’expert connaisseur des affaires militaires.

Le renvoi de Saadi réveille une colère latente qui couve depuis des années dans la jeunesse irakienne et éclate à la moindre étincelle. Celle-ci se reconnaît dans cet homme au service de l’Irak, enfant d’un quartier populaire, qui a gravi les échelons un à un, s’est battu pour son pays et se trouve aujourd’hui écarté, victime supposée de règlements de comptes internes et d’un Iran dont les Irakiens voient mal les bénéfices de la mainmise sur leur pays. Ce héros de guerre était devenu inutile en temps de paix. Mais en Irak, la paix ne dure guère.

Lire également :
Irak : une jeunesse en demande de changement radical

Notes :
(1) https://www.thenational.ae/world/iraqi-general-deeply-pessimistic-about-military-s-weaknesses-1.114985
(2) https://warontherocks.com/2017/07/the-best-thing-america-built-in-iraq-iraqs-counter-terrorism-service-and-the-long-war-against-militancy/

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