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Reportage photo - Journées européennes du Patrimoine à Istanbul : ouverture exceptionnelle du site du Palais de France les 17 et 18 septembre 2022

Par Florence Somer
Publié le 24/11/2022 • modifié le 24/11/2022 • Durée de lecture : 6 minutes

Crédit photo : Florence Somer
Plan de l’ancien palais. Source : Archives diplomatiques de Nantes

À l’occasion des journées européennes du patrimoine des 17 et 18 septembre 2022, M. Olivier Gauvin, Consul général de France à Istanbul et M. Christian Schnell, Directeur de l’Institut français de Turquie de l’antenne d’Istanbul ont souhaité ouvrir au public français, turc et étranger, le site du Palais de France et donner à découvrir l’histoire d’un patrimoine culturel et historique riche, accessible pour l’occasion. Les membres du personnel l’Institut français de Turquie ont organisé pour l’évènement des visites du site qui comprend non seulement le Palais de France mais également l’Institut français des études anatoliennes, le lycée primaire Pierre Loti et l’église franciscaine Saint-Louis des Français.
Le dimanche 18 septembre, Mesdames Saadet Ersin, Mathilde Dumaine et Monsieur Alain Peksöyler ont guidé les visiteurs en français, turc et anglais à la découverte de ce site exceptionnel.

Le palais de France

Entrée du Palais de France. Crédit photo : Florence Somer
Entrée du Palais de France. Crédit photo : Florence Somer

L’édifice qui se dresse aujourd’hui sur le site est le troisième du genre alors que sa première version a subi un tremblement de terre et que sa seconde, bâtie en bois, fut détruite par les flammes au 17ème siècle lors du terrible incendie de 1831. Cet évènement permit alors la mise en place d’un bâtiment fait de pierres dans un style européen. Le bâtiment actuel, à l’architecture bourgeoise parisienne, fut construit en 1847 par Pierre-Leonard Laurécisque, soit un an avant la fin du règne de Louis Philippe et après que les Français se soient assurés qu’Istanbul ne tomberait pas aux mains des Russes.
Une série d’aménagements ont été également apportés avec le temps pour des raisons pratiques et esthétiques.

L’entrée des visiteurs et des véhicules s’effectue non par la porte historique du site depuis l’Istiklal Caddesi, devenue obsolète depuis l’arrivée de l’automobile et le remplacement des calèches, mais, depuis 1910, par l’entrée de la Nur-i Ziya Sokak. Deux bustes de rois qui ont contribué à faire prospérer les relations diplomatiques entre la France et l’Empire ottoman font encore face à cette entrée, celui de François Ier et celui de Henri IV.

A l’intérieur du Palais, des verrières ont permis l’entrée de la lumière, la mise en valeur du site et le confort des habitants et de leurs invités. Cette arrivée de lumière bienvenue permet également de révéler plus en détails les différentes pièces du rez-de chaussée - les étages étant privatisés - dont nous allons donner un avant-goût au lecteur.

La première salle est celle dite « des colonnes », en référence aux colonnes qui sont disposées sur le pourtour de la pièce. Pourtant, celles-ci datent de la réfection de 1910. Sur la droite subsiste encore une chaise ornée, symbolisant le trône qui s’y trouvait et sur lequel se sont assis des hôtes de marque comme le Sultan Abdülmecid Ier, suite à sa victoire, au côté des Français lors de la guerre de Crimée (1853-1856).

Crédit photo : Florence Somer
Crédit photo : Florence Somer

Trois grandes tapisseries tissées sur des cartons du peintre Charles Le Brun (1619-1690) ornent la salle rehaussée d’une verrière Art Nouveau. Elles proviennent de la manufacture française des « Gobelins », laquelle, toujours en activité aujourd’hui, fut créée sous l’impulsion d’Henri IV en 1601. Deux sont des portières des « Renommées aux Armes de France et de Navarre » et la troisième, figurant le dieu Mars, porte les armoiries des Bourbons.

Ces tapisseries, créées sur un modèle de peinture écarlate, sont emblématiques de leurs époques par les thèmes abordés. Le style des tapisseries du 18ème siècle dans les autres salles, témoigne des changements politiques, notamment suite à la Révolution française.

Face à l’escalier, une tapisserie impressionnante réalisée entre 1826 et 1827, toujours sortie de la manufacture des « Gobelins », représente Saint-Louis, en 1251, qui reçoit à Ptolemaïs les envoyés du Vieux de la Montagne.

Tapisserie des Gobelins. Crédit photo : Florence Somer

Une statue en pied de Napoléon adolescent, un livre à la main, placée plus discrètement dans le coin droit d’une pièce adjacente au pied de l’escalier qui mène aux appartements privés est également une référence à l’histoire des relations franco-turques. Elle rappelle la scission des relations politiques entre les deux pays entre 1798 et 1801 durant la campagne de Napoléon en Egypte, alors sous contrôle ottoman, et la privation du terrain qui fut alors prêté aux Anglais avant le rétablissement des relations trois ans plus tard.

Statue de Napoléon. Crédit photo : Florence Somer
Crédit photo : Florence Somer

Dans le salon de musique, une tapisserie tissée entre 1786 et 1806 représente Hélène poursuivie par Enée alors que la salle à manger arbore une tapisserie de la tenture des « Nouvelles portières aux Armes de France » exécutée d’après les cartons de Pierre-Josse Perrot.

Crédit photo : Florence Somer

La fin de l’hégémonie ottomane sur la mer Noire et son ouverture aux Européens, alors alliés des Ottomans, témoigne également de l’accroissement des échanges politiques, économiques, techniques et artistiques.
Si nous n’avons pas eu l’occasion de l’observer car étant située dans la partie privée du Palais, nous savons qu’un télescope ancien se trouve dans cette aile, rappelant qu’au 18ème siècle, un observatoire astronomique (ainsi qu’une imprimerie) étaient établis dans le Palais de France.

La salle dite « des présidents », qui doit son nom à la présence des bustes des présidents de la IIIème République dans les bibliothèques en acajou, est marquée par l’art moderne. Une tapisserie intitulée « Fin de siècle de cinq à sept » réalisée d’après le tableau de Eduardo Arroyo orne le mur du fond alors que sur le mur de droite est disposée une digigraphie d’après Jean-Michel Meurice.

Crédit photo : Florence Somer
Crédit photo : Florence Somer

Les jardins du Palais

Crédit photo : Florence Somer

Le grand jardin conçu à l’italienne s’étend sur des pelouses qui accueille une diversité botanique mêlant magnolias, palmiers, bougainvilliers, genévriers, cyprès, épicéas, lauriers, platanes, parmi d’autres espèces.

Crédit photo : Florence Somer
Crédit photo : Florence Somer

Le jardin abrite deux fontaines ottomanes construites par l’architecte Alexandre Vallaury (1850-1921), un bassin d’eau, ainsi qu’une série de statues de style néo-grec qui rappelle la fascination de certains ambassadeurs, dont Choiseul-Gouffier (1784-1792), pour l’art hellène. Un tel choix artistique revêt également une dimension politique et montre la faveur des ambassadeurs français pour l’émancipation des Grecs de l’Empire ottoman.

Fontaine ottomane. Crédit photo : Florence Somer
Crédit photo : Florence Somer

Vers le fond du jardin, le buste d’un homme coiffé d’un haut bonnet de derviche serait, si on en croit la légende, celui du chef français de l’artillerie ottomane, le comte Claude-Alexandre de Bonneval, ancien officier du roi Louis XIV qui s’était réfugié en Turquie où il s’était converti à l’Islam en 1730 en prenant le nom d’Ahmet Pacha.

Crédit photo : Florence Somer

L’Eglise Saint-Louis des Français

Crédit photo : Florence Somer
Crédit photo : Florence Somer

Cette église établie dans l’enceinte du Palais de France symbolise la protection offerte par la France aux catholiques, notamment aux moines capucins, l’ordre religieux de Saint François d’Assise. C’est également un exemple de l’architecture levantine, reconstruite après l’incendie de Pera par Pierre Laurécisque dans la continuité du Palais de France. Louis XIII affirme prendre sous sa protection personnelle les Capucins français d’Istanbul et leur accorde une rétribution pour subvenir à leur besoin en 1626. L’année suivant, le Sultan Mourad IV accorde la libre circulation par décret aux Capucins tout en leur interdisant tout prosélytisme religieux.

Les Capucins tels que Bernard de Parigi ont également joué un rôle dans l’éducation des traducteurs européens et levantins et enseigné dans l’école des « Jeunes de Langues » qui les préparaient à devenir les envoyés des ambassadeurs et leurs plus précieux conseillers.

Créée à l’image de l’école de l’école « Giovani di Lingua » ouverte un siècle plus tôt pour assurer la connexion diplomatique entre Venise et Istanbul, l’école dirigée par les Capucins de Saint-Louis assurait aux jeunes drogmans une formation en latin, grec, turc, arabe et persan leur permettant de servir les consuls et les ambassadeurs de France du Levant.

Les Dragomans (traducteurs) deviennent alors les interprètes officiels de la France auprès de la « Sublime Porte ». Le pouvoir de ces Européens ou Levantins, connaisseurs de la langue et de la culture locale était parfois tel qu’ils étaient chargés d’une diplomatie factuelle, officialisée par les ambassadeurs en poste.

Après la Révolution française, les Capucins furent expulsés et l’école des jeunes de langues, placée sous la tutelle du ministère des Relations extérieures, fut petit à petit vidée de sa substance puis finalement fermée au 19ème siècle. A la place, le décret du 10 germinal de l’an 111 (30 mars 1795) a établi l’école des langues orientales.

L’Institut français des études anatoliennes (IFEA)

Crédit photo : IFEA

Le bâtiment dédié aujourd’hui aux études anatoliennes était, à l’origine, le lieu de formation des Dragomans, le drogmanat, construit en 1874 avant de devenir, en 1930, l’Institut français d’archéologie d’Istanbul puis, de s’ouvrir à d’autres disciplines comme les études turques, sumériennes, iraniennes ainsi que l’histoire ottomane ou contemporaine.

L’appellation de l’Institut français des études anatolienne repose, quant à elle, sur un accord signé en 1975 où il fut déterminé que l’Institut aurait un directeur résidant et des pensionnaires scientifiques. Le nombre de ces derniers était alors conséquent, brassant un large panel de disciplines scientifiques vouées à collaborer au sein de cet institut.

Aujourd’hui l’IFEA dispose d’un pôle scientifique dédié à l’archéologie, d’un pôle dédié aux études contemporaines et son directeur, Philippe Bourmaud, historien ottomaniste et spécialiste de l’histoire de la médecine, assure également la coordination du « pôle histoire ».

L’Institut organise de nombreuses manifestations scientifiques parmi lesquelles des conférences et des journées de recherches. L’IFEA possède également une bibliothèque qui recèle des manuscrits anciens et un riche fonds cartographique. Cette institution française de recherche a également pour but de s’intégrer dans le paysage de la recherche turque en permettant notamment aux chercheurs français et turcs de collaborer sur des projets communs et tisser des liens académiques et amicaux.

Pour plus d’informations :
Jean-Michel Casa et François Dopffer, Le Palais de France à Istanbul : un demi-millénaire d’alliance entre la Turquie et la France, Istanbul, Yapı Kredi Yayınları, 1995.
Jean-Michel Casa, Le Palais de France à Istanbul, Paris, Editions internationales du patrimoine, Collection Résidences de France, 2012.
Natalie Rothman, The Dragoman Renaissance : Diplomatic Interpreters and the Routes of Orientalism, New York, Cornell University Press, 2021.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53100604j

Publié le 24/11/2022


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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