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Que peut-on vraiment attendre des négociations intra-afghanes ?

Par Gabriel Romanche
Publié le 03/09/2020 • modifié le 03/09/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Afghani President Ashram Ghani (L) and Abdullah Abdullah, head of the High Council for National Reconciliation (left 2) attend grand assembly, known as the Loya Jirga, in Kabul, Afghanistan on August 07, 2020. The Afghan capital started the Loya Jirga council to discuss the fate of 400 Taliban prisoners and the future of peace talks.

HPC / Handout / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Les enjeux des libérations croisées

Consenties par les Américains sans que les autorités afghanes aient été réellement consultées sur le sujet, les libérations de prisonniers ont dans un premier temps fait l’objet d’un refus catégorique de la part du président afghan Ashraf Ghani et de son gouvernement [2]. Ils estiment en particulier qu’il ne relevait pas de « l’autorité des États-Unis de décider » de ces libérations, et auraient préféré négocier cet échange directement avec les Taliban en introduction de négociations bilatérales.

Toutefois, après plusieurs semaines de pressions régulières exercées par l’administration américaine, trop attachée à son « deal » pour accepter que Ghani puisse le remettre en cause, les libérations croisées ont eu lieu. Entamées début mai, elles se sont poursuivies à un rythme régulier jusqu’à la fin du mois de juillet, chaque partie attribuant à l’autre les manquements et les obstacles entravant le processus.

A l’occasion de la trêve annoncée par les Taliban pour la fête de l’Eid al-Adha, le gouvernement a validé la libération de 2 000 prisonniers, portant le total des libérations à 4 600 à la fin du mois de juillet. Suite au discours du 29 juillet du président Ghani affirmant ne pas avoir le pouvoir de décider seul de la libération des 400 combattants restants, une assemblée consultative de 3 000 membres, la loya jirga, a été convoquée afin de garantir la légitimité de la décision présidentielle [3]. Si les justifications juridiques de Ghani quant à l’étendu du pouvoir présidentiel en matière de libération de prisonniers sont discutables [4], cette démarche visait avant tout à se prévaloir d’une certaine légitimité démocratique dans sa gestion du processus de négociation tout en soulignant le déséquilibre des exigences réciproques. L’aval de la loya jirga a conduit à la signature du décret de libération des derniers prisonniers, libérations de nouveau bloquées par l’intervention diplomatique de la France et de l’Australie, s’inquiétant de voir dans cette liste des hommes condamnés pour le meurtre de plusieurs de leurs citoyens, humanitaires et militaires. Enfin, au terme des négociations qui ont conduit le gouvernement à exiger la libération de plusieurs commandos capturés par les insurgés en échange des derniers prisonniers, il semble que la question de ces libérations soit enfin réglée.

Au-delà des données comptables et de la portée symbolique de ces libérations croisées, il est important de rappeler qu’il s’agissait en premier lieu d’assurer un terrain de confiance mutuelle dans l’optique de démarrer les négociations intra-afghanes. L’étude de la communication des deux camps au cours des derniers mois ne semble guère prouver le succès de cette entreprise. Très à l’aise, les communicants de l’Émirat islamique ont renvoyé systématiquement les responsables du gouvernement afghan à leurs obligations tout en dénonçant les « excuses » retardant le début des négociations. Pendant ce temps, le mouvement a lancé son offensive de printemps comme chaque année, augmentant significativement le niveau de violence par rapport à la période de négociation avec les États-Unis. Comme le souligne Kate Clark dans son rapport pour Afghanistan Analysts Network, l’année 2020 n’a pas été moins violente que l’année 2019, et les victimes civiles causées par les actions de l’Emirat islamique ont augmenté cette année [5]. Si l’Emirat islamique s’en est tenu strictement à l’accord de Doha et n’a pas mené d’attaque majeure contre les forces internationales, ses opérations contre l’armée afghane maintiennent celle-ci dans un état de siège permanent [6] et renforcent ses positions dans les zones rurales [7].

Le gouvernement s’est opposé de façon systématique aux exigences démesurées des insurgés, sans pour autant avoir la moindre marge de manœuvre. Coincées entre le marteau des Taliban et l’enclume de l’administration Trump [8], les autorités afghanes se sont débattues sans succès et ont finalement dû consentir à chacune des exigences de leurs ennemis. Au-delà de l’impasse militaire dans laquelle la place l’inaction des forces étrangères depuis l’accord de Doha (en particulier en matière d’appui aérien), l’administration afghane subit sa propre désunion. La querelle politique entre Ashraf Ghani et Abdullah Abdullah (qui se sont tous deux déclarés présidents d’Afghanistan le 9 mars 2020) n’a trouvé de solution que le 17 mai 2020 [9].
et laisse encore à ce jour des séquelles durables dans la crédibilité du gouvernement à incarner un projet politique crédible face aux Taliban.

Peut-on réellement parler de « négociations de paix » ?

Face à ce constat, la position de force dans laquelle les Taliban abordent les négociations oblige à s’interroger sur la teneur des échanges qui auront lieu à Doha entre les deux parties. Des États-Unis à Kaboul, de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer la sauvegarde de ce qui est présenté comme les « acquis » de ces dernières années, notamment en matière de démocratie et de droits sociaux pour les femmes afghanes. Dans une tribune publiée le 28 août 2020 sur The Khaama Press, l’auteur, Tahera Azizi, affirme que les Afghans veulent « la paix plus que tout autre chose », mais sont « inquiets des compromis qui pourraient être fait pour y parvenir » [10]. Elle rappelle également que les Taliban « veulent la création d’un émirat islamique dans lequel la démocratie, la constitution, les droits humains, et particulièrement les droits des femmes » n’auront pas leur place, et s’inquiète des libérations de combattants insurgés sans aucune garantie que ces hommes ne reprendront pas les armes. Elle touche là le principal obstacle de ces négociations, à savoir l’opposition absolue entre le projet politique des Taliban et l’ordre démocratique et libéral hérité de la présence américaine depuis 2001 et incarné par le gouvernement.

Malgré les affirmations de changement et le rejet des erreurs de gouvernance commises au cours de la période qu’ils ont passé au pouvoir entre 1996 et 2001, il est utopique de penser que les Taliban sont prêts à partager le pouvoir et à s’insérer dans un jeu démocratique. C’est pourtant ainsi qu’Ashraf Ghani semble voir les choses. Le 31 août 2020, il exhortait les Afghans à ne pas « avoir peur de la paix » qui ne serait pas « un accord de partage du pouvoir politique ». Son premier vice-président, Amrullah Salleh a renchéri en affirmant que « ce que notre peuple a acquis dans les récentes années ne sera pas perdu » [11]. Mais par-delà ces affirmations politiques, quels sont réellement les moyens de négociation à la disposition des autorités afghanes ? Rappelons que les États-Unis ont négocié durant plusieurs mois avec les Taliban pour aboutir à un accord de retrait qui leur permette de retirer leurs unités sans leur faire courir un risque excessif.

Face à eux, les Taliban n’ont fait aucun compromis qui soit réellement significatif. Ils ne se privent d’ailleurs pas de faire référence ouvertement à la défaite des États-Unis et de renvoyer leurs ennemis à cet accord si arrangeant pour eux. Dans un communiqué du 14 août 2020, l’Émirat islamique d’Afghanistan fixe les objectifs des futurs négociations en ces termes : « La nation afghane espère que tous les torts matériels et spirituels qu’elle a endurée durant les 19 années d’occupation et de gouvernance étrangère – une période au cours de laquelle la plupart des décisions ont été prises à l’étranger et imposées à notre peuple – seront réparés. […] Notre Nation a été dépossédée de sa gouvernance islamique par l’occupation. Les Afghans y ont perdu leur liberté politique, et leur souveraineté nationale et territoriale. Leur culture islamique, leur éducation et leurs lois autant que leur propre héritage social et culturel ont été remplacés par des valeurs étrangères et de grands efforts ont été déployés pour modifier leur identité culturelle et intellectuelle en les remplaçant par des structures anti-afghanes et anti-islamiques. […] Il est désormais de la responsabilité de tous les partis de délibérer de la meilleure manière d’éliminer les effets négatifs qui ont marqué la pure identité islamique de notre peuple et patrie. […] L’Émirat islamique a toujours répondu aux aspirations de sa nation et n’a reculé devant aucun sacrifice requis pour les protéger, il voit désormais une solution aux problèmes afghans en honorant les espoirs purs de notre peuple et en lui assurant l’opportunité de vivre sa vie dans un système conforme à leur foi, leurs idéaux et leur culture. » [12]. La participation d’Anas Haqqani à l’équipe de négociation de l’Émirat, frère de Sirajuddin Haqqani [13] qui incarne la branche radicale des Taliban, confirme le peu de flexibilité de la position du mouvement.

Comment, face à ce tableau, envisager que les Taliban soient disposés au compromis ? Ils sont à ce jour en position de force sur le plan politique. Leurs efforts diplomatiques paient, les récents déplacements en Chine, en Iran, et au Pakistan et les contacts réguliers avec d’autres dirigeants internationaux le prouvent. L’Émir Akhunzada se place en figure de rassemblement, commandeur des croyants. Il a adressé officiellement ses condoléances au peuple libanais après l’explosion dans le port de Beyrouth. La situation militaire est à leur avantage et contraint l’armée afghane, privée du soutien américain, à une position défensive qui rappelle celle de l’armée du régime communiste entre 1990 et 1994. Si le contrôle effectif du territoire n’a pas évolué depuis le début de l’année 2020, les Taliban renforcent leur position et assurent leur mainmise sur les populations dans les zones qu’ils contrôlent [14]. L’impuissance du gouvernement à assurer la sécurité jusque dans la ville de Kaboul joue en sa défaveur et les querelles politiques fragilisent sa position [15].

La population afghane et la communauté internationale sont épuisées par un conflit qui dure depuis trop longtemps. Mais les Afghans sont également fatigués de célébrer la paix à chaque cessez-le-feu plus ou moins éphémère. Or c’est précisément ce qui semble être à l’ordre du jour pour le début de ces négociations. Abdullah Abdullah, président du Haut Conseil pour la Réconciliation Nationale, l’a affirmé [16]. Il faut donc certes se réjouir de cette ouverture historique du dialogue entre deux factions qui ne se sont presque jamais parlé depuis 2001, mais garder en mémoire le fait que les deux partis n’abordent pas ces négociations avec la même disponibilité au compromis. Le contexte laisse davantage l’image d’une conférence de paix consacrant la victoire de l’un des deux camps, malgré les illusions maintenues par tous. Selon Marvin G. Weinbaum, directeur des études afghano-pakistanaises au Middle East Institute de Washington DC, le conflit afghan est aujourd’hui « une confrontation de valeurs, le type de conflit que l’histoire a toujours vu se terminer sans compromis, par l’inévitable imposition de la volonté de l’un des camps » [17]. Le processus de négociation n’est ainsi qu’une étape, un moyen dans la stratégie globale d’affaiblissement de l’administration de Kaboul. Il ajoute toutefois que le pays est aujourd’hui bien plus fragmenté qu’il ne l’était lors de la première montée en puissance des Taliban. De nombreux acteurs locaux ne seront pas disposés à renoncer à leur propre pouvoir, même en cas de chute ou de disparition progressive du gouvernement central. La probabilité d’un nouveau basculement dans une guerre civile balkanisée augmente à mesure que la crédibilité nationale et internationale de Kaboul décroit.

En définitive, s’il faut se réjouir d’une potentielle réduction de la violence en marge des négociations, il ne faut pas pour autant confondre celle-ci avec une paix durable. L’ensemble des acteurs nationaux et internationaux a aujourd’hui intérêt à obtenir un cessez-le-feu et un statu quo territorial. Néanmoins si celui-ci se révèle n’être qu’un prétexte au désengagement de la communauté internationale et à la consolidation des positions des acteurs nationaux, la perspective d’une reprise des hostilités semble encore l’issue la plus probable de ce « processus de paix ».

Publié le 03/09/2020


Gabriel Romanche est diplômé du master de Relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est actuellement analyste au ministère de l’Intérieur, spécialisé sur la zone afghano-pakistanaise. Il a auparavant occupé un poste similaire dans un service interministériel et a servi à l’État-major de l’armée de Terre.


 


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