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Kirkouk, histoire d’une ville disputée

Par Allan Kaval
Publié le 26/02/2013 • modifié le 07/03/2018 • Durée de lecture : 6 minutes

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Pour comprendre la situation qui prévaut aujourd’hui à Kirkouk, il parait nécessaire de porter son regard sur l’histoire de la ville à partir des dernières décennies de la période ottomane. Placée sur les voies de communication qui reliaient autrefois le cœur de l’Empire à Bagdad, Kirkouk est à la fin du XIXe siècle une ville cosmopolite et industrieuse incluse dans le vilayet de Mossoul. La classe urbaine ottomane qui se réclame d’une ascendance turkmène détient alors le pouvoir l’essentiel économique et administratif. Les communautés chrétienne et juive mises à part, elle coexiste avec une population kurde majoritaire dans les campagnes environnantes ainsi qu’avec certaines tribus arabes d’extraction plus rurale. Comme ailleurs dans l’Empire ottoman, les frontières entre ces communautés, toutes trois musulmanes, sont poreuses et les appartenances individuelles relativement labiles, davantage liées à des positions sociales et économiques qu’à des considérations purement ethniques. L’irruption de la modernité dans cette province d’un empire alors en pleine décadence mettra cependant fin à cet état de fait dès le début du XXe siècle, avec l’apparition de deux avatars appelés à définir l’évolution future de la ville : l’exploitation pétrolière et le nationalisme.

La position géographique de Kirkouk sur des routes commerciales majeures et aux confins des mondes kurdes et arabes, se double en effet d’un nouvel enjeu stratégique avec des prises d’intérêts européennes massives dans le domaine du pétrole, suite à la découverte, à proximité de la ville, de gisements de première importance dès les premières décennies du siècle dernier. Avec la chute de l’Empire ottoman et la mise en place du mandat britannique sur l’Irak en 1920, Kirkouk et sa région sont convoitées par la jeune République turque qui assoit son autorité plus au nord, ainsi que par le nouveau royaume hachémite qui tend à s’affirmer depuis Bagdad, appuyé par la Grande-Bretagne. La province de Kirkouk, dans laquelle les éléments kurdes et turkmènes sont majoritaires, se trouve donc incluse dans un ensemble irakien de facture récente et sous domination arabe, alors même que les idées nationalistes se diffusent et contribuent à rendre plus saillantes les frontières entre des communautés au sein desquelles se développent des discours identitaires et des aspirations territoriales contradictoires. Aussi, c’est par la modification de la démographie de la ville et de ses environs que le pouvoir arabe en place à Bagdad pourra y imposer son autorité, se heurtant de manière très précoce à un mouvement national kurde naissant auquel l’intérêt stratégique que représente la région de Kirkouk n’échappe pas. Dès lors, l’enjeu démographique ne cessera plus de structurer les rapports de forces qui opposeront à Kirkouk les Kurdes à l’Etat central irakien, dès la période mandataire et sous les régimes successifs qui se succéderont à Bagdad.

Dès 1925, le développement du secteur pétrolier implique l’installation dans la ville d’une élite administrative et économique arabe vouée à se substituer à la vieille classe urbaine turkmène, qui conserve cependant sa prééminence dans les secteurs économiques traditionnels. Correspondant à une première phase d’arabisation de la ville, l’émergence de cette nouvelle classe dirigeante, dont les membres proviennent majoritairement des villes du centre et du sud du pays, se traduit par une marginalisation rapide des Kurdes. Ces derniers sont également refoulés dans les zones rurales avoisinantes, les terres agricoles entourant les sites pétroliers et les pipelines tendant à être octroyées à des familles arabes plutôt qu’à des Kurdes à l’égard desquels le pouvoir central manifeste déjà une certaine méfiance. Les aspirations kurdes ne faiblissent cependant pas, et le mouvement national mené par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dont Mustapha Barzani prend la tête à la fin des années 1940, place au premier rang de ses revendications l’exercice d’une autorité kurde sur la ville et la province de Kirkouk. En 1958, le coup d’état du général Qassem met fin à la monarchie hachémite, et le nouveau pouvoir en place à Bagdad doit, par nécessité, ménager les intérêts des Kurdes. Le PDK est ainsi autorisé à s’installer à Kirkouk, où il se heurte à une communauté turkmène hostile.

C’est dans ce contexte qu’éclatent les émeutes de 1959 qui se traduisent par des massacres perpétrés par les milices kurdes sur les populations turkmènes. Elément essentiel de l’identité turkmène en Irak, le souvenir de ces événements contribuera durablement à envenimer les relations entre les deux communautés par la suite. La deuxième phase d’arabisation s’ouvre en 1963 avec le premier coup d’état baassiste qui chasse Qassem du pouvoir. Alors que le régime précédent se singularisait par son discours « irakiste », les nouvelles autorités en place à Bagdad ont le nationalisme arabe pour horizon idéologique principal, et leur gestion du problème de Kirkouk est nettement plus brutale. Entre 1963 et 1968, la région est militarisée, certains quartiers et villages kurdes sont démolis, on assiste à d’importants transferts de population tandis que la toponymie kurde et turkmène est rapidement arabisée. Les autorités issues du second coup d’état baassiste de 1968 poursuivent cette politique avec une intensité redoublée. Le nouveau régime, qui ne tardera pas à voir arriver Saddam Hussein à sa tête, initie des négociations officielles avec le PDK en 1970 mais sur le terrain, il procède à des manœuvres claires visant à modifier la composition démographique de Kirkouk en faveur de l’élément arabe. Les Kurdes de la région ne peuvent légalement vendre leurs terres qu’à des Arabes et il leur est interdit d’acquérir des biens immobiliers, tandis que des familles arabes originaires de régions plus méridionales sont incitées à s’installer dans la province.

Après la proclamation unilatérale par Bagdad d’une région autonomie kurde dont la délimitation est inacceptable pour le PDK puisque Kirkouk et ses environs en sont exclus, une nouvelle insurrection éclate en 1974. Elle est écrasée l’année suivante, suite aux accords d’Alger passés entre le Shah d’Iran et l’Irak et à la fin du soutien accordé par Téhéran au PDK. Dans la guerre Iran-Irak qui éclate après la mise en place de la République islamique, le mouvement kurde, dorénavant divisé entre le PDK et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) prend le parti de Téhéran. En conséquence, le régime irakien se lance à partir de 1987 dans une offensive génocidaire punitive dirigée à l’encontre des populations kurdes, l’Anfal, supervisée par le Bureau des affaires du Nord dont le quartier général est installé à Kirkouk. Elle se traduit par la dernière et la plus violente des campagnes d’arabisation connue par la ville et sa région. L’opération Tempête du désert menée par les Etats-Unis en représailles de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein fin 1990 se traduit cependant par une nouvelle insurrection kurde. Kirkouk est prise une première fois mais les Kurdes sont contraints de se replier vers les montagnes du nord quand il apparaît évident que la chute du régime n’est pas envisagée par les autorités de la coalition. Parvenant cependant à partir de 1992 à établir sous la protection des alliés leur autorité sur une région autonome dont Kirkouk est exclu, les Kurdes affaiblis par leurs divisions internes sont contraints de se soustraire au statu quo tandis que le régime s’emploie à éliminer tout risque de reprise du mouvement kurde dans la ville.

C’est l’intervention de 2003 qui change définitivement la donne. Coopérant avec les troupes de la coalition sous commandement américain, les Kurdes prennent une nouvelle fois Kirkouk mais doivent de se retirer immédiatement sous la pression des Etats-Unis, soucieux de ménager leurs alliés turcs déjà indisposés par la perspective de voir émerger un Kurdistan autonome à sa frontière sud. Le recul kurde est cependant tout relatif. Sur le plan institutionnel, la constitution du nouvel Irak reconnaît un Gouvernement régional kurde dans les trois provinces les plus septentrionales du pays, Dohuk, Erbil et Suleimanieh. Le sort des territoires revendiqués par les Kurdes plus au sud dont Kirkouk fait parti, est suspendu selon les termes de l’article 140 de la loi fondamentale, à un recensement suivi d’un référendum qui devra déterminer leur inclusion au sein du GRK. Sur le terrain, ces dispositions juridiques n’empêchent pas les Kurdes d’étendre leur influence et d’imposer leur domination de facto sur Kirkouk, avec un avantage certain pour l’UPK dont les peshmergas et cadres politiques sont en position de force dans la ville. La déstabilisation de l’Irak qui suit l’intervention américaine éloigne cependant la perspective d’un règlement négocié et légal de la question de Kirkouk. La ville reste disputée et malgré la formation d’un Conseil provincial dans lequel les différentes communautés sont représentées équitablement, le territoire demeure régi par les rapports de force qui les opposent et où s’impliquent très largement des acteurs extérieurs. La Turquie, qui dispose de puissants leviers dans le mouvement Turkmène, joue à cet égard un rôle notable. Aussi, contrairement au reste des régions placées sous le contrôle des Kurdes, Kirkouk n’est pas épargné par l’état de violence qui prévaut dans l’Irak arabe. Al-Qaïda qui y est implanté infiltre pour partie les services de sécurité, et les attentats se multiplient jusqu’au tout début des années 2010. L’accroissement des tensions qui opposent le GRK à Bagdad fin 2011 sur des questions de souveraineté, notamment liées au partage des ressources naturelles, ne tardera pas cependant à remettre la ville au centre de conflits internes de l’Irak.

Bibliographie :
- David McDowall, A Modern History of the Kurds, I.B. Tauris, 2004.
- Pierre-Jean Luizard, La question irakienne, Paris, Fayard, 2004.
- Liam Anderson et Gareth Stansfield, Crisis in Kirkuk – The Ethnopolitics of Conflict and Compromise, University of Pennsylvania Press, 2009.

Publié le 26/02/2013


Journaliste, Allan Kaval travaille sur les politiques intérieures et extérieures de la Turquie et de l’Iran ainsi que sur l’histoire du nationalisme et des identités minoritaires au Moyen-Orient.


 


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